IRAK 6 mars 1991

Guerre du Golfe- L’autoroute de l’enfer

"S’ils m’avaient trouvée...

De notre envoyé spécial au Koweït, Jean-Paul Mari

L’horreur, sur l’autoroute, d’une colonne de mille véhicules foudroyés dans leur fuite vers l’Irak. Et l’horreur, à Koweït-City, des récits que font les survivants de sept mois d’occupation

Mercredi, midi, sur l’autoroute, à trente-cinq kilomètres au nord de Koweït-City : la vallée des morts. L’un a la tête appuyée sur l’épaule du conducteur ; l’autre a l’air de s’être endormi au volant de son camion. Les deux Irakiens sont là depuis trois jours, indifférents à la foule alentour, immobiles, le visage lisse et noir. Morts carbonisés. Juste derrière leur véhicule détruit, un cratère de deux mètres de diamètre, rond comme une bille d’acier, marque l’endroit où est tombée la bombe à fragmentation. Qu’est-ce qui s’est passé ici ? Les yeux écarquillés, on remonte un bouchon de plus de deux kilomètres de long, sur quatre files, de part et d’autre de l’autoroute. Tanks calcinés, camions-citernes renversés, poids-lourds en travers, jeeps éventrées, canons anti-aériens, Mercédès et limousines de luxe, camions de pompiers rouges flambant neuf, carcasses de véhicules militaires qui vomissent leurs cargaison de Kalashnikov, caisses de munitions, mortiers, lance-roquettes, mitrailleuses, baïonnettes, casques crevés... Un millier de véhicules tassés comme dans un retour de week-end, toute une colonne brûlée, balayée et tordue par une formidable bourrasque. Ils ont voulu fuir, faire demi-tour, se sont entrechoqués, paralysés : prisonniers entre les remblais de l’autoroute. Et le feu a couru. On marche. Des valises ouvertes, un tapis, un Coran, une poupée en plastique dont les pieds dépassent d’un sac, un ballon d’enfant, des téléphones, un sac de dix kilos bourré de perles, de bracelets, d’argent massif, de pierres précieuses ou de bijoux de pacotille : ils ont pillé la ville. Dans une caisse, des milliers d’attestations en arabe : « Moi, soldat Hassan, je m’engage à ne rien prendre d’interdit au Koweït. » On marche. Les véhicules ont encore leurs lumières allumées ; certains moteurs tournent encore au ralenti. Il y a des morceaux de corps un peu partout. Ce fut une immense débandade, un formidable chaos. Ce qu’il en reste est encore plus terrible que le fracas des obus sur un champ de bataille. « C’est moche, n’est-ce pas ? » Alan Mercado, venu de Porto-Rico, sergent-chef de la redoutable "Tiger Brigade", a le visage terreux sous son casque de combat. Radio-Bagdad avait déjà annoncé le retrait de ses troupes ; les Américains ont décidé que ce n’était qu’une retraite et qu’il était toujours temps de briser l’armée de Saddam. La colonne de blindés de la "Tiger Brigade" est arrivée par le nord, de nuit, lundi soir. Elle a refermé la nasse. « On leur a coupé la route du retour vers Bassorah, explique le sergent. On les voyait bien avec nos appareils de visée nocturne. Pas eux. L’aviation les a cloués sur place. Un tank a voulu me shooter. Raté. On les a tous flingués à trois kilomètres et demi de distance. Vingt-cinq tanks détruits. Fini. Cinq mille prisonniers, peut-être 700 morts, la panique. Allez voir plus haut... » Sur la colline, il y a le début du convoi irakien bloqué par les premiers tirs, à l’entrée de l’ancien camp de repos des pélerins vers La Mecque. A côté du portrait souriant de Saddam Hussein, quarante et un cadavres alignés et quelques morceaux d’hommes. Jeu de massacre.
- Mercredi après-midi, à l’entrée de la capitale : noire est la victoire. Cela a commencé deux jours plus tôt par un cri :« Ils s’en vont ! » Maintenant, la foule est partout, aux fenêtres des tours, sur les ponts, au milieu de l’autoroute. On rit, on pleure, on étale un grand calicot : « Du sang pour la liberté », « Bienvenue aux forces alliées ». Noir est le drapeau du Koweït ; noire, la route sale, tachée de pétrole ; noir, le ciel enfumé ; noires les abbayas de soie des femmes qui saluent les soldats. Sur la plage interdite par les Irakiens pendant l’occupation, un gamin a sauté sur une mine en voulant hisser un drapeau. Le manège du Tivoli Garden incline comme un jouet brisé. Debout et silencieux, un homme regarde les eaux du golfe. Walid le Koweïtien est un homme courageux, pieux et discret. Son frère a disparu, son cousin a été abattu et une fille de la famille, résistante de la première heure, a été retrouvée, garrottée par un fil d’acier, le buste entaillé et couvert de brûlures de cigarettes. Walid le religieux regarde au large et il a les larmes aux yeux :« C’est la première fois que je vois la mer en sept mois. »
- Mercredi soir, palais du prince Moubarak Sabah al-Nasser : le jeu de lego de l’état-major irakien. C’est un rectangle de sable de 8 mètres sur 12, une couche épaisse d’une bonne trentaine de centimètres étalée sur la somptueuse moquette au sous-sol du palace. Une sorte de jardin sec paysager, délimité par des planches balisées et des ficelles qui quadrillent l’ensemble avec une rigueur militaire. Le sable est beige pour la terre ferme et bleu vif pour la mer du golfe. Au tableau, une échelle indique que la maquette couvre une bonne partie du Koweït, un rectangle de 40 kilomètres sur 60, avec la côte, la digue du port, les routes marquées par un ruban de plastique noir, des pièces de lego rouges, jaunes, vertes ou bleues pour les immeubles, les usines, les champs de mines et les batteries d’artillerie. Tout est là, intact, visible d’un seul coup d’oeil. Une belle maquette de sable du grand Koweït avec, tout autour, une cinquantaine de fauteuils chics où les généraux irakiens devaient s’asseoir pour étudier, penchés et graves, leur plan de bataille en lego. Une seule erreur toutefois : les grandes flèches de bois rouges, censées marquer les axes de pénétration de l’armée américaine, viennent toutes de la mer. Les stratèges irakiens attendaient leurs adversaires par la voie maritime... Les alliés ont attaqué par l’intérieur des terres. Jeudi, 9 heures du matin, au poste de police du quartier de Salwan : la chasse aux Irakiens. La résistance traque les Irakiens oubliés sur le chemin de l’exode. Ce matin, ils sont neuf, les mains sur la tête, assis sur un banc du poste de police. Il y a un gosse de 16 ans, en survêtement jaune sous sa veste d’uniforme, le regard perdu, demi-soldat au visage sans barbe. A côté de lui, un homme à l’oeil tuméfié, un artilleur de Wafra qui a fui la frontière en voiture pour échouer ici, piégé, dans une villa de la capitale. Et cet homme en civil, la cinquantaine, qui affirme être ingénieur, montre ses bras gonflés, violets et vous souffle : « Dans la pièce d’à côté, on nous a beaucoup frappés sur tout le corps... » On fait circuler une bouteille d’eau et tous boivent d’un trait, goulûment, en tremblant. L’homme à l’oeil au beurre noir raconte les milliers de déserteurs et les comités d’exécution. « J’ai vu de mes yeux vingt et un soldats irakiens exécutés devant moi, raconte Mahmoud, 24 ans. C’était le 25 février, à 11h 15 du matin, devant le Sultan Center, tout près d’ici. Un officier est venu nous chercher pournous montrer ce qui arrivait aux lâches. On leur a bandé les yeux. Douze soldats ont vidé un chargeur entier de Kalashnikov sur chaque condamné. » Discrètement, l’« ingénieur » s’approche et murmure : « Aidez-nous ! » Un officier koweïtien le montre du doigt :« Ingénieur ? Lui ! On l’a pris les armes à la main. Voilà trois jours qu’on le cherchait. C’est un colonel de Moukhabarat, les services de renseignement irakiens. » Ici, on arrête ; ailleurs, on lynche.
- Jeudi soir, quartier de Shamiya, dans la maison d’Ismaël : pauvre résistance ! Devant la maisons d’Ismaël, il y a encore un camion-citerne irakien, calciné et rouillé depuis six mois, modeste trophée du temps où les Koweïtiens affrontaient les Irakiens les armes à la main. C’était aux premiers jours de l’invasion, quand on croyait ici qu’il suffisait de tenir quelques jours en attendant les secours. « On avait distribué des armes, du TNT, des lance-roquettes. On les attaquait aux arrêts de bus, dans la rue, sur l’autoroute. Eux ne croyaient pas avoir à combattre au Koweït. Ils ne se méfiaient pas », dit Ismaël, officier de l’armée de l’air formé au Renseignement aux Etats-Unis. La réaction irakienne n’a pas été immédiate : « Au début, les hommes des services de Renseignement-Moukhabarat- venaient nous voir, très amicaux. Ils nous laissaient des ouvrages de propagande, un numéro de téléphone en cas de besoin... » Les agents irakiens traînaient dans les mosquées, s’asseyaient à côté des vieux, les faisaient parler ; les femmes se glissaient dans les files de supermarchés, les officiers de Bagdad conseillaient même aux Koweïtiens d’abattre le premier soldat qui pénétrerait dans une maison sans autorisation écrite. Quand les Moukhabarat ont recensé les noms des anciens policiers ou des soldats koweïtiens, quand ils ont repéré les maisons et les armes... « Alors, les arrestations et les tortures ont commencé. » La répression par la terreur, systématique, terriblement efficace. Aujourd’hui, chacun compte ses morts et ses disparus. Un médecin a recensé 2 000 corps, dont 30% d’Irakiens, déposés dans les morgues des hôpitaux de Koweït City. Au rythme de cent cadavres par jour dans les deux premières semaines d’occupation et de vingt-cinq dans les quatre jours avant le retrait, pendant les grandes rafles. Ismaël, l’ancien officier, n’est pratiquement jamais sorti de chez lui pendant près de sept mois. Quand il prenait sa voiture, il posait en évidence près du volant un livre de Saddam Hussein : « Un extraordinaire sauf-conduit. Ils ont tous peur de lui. Même en photo ! »
- Vendredi, 14h, quelque part dans le quartier d’Hawali : la faute et le désespoir palestiniens. Elle est jeune, brune et belle, avec de grands yeux noirs et de longs cils qui battent au rythme de sa détresse. Le médecin palestinien a fait ses études à Bagdad, elle connaît les Irakiens et redoutait leur brutalité. Devant nous, il y a ces photos terribles prises par les employés de l’hôpital au risque de leur vie. On étale les polaroïds précis comme des autopsies, avec des noms et des dates : 3 février 1991, un homme au keffieh rouge, la rotule emportée par une balle - « une façon de torturer sans tuer » -, une autre dans la mâchoire. Mort, les mains attachées dans le dos. Cinq février, trois frères, bandeau sur les yeux, corps couverts d’ecchymoses, une balle dans la bouche. Sept février, une femme, trace rouge autour du cou, garrottée... Les photos défilent et la femme-médecin a les larmes aux yeux. Parce qu’elle a vécu toute cette horreur comme l’immense majorité des Palestiniens du Koweït, qu’elle sait que la population oubliera bien vite les jeunes résistants palestiniens pour ne retenir que l’histoire de ceux qui étaient sur les check points, aux côtés des Irakiens ceux qui ont crié « Vive l’Irak ! » en août et « Vive le Koweït » à la libération. « Certains Palestiniens se sont mal comportés », dit elle et son regard s’embue :« Nous serons les grands perdants de cette affaire. Une fois de plus. La cause palestinienne a fait un grand bond de 40 ans en arrière. »
- Samedi après-midi, maison de la famille al-Tukhaïm, quartier de Nouhza, près de l’ambassade de Tchécoslovaquie : le calvaire de Liliane, dernière ressortissante belge du Koweït. Pour elle, l’invasion a commencé par un souper avec Roger, son mari, et quelques ingénieurs, dans sa villa du front de mer, face au palais de l’émir Jaber. Au petit matin, elle a entendu des explosions, le bruit des hélicoptères et un cri : « Les Irakiens ! Ils arrivent. » Elle a attendu longtemps le bateau qui devait évacuer les étrangers. Avant de comprendre que le Koweït était devenu une prison. Ils se sont terrés quand ils ont appris que les Irakiens cherchaient les étrangers, se sont crus perdus quand on a décrété que tout Koweïtien qui ne les dénoncerait pas serait fusillé : « Nos voisins avaient peur de nous. Et nous d’eux. » Jusqu’au jour où ils ont vu arriver une Koweïtienne, lointaine connaissance, femme courageuse qui a bouclé leurs valises et les a pris sous le bras :« Venez chez moi. Je vous cacherai. » Et ils sont là, dans cette grande maison, depuis quatre mois. On attendait les Irakiens, et ils sont venus trois fois. Pour voler, piller et chercher les fugitifs. Liliane montre sa cachette, au sommet d’un placard, à deux mètres de haut : « Il fallait monter sur cette chaise, me faire pousser dans le trou derrière la fausse cloison. Et surtout se taire. » C’est là, accroupie dans la poussière, un sparadrap sur la bouche pour ne pas tousser, qu’elle les a entendus marcher, rire et fouiller pendant trois quarts d’heure dans la même pièce, à bout touchant de son placard-refuge. « S’ils m’avaient trouvée, ils auraient tué toute la famille koweïtienne. » Quand elle n’en pouvait plus, Liliane s’installait dans la pièce d’à côté, sur une chaise placée en retrait de la fenêtre, dans un angle précis qui lui permettait de regarder la rue. Là, elle écoutait le monde et ces deux oiseaux qui venaient chanter sur le rebord de la fenêtre. Un jour, vers 16 heures, elle a vu passer un camion au ralenti : « Il y avait six ou sept femmes debout, nues. En public, dans les rues du Koweït. Un Irakien armé d’un bâton les piquait chaque fois qu’elles essayaient de dissimuler leur nudité. » Quelques jours plus tard, Fadia, la petite fille de huit ans des voisins, a disparu. On l’a cherchée partout. En vain. On l’a vue revenir le lendemain, en pleurs, le corps et les cuisses couverts d’ecchymoses. La gamine a mis du temps à tout raconter. « Violée. Par trois soldats. Le père, notre voisin, a failli en perdre la raison. » Liliane a commencé à perdre le sommeil, à se réveiller en pleine nuit, sûre qu’ils étaient là, dans la chambre. Roger se réveillait et il la calmait. Jusqu’au jour où elle a entendu des hurlements de l’autre côté de la rue. Des soldats irakiens traînaient un jeune homme de 18 ans, les yeux bandés. « Ils ont frappé à la porte de la voisine. La rue était déserte et j’entendais tout. L’officier a demandé : « C’est votre fils ? » La mère a dit oui et l’homme a commencé à frapper le jeune homme à la tête, avec une sorte de bâton. La mère hurlait - je n’oublierai jamais ses cris -inhumains -, elle se jetait aux pieds de l’officier, suppliait. Lui la repoussait et frappait encore. Quand ils sont partis, on a fini par comprendre... Ce n’était pas un bâton mais une hache. Quand on a enlevé le bandeau, le gosse avait les yeux arrachés. A côté, ils avaient posé un petit sac. Avec les deux yeux et une cuiller. Pour montrer comment ils avaient fait. » Les moukhabarat savaient ce qu’ils faisaient : afficher l’horreur, terroriser la population et briser toute résistance. Quand une autre voisine, très riche, a essayé de donner beaucoup d’argent pour qu’on lui ramène son fils, un ancien policier, les hommes de Bagdad ont tenu leur promesse : « Ils sont venus un jour, ont tiré quelques coups de feu en l’air et ... » Liliane a le regard qui chavire. Elle ne peut plus raconter. Roger explique rapidement que les Irakiens ont laissé un sac-poubelle devant la porte « avec le nez, les yeux et d’autres parties du corps. » Ce jour-là, Liliane a fialli devenir folle. « Il a fallu la retenir de sortir, dit Roger. Elle courait dans la maison en criant : "Assassins, ce sont des assassins !" ».
- Dimanche, midi, sur la côte : un château blanc sur la plage. Mer du Golfe, ciel bleu, arbres qui se balancent sous la brise, manoir blanc de style Renaissance. On respire l’air du Koweït d’autrefois, riche et insouciant. L’émir propriétaire parle un anglais de Harvard, fait visiter les salons dorés, les jardins et la piscine. Sur la terrasse, une statue de femme brisée et quelques angelots de marbre en miettes. Encore les Irakiens ? « Non, cette fois ils n’y sont pour rien. Ceci est l’oeuvre des soldats saoudiens. Ils nous ont dit que Dieu ne permettait pas les idoles... Vous prendrez bien un peu de thé, n’est-ce pas ?

Jean-Paul Mari

6 mars 1991

Par Jean-Paul Mari

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