Sibérie, pays extrême.

Album de 42 photos.

Photos Jean-Paul Mari

Entre Siberie et aujourd’hui

par Guillaume Chauvin

De retour en Sibérie, je l’ai trouvée semblable à un tableau de Repine, comme vu à travers la vitre d’un bus sale où les passagers, silencieusement entassés, expirent de la buée... Treize ans après Poutine 1er, cette Sibérie est encore un peu Far West, tellement à l’Ouest qu’il est à l’Est…

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Sibérie donc. Même chez un Russe ce nom projette encore les pires images : l’insupportable climat, la sauvagerie des éléments, l’âme courageuse des indigènes ou le magnétisme mystique du Baïkal… Et pourtant, malgré ces caricatures (qui n’en sont pas toujours !), la région ne manque pas de res¬sources : vaste comme plus de vingt France, elle représente près de 80% de la Russie et la plupart de ses richesses. Un proverbe raconte même comment Dieu eut si froid en survolant ces lieux que ses mains tremblantes laissèrent échapper tous les trésors qu’elles contenaient : pétrole, gaz, or, minerais, bois précieux, eau douce… Sans compter la multitude des peuples : Tatars, Bouriates, Iakoutes, Tchouktches, Poumpokoles, Samoyèdes, Nénets, rus¬sisés par l’empire puis rejoints par des Lithuaniens, Allemands, Ukrainiens, Chinois, Coréens, et tant d’autres que l’histoire, le hasard, la folie et l’espoir ont guidé jusqu’ici… Dès lors, vivre la Sibérie sans être sibérien, c’est presque vivre l’Histoire comme si on y était ; comme du Dostoïevski vivant, couvert par le tumulte des Toyotas et des I-phones…

La Sibérie est une région trop grande dans un pays trop grand… Impossible d’y avoir une existence normale. D’autant qu’elle est encore « jeune » : bien que les bords du Baïkal aient toujours vu transiter les hommes et leurs mar¬chandises, ces derniers ont implanté leurs cités le long du transsibérien seu¬lement deux cent ans plus tôt. Être Sibérien impose donc un autre rapport à l’histoire, au monde, aux distances (chaque ville est à une journée de train de la suivante), au climat (moyenne hivernale de -30°), à la communication, à la mort, et donc à la vie…

Dali disait de la révolution russe qu’elle fut comme celle française, mais avec du retard, à cause du froid… Cela reste valable aujourd’hui. À quoi s’ajoutent d’autres priorités, pratiques et quotidiennes, elles… Pour tout cela la Sibérie demeure une région propice aux paradoxes qu’impose souvent la vie russe... Ainsi, steppes et forêts sont vides mais les rues des villes débordent d’Hum¬mers et de camions japonais… La région est riche à milliards mais l’espé¬rance de vie d’un jeune ne dépasse pas celle d’un somalien du même âge… On déplore les ravages de l’alcool et du tabac mais ce sont les produits les plus abordables... On admire la beauté des paysages (comme un Gers dont l’hori¬zon serait Jura) tout en les polluant… On rase les monuments historiques pour les reconstruire à l’identique... On parle un russe encore dénué d’anglicismes, tout en étant peu bavards… Les traditions sont innombrables et la jeune généra¬tion inculte… Il fait froid mais on mange des glaces... On est xénophobes mais curieux… Modestes mais généreux... Et la corruption continue de côtoyer les chamanes… Beaucoup ici disent que « le présent est mort en accouchant du futur », avant de souligner fièrement combien leur pays est le plus beau du monde, et de conclure, en français : « c’est la vie ! ». Après quoi, l’on retourne espérer des jours meilleurs, figé devant télévision et internet. Difficile alors de ne pas penser à ces moujiks qui, il n’y a pas si longtemps encore, se trans¬mettaient la peste en embrassant les icônes sacrées… Tragique salvation ! Mais sincère, au moins.

Février 2013

LEGENDES : 1 - Entre Sibérie et aujourd’hui. Tout est boue et buée. 2 - Un champ de choux mous. 3 - Une région riche, où ce qui est neuf ne l’est pas pour longtemps.

4 - On distingue de temps en temps une pile d’habits salis, mais dur de dire s’ils sont encore ou non emplis d’humains.

5 - Les voitures ne démarrent plus. La prochaine ville est à une journée de train.

6 – Comme toujours, les Bouriates s’adaptent.

7 - Urbanisme : oblasts, districts, banlieues, micro quartiers, rues, immeubles, et dans certaines villes, l’avenue Lénine qui ne croise jamais celle de la liberté...

8 - Bruits des marteaux piqueurs, des talons, et des talons des femmes.

9 - Chaque jour Lénine pointe du doigt le thermomètre affichant -30°, moyenne de saison.

10 - Mikhaïl : « aujourd’hui un homme s’est fait rosser » ; heureusement, bien vivant, il s’endort dans son sang.

11 – Léna : la buée des hommes qui fait celle de la ville.

12 - C’est la nuit, côté matin. Il a neigé des moineaux sur les buissons.

13 - Anna et Misha. Le père parti, le manque d’argent et la maladie mentale de l’enfant n’empêchent pas le sourire de tous.

14 - L’Académie des Arts, de Géologie, de Musique et de Zoologie d’Irkoutsk. Un seul bâtiment.

15 - Une salle de cours dans la faculté de médecine d’Irkoutsk. Comme supports pédagogiques, des maquettes colorées, des marmites en inox... Et quand on soulève leurs couvercles, surprise ! Membres humains, organes, tumeurs, monstres divers tous formolisés, sous les beaux yeux de jolies filles en blouse blanche.

16 - Révisions dans du vison : - « Votre Dumas était nègre ! » - Votre Pouchkine aussi !

17 - « Ici un homme sur six a été en prison. Malgré tout on a assez peu de travail : la police est encore dans la tête de chacun ! Alors, moins de cinq cent euros par mois, on comprend pourquoi... »

18 - « Nous russes vivons dans un grand pays, alors on a tous le réflexe d’avoir peur les uns des autres, et pourtant, on s’aime tous »

19 - Compétition de boxe anglaise : chaque participant repart avec un tablette de chocolat.

20 - Annia, boxeuse aussi...

21 - Certaines richesses sont à l’intérieur, au sens physique du terme. Je me suis vu dans ces dents.

22 - Ici les pommes viennent de France... Et à l’extérieur de ce bâtiment, des vieilles personnes vendent à la sauvette un poireau, une échalote, un poisson raidi par le froid. Un, pas plus. Les prix sont parfois notés directement sur les fruits et légumes.

23 - Dedans 30°. Dehors -30°.

24 - Plus d’eau chaude. Puis plus d’eau...

25 - Les icônes ne sont pas que sur les murs des églises !

26 - L’organisme des Sibériens a presque un degré de moins que le nôtre ; il est stabilisé à 36,6°. Il arrive alors de croiser des enfants man¬geant des glaces en pleine rue, moins froides que la température ambiante ! Cela a aussi des conséquences sur la consommation d’alcool paraît-il, et ses effets, souvent spectaculaires...

27 - Marina : son foulard, son piercing, son réseau social et sa crainte sincère des « Domovoï », ces petits êtres responsables de tous les désagréments domestiques : perte d’un objet, bruits irrationnels...Ici, tout ce qui a un nom existe.

28 - Macha : talons tous terrains. Seules les femmes ne glissent pas sur la glace, grâce à leurs talons justement !

29 - Sur les eaux du Baïkal.

30 - Brouillards : on confond le soleil avec la Lune.

31 - La bolchévita !

32 - Réveillon : Président Poutine à la tv : discours et hymne retransmis toutes les heures pour que chaque fuseau horaire du pays ait les siens. Au total ce soir, 9 hymnes et 9 Vladimirs bout à bout…

33 - Un train très long semble partir très loin. Un moins long moins loin.

34 - Khabarovsk : on était bien : on attendait rien.

35 - Sarma : montagne d’où souffle l’un des quatre vents du Baïkal. On ne peut tout voir. On n’a pas assez de place dans les yeux.

36 - Les villages sont vidés. Seuls y demeurent les vieux, les désœuvrés, les alcooliques, et de rares irréductibles.

37 - Un chien attend au pied d’un poteau sur lequel est agrafée une annonce pour un chien perdu. Mais ce n’est pas le même chien.

38 - Aux pieds d’Alexandre III, les chiens errants s’endorment en toussant.

39 - La Sibérie est belle, quand on arrive à la voir à travers la vitre sale...