RUSSIE

Russie : ces dissidents qu’on dit encore fous

Combien sont-ils, ceux qui, pour avoir osé s’opposer au régime soviétique, se sont retrouvés dans un goulag psychiatrique ? Seule certitude : le régime actuel rechigne à admettre leur « guérison ».

Viatcheslav Igrounov n’est pas un citoyen comme les autres. Selon la loi russe, il lui est interdit de se marier, d’acheter un appartement, de conduire une voiture, de voyager à l’étranger, de posséder une arme à feu. Comme à des milliers d’anciens dissidents soviétiques, ces droits lui ont été retirés quand, en 1975, une commission de psychiatres l’eut déclaré « irresponsable ». Voilà pour les principes. En pratique, toutefois, la Russie n’appliquant guère sa législation, Igrounov, âgé de 50 ans, exerce librement ses droits civiques. Mieux : c’est un élu, qui siège à la Douma, le Parlement de Russie ! Il est réhabilité sur le plan judiciaire, comme tous les opposants au défunt régime soviétique, mais son dossier médical demeure inchangé : aux yeux de la psychiatrie russe, M. le Député est schizophrène. Ses électeurs apprécieront... Afin de régulariser sa situation, Igrounov devrait subir obligatoirement une nouvelle expertise psychiatrique. « Pourquoi accepterais-je ? demande-t-il. Si l’Etat veut reconnaître son erreur et me déclarer sain d’esprit, qu’il ne s’en prive pas ! Et qu’il me présente ses excuses ! Ce n’est pas à moi de prendre une telle initiative. »

Combien d’anciens contestataires se trouvent toujours ainsi taxés d’instabilité mentale ? Combien d’entre eux vivent dans cet inconfortable no man’s land juridique ? Nul ne sait. Dix ans après le début de la perestroïka, la Russie hésite toujours à se pencher sur ce passé trop dérangeant. La plupart des archives restent fermées aux historiens et, faute de recherches, le nombre d’internements abusifs demeure inconnu. « Ce type de répression est insidieuse, car elle laisse peu de traces, explique l’historien Alexandre Daniel, de l’association Mémorial. Un hôpital est plus discret qu’un goulag. »

Parmi ceux qui, à l’époque, ont jugé « malades » des opposants en raison de leurs opinions politiques ou religieuses, nombreux sont les médecins encore en exercice. Aucun ancien responsable de la Santé n’a été poursuivi. Aucun clinicien non plus, de ceux que le Sénat américain qualifiait, en 1972, de psychiatres bourreaux.

Ouvrier à la retraite, Mikhaïl Kukobaka se dit « communiste mais hostile aux idées de Lénine ». Cette particularité lui a valu, en 1972, d’être expédié à près de 300 kilomètres à l’ouest de la capitale, dans l’hôpital-prison de Sytchovka : « Nous vivions dans des cellules fermées à clef. Les politiques étaient mêlés aux vrais fous. Les aides-soignants étaient des condamnés de droit commun qui battaient les patients. Deux en sont morts. Personne ne prétendait soigner ; les médicaments servaient à punir. Les doses massives d’insuline nous faisaient perdre connaissance. Celles de sulfazine - un produit dérivé du soufre - déclenchaient de fortes fièvres et une paralysie passagère. Entre nous, on l’appelait la goulagzine. »

A présent, des barbelés coiffent toujours les murs grisâtres de l’hôpital de Sytchovka ; les miradors et les chiens-loups, eux, ont disparu voilà une quinzaine d’années. Le médecin-chef, Mikhaïl Fedorov, est un homme cassé, à la tête d’un bateau ivre : une clinique presque sans médicaments, où les patients - des criminels qui souffrent de troubles divers - sont enfermés à clef dans des cellules trop étroites. Les fenêtres protègent mal du vent glacial de la plaine ; dans les couloirs, le visiteur croise des malades aux allures de fantômes qui déambulent, grelottant de froid, drapés dans leur couverture. Sous un portrait de Lénine, œuvre d’un patient, Fedorov nie les mauvais traitements d’autrefois : « Nos anciens patients racontent un peu n’importe quoi. Ils ont fait beaucoup de tort à la psychiatrie russe. Comprenez-moi bien : il fallait être un peu fou pour s’opposer à la machine d’Etat soviétique... »

De Boukovski à Pliouchtch

Dès 1922, Lénine suggère l’internement psychiatrique du commissaire du peuple aux Affaires étrangères, Gueorgui Tchitcherine, accusé d’être trop conciliant à l’égard des délégués américains lors de la conférence de Gênes... Dans les années 30, le psychiatre Andreï Snejnevski estime qu’un individu peut souffrir de schizophrénie sans en présenter les symptômes, ce qui permet au régime de faire interner le premier venu. Les citoyens qui aspirent à d’autres idéaux que ceux de Marx et de Lénine sont affligés par les thérapeutes de « délire réformiste », d’ « inaptitude à vivre en société », ou d’ « activité unitaire prônant des réformes politiques ». Au cœur de Moscou, les cliniciens de l’institut Serbski, principal institut de psychiatrie médico-légale du pays, appliquent de tels diagnostics à de nombreux dissidents, avant de les envoyer dans l’enfer de l’asile : l’écrivain Vladimir Boukovski, le mathématicien Leonid Pliouchtch, le général Piotr Grigorenko...

Pendant une longue partie du XXe siècle, les médecins soviétiques ont ainsi foulé aux pieds le serment d’Hippocrate : « Je soignerai les malades [...] et j’éviterai de leur faire du mal ou de leur causer du tort intentionnellement. » Les autorités de Moscou, logiques avec elles-mêmes, en ont modifié le texte en 1971, obligeant les soignants à jurer fidélité au peuple et au Parti communiste... Peu à peu, en perdant sa raison d’être, c’est la psychiatrie qui est devenue folle : « Certains confrères voyaient dans la foi chrétienne un signe de maladie », se souvient Iouri Savenko, président de l’Association indépendante des psychiatres.

Pour les victimes, le cauchemar se poursuit. Comment prouver son équilibre mental ? Comment démontrer le caractère abusif de l’internement ? Même l’actuel ministre de la Santé affirme que les dissidents souffraient bien de troubles divers... « Ces interrogations sont secondaires, tranche l’historien Alexandre Daniel. La seule question qui importe est la suivante : le danger que ces individus représentaient pour la société justifiait-il leur enfermement ? A l’évidence, non. »

Les nouveaux maîtres du Kremlin se hâtent lentement pour faire la lumière sur ce sujet, gênant entre tous. Boris Eltsine a bien réuni une commission d’enquête sur la répression politique en URSS... mais ses membres n’ont pas été autorisés à consulter toutes les archives.

Malgré ces obstacles, un membre de la commission présidentielle, Anatoli Prokopenko, a pu trouver, dans les dossiers du bureau politique, les preuves de mauvais traitements systématiques. Ainsi, en 1956, peu après l’accession de Khrouchtchev au pouvoir, une tournée d’inspection révèle la présence de personnes saines d’esprit, battues et maltraitées, à l’hôpital de Kazan. « Je dispose des noms de 2 000 opposants divers, détenus dans cinq hôpitaux, entre 1970 et octobre 1989 », souligne Prokopenko. Une extrapolation au niveau national me fait aboutir au chiffre hypothétique de 15 000 à 20 000 victimes pour l’ensemble de la période soviétique. » Ces estimations sont de 10 à 100 fois supérieures à celles qui sont admises généralement.

Prokopenko accuse le Kremlin d’enterrer son rapport : « Mon enquête a duré six mois. A présent qu’elle est terminée, on m’explique à différents niveaux de l’administration que ce thème n’intéresse plus. En fait, le parquet et le gouvernement ne veulent pas reconnaître la moindre responsabilité dans ce qui s’est passé. Car la procédure ouvrirait la voie à d’éventuelles demandes d’indemnisations. Elle coûterait cher. Alors, on ne la mène pas. »

Emmanuel Gouschanski, psychiatre, a assisté Prokopenko dans ses recherches. Il s’inquiète de la mauvaise volonté des Russes à rouvrir ce dossier : « Il faut publier tous les documents, estime-t-il, et toutes les instructions à l’origine de la répression. Les médecins ont pour vocation de soigner des malades. Si certains confrères ont commis des abus, nous devons reconnaître notre responsabilité collective. Sans ce préalable, comment la psychiatrie russe peut-elle espérer progresser ? Pour nous, ce serait un acte de libération. Sinon, demain, quand un nouveau régime totalitaire s’emparera du pouvoir, la répression psychiatrique sera réactivée en un clin d’œil. »

- Témoignage

« Il y a une vingtaine d’années, j’étais mineur dans la région de Kirovograd. Les conditions de sécurité étaient pratiquement inexistantes au fond du puits, alors j’ai créé un syndicat indépendant. La loi l’autorisait, en principe. J’ai été arrêté le 11 octobre 1982 et accusé de mensonges anti-soviétiques. Les médecins ont diagnostiqué une schizophrénie à évolution permanente et j’ai été interné pendant trois ans à l’hôpital-prison de Dniepropetrovsk. J’ai perdu toutes mes dents, à cause des injections massives de neuroleptiques. Quand on est sain d’esprit, tous ces médicaments, ce n’est pas bon pour la santé... » Vilen Otchakovski, 59 ans.

- Témoignage « J’étais ouvrier sur un chantier du bâtiment quand le KGB m’a arrêté, le 14 avril 1970 : ils avaient trouvé chez moi une lettre dans laquelle je regrettais l’invasion de la Tchécoslovaquie, deux ans plus tôt. Un tribunal m’a jugé coupable de propagande antisoviétique et les psychiatres de l’institut Serbski m’ont déclaré irresponsable. J’ai été interné à l’hôpital-prison de Sytchovka, à 180 kilomètres à l’ouest de Moscou. Par la suite, j’ai passé dix-sept ans et demi dans divers camps et hôpitaux. L’an dernier, un ami a rencontré l’un de mes anciens médecins. Il se souvenait de mon cas : “Ah oui ! Kukobaka ! Il a manqué d’instinct de conservation ! ” » Mikhaïl Kukobaka, 61 ans.

par Marc Epstein, Alla Chevelkina

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