HONDURAS 19 novembre 1998

De notre envoyé spécial en Amérique centrale

Sur les traces de l’ouragan tueur.

Jean-Paul Mari a suivi le trajet du cyclone Mitch au Honduras, de l’île paradisiaque de Guanaja jusqu’à la frontière du Nicaragua. On ne voit pas comment ce pays, parmi les plus pauvres, pourra se relever de cette catastrophe

A Guanaja, l’île des pins : « Dans l’oeil du cyclone, j’ai vu la lune... » Ce jour-là, Mitch le psychopathe est entré au paradis. Guanaja, dans la mer des Caraïbes, à environ 70 kilomètres au nord des côtes du Honduras, était vraiment une île du paradis tropical, sans téléphone, sans voitures et sans routes, avec une barrière de corail blanc, des eaux turquoise, des montagnes couvertes de pins, des plages sous les cocotiers, des marinas et des maisons sur pilotis noyées dans la verdure et les fleurs. Aujourd’hui, entre deux nuages lourds, l’avion secoué par les turbulences survole une montagne roussie comme après un incendie de forêt. Plus une feuille, plus une branche intacte, des troncs brisés, noircis, momifiés. Images de végétation napalmée ou arrosée par l’agent orange. L’appareil perd de l’altitude et on découvre des dizaines de bateaux empilés sur les docks, les villas coupées en deux, les maisons emportées, soulevées, enroulées autour des rochers. Puis les toits crevés, le salon, un divan, une chaise posée sur un sol nu, entre des murs absents. Tout ce qui reste, planches, murs ou tôle ondulée, est froissé, déchiré, émietté. Mais le plus terrible est cette chose qu’on lit dans les yeux des habitants : blonds aux yeux bleu, descendants des pirates anglais ; espagnols à la peau mate ou noir, arrière-petits-fils d’esclaves libérés. Les uns, le regard noyé, parlent et marchent trop lentement ; les autres rient pour un rien ou fondent en larmes. Sur un quai, deux femmes parlent : « Je viens d’arriver à l’instant. Dis-moi combien de maisons sont encore debout à Savannah Bight ? - Douze exactement. - Et à Mangro Bay ? - Deux.- Et chez moi, à Norris Bay ? - Plus une seule... » Suivre le trajet de Mitch, c’est écrire le journal de bord d’un tueur. A sa naissance, le 21 octobre dernier, à 600 kilomètres au sud de la Jamaïque, il n’était qu’une vague tropicale, un gosse rebelle comme cette région en produit régulièrement. Il aurait pu s’assagir ou se perdre en mer, mais un front froid venu du nord l’a contrarié. Alors il est devenu fou, a changé brusquement de chemin et a pris plein sud, vers cette île tranquille. Il s’est avancé lentement, le temps de se gonfler d’eau de mer, comme un assassin qui s’entraîne, se muscle avant d’attaquer. Enfin, transformé en un ouragan de catégorie 5, puissant et large de 280 kilomètres, il a choisi sa première victime, s’est planté au-dessus de Guanaja et a soufflé des rafales à 200 noeuds, 360 kilomètres-heure... Pendant trente-neuf heures d’affilée ! « Vers 16 heures, le ciel était noir, et j’ai vu arriver des vagues de 8 mètres de haut », raconte Bill, un Français qui vit ici avec sa femme Patty depuis sept ans. En vingt ans de navigation autour du monde, le couple adepte de Moitessier a tout connu, les tempêtes, les naufrages et le cyclone Hugo en Guadeloupe. Ils ont construit une maison aux murs doubles, en béton épais, coulé dans le roc de la montagne, et Bill avait pris soin de bien amarrer son bateau, le « Rapa Nui 2 » : 21 filins fixés à un quai de pierre... En vain. « L’eau a passé le dock, cassé la marina, et le bateau, démâté, n’a cessé de cogner contre la digue. Tout près d’ici j’ai vu la mer emporter trois maisons à la fois. » Venue de la montagne, les rafales de vent tonnaient comme des coups de canon. Patty a réussi à sauver le chien, les poules et la jument, et elle s’est enfermée dans le sous-sol transformé en blockhaus. Au premier étage, Bill a passé six heures le dos contre un matelas collé à la fenêtre principale pour éviter qu’elle n’explose. Dans l’obscurité de la cave, Patty a senti quelque chose qui rampait sous son pantalon : le scorpion a eu le temps de la piquer quatre fois avant qu’elle ne l’écrase entre ses mains. Patty est restée douze heures à moitié paralysée puis elle a réussi à ramper à l’extérieur. Il y a eu une accalmie. Le vent ne soufflait plus qu’à 180 kilomètres-heure. Dans l’oeil du cyclone, Patty a vu la lune. Noire et lumineuse. Terrible. Et l’ouragan a repris. « Le vent, le bruit, le grondement, les chocs contre les murs... On a vécu près de deux jours accrochés à une locomotive folle », dit Bill. Aujourd’hui, autour du bloc de béton de leur éden, il ne reste plus rien. En une semaine, on a vu arriver 14 cadavres sur les plages, venus de la côte. La barrière de corail est arrachée, les plantations d’arbres fruitiers dévastées, les animaux sont fous, le cheval s’est enfui, la famille de dauphins de la baie a disparu et tous les oiseaux sont morts. Enfin, presque tous. Juste avant de quitter Guanaja pour rejoindre la côte, au moment de monter dans l’avion, j’ai entendu un cri d’oiseau. Un seul.

La Ceiba, côte Nord : en traversant le rio Bonito. Il pleut toujours sur le Nord, le pont de béton armé qui enjambait le rio Bonito gît à quelques centaines de mètres en aval, comme 169 autres ponts dans le pays. On doit désormais traverser à gué, l’eau recouvre d’énormes galets sur près d’un mètre, et ce qui doit arriver arrive. Devant nous, un énorme poids lourd affronte le courant en faisant hurler son moteur. Soudain, l’engin donne un grand coup d’accélérateur, une de ses roues dérape sur un rocher du fond, le camion fait un grand bond en avant et retombe dans l’eau en générant une grosse vague qui soulève notre pick-up. Le courant nous emporte sur une quinzaine de mètres vers une masse de rochers qui forment une petite cascade. Le temps de se jeter à l’eau, de nager en éprouvant la puissance de cette eau lourde et boueuse, de jeter une corde en direction d’un tracteur sur la berge, d’essayer une fois, deux fois, trois fois d’accrocher le véhicule, avant, enfin, de se faire hisser, moteur noyé, carrosserie bousculée, jusqu’à l’autre bord, hors de portée du rio Bonito. Autour de nous, sous un ciel plombé, ce n’est que rugissements de moteurs, vacarme de l’eau et appels à l’aide des conducteurs naufragés de la route. Et cette pluie qui ne cesse pas ! En arrivant sur la côte, Mitch a consenti à souffler un peu moins fort, mais il a ouvert les vannes de ses nuages de plomb en laissant tomber ici, chaque jour, l’équivalent d’une année de pluie sur la France. Sur la seule radio locale qui fonctionnait, le gouverneur a eu à peine le temps de mettre en garde : « Dans deux heures, l’ouragan Mitch va nous attaquer. Attention ! Il est dévastateur ! » La panique a saisi la région de La Ceiba, et une petite fille de 3 ans est morte, victime d’une crise cardiaque. A 9 kilomètres du rio Bonito, l’eau a atteint le plafond d’un orphelinat. 110 enfants se sont réfugiés sur le toit, entourés par une mer d’eau et de boue. Accroché à son téléphone cellulaire, le directeur a lancé pendant quarante-huit heures des appels au secours. On l’a finalement entendu. De La Ceiba sont partis un camion de pompiers, une ambulance et une Jeep avec trois hommes, dont le commandant de police de la ville, Edmundo Puerto Bartoli. Quand les deux premiers véhicules sont passés, le pont de béton du rio Bonito a commencé à s’écrouler par pans entiers. Et avec la tempête, le bruit, la pluie et la noirceur du ciel, les trois hommes dans la Jeep n’ont pas vu les signaux désespérés qu’on leur faisait pour les mettre en garde. On n’a retrouvé que le corps du conducteur, grâce à sa main crispée qui dépassait du fleuve de boue qui l’avait enseveli.

D’El Progreso à San Pedro Sula : les griffes du fauve Il pleut toujours et on roule entre des montagnes au vert tranché par de grandes stries ocre rouge, régulièrement lacérées comme par les griffes d’un fauve qui se serait acharné à enlever la mince couche de terre de ces montagnes. Le Honduras perd sa terre arable, qui s’en va, transformée en boue, se perdre dans la mer. On pense à Haïti, à sa chair écorchée, à sa misère. Le Honduras était déjà un des pays le plus pauvre de cet hémisphère, avec un revenu de moins de 4 000 francs par an et par habitant, une dette qui avale 30% du budget, une économie qui ne reçoit plus les 250 millions de dollars annuels qu’offrait généreusement Washington pour lutter contre le Nicaragua des sandinistes, un pays où ne subsistent plus que des pauvres trop pauvres et des riches ostentatoires qui lavent l’argent de la drogue dans des banques et des hôtels de luxe. Mitch s’est acharné sur les paysans dans cette région plantée d’ananas et de bananiers abattus par sa main, dans ces villages-îlots entourés de rios en crue, infestés par les crocodiles et survolés par les vautours. Les familles de rescapés sont là, au milieu de l’autoroute, sous des morceaux de tôle ondulée et de plastique, à manger des bananes bouillies depuis trois semaines, en attendant de retrouver leur cabane de bois. Sous le pont d’El Progreso, des militaires néerlandais poussent des Zodiac dans le rio, le remontent sur 90 kilomètres à la recherche de ces fantômes couverts de boue séchée qui attendent sur la berge un peu d’eau potable, un peu de nourriture. 11 000 morts et disparus au Honduras, Mitch aurait pu être plus meurtrier encore, mais il a tellement détruit ! Partout la misère vous saisit, la tristesse aussi et parfois l’horreur, comme à San Pedro Sula, où l’inondation a dévasté le cimetière municipal et projeté les croix, les fragments de tombe et les morts jusque sous les fenêtres de leurs proches. Parfois la tragédie touche au grotesque quand, dans un hôtel de la ville, on croise un homme barbu et blond, l’oeil plein d’amour, témoin de Jéhovah qui trouve tout « formidable », la prunelle allumée par le spectacle de tant d’âmes à secourir. Parfois on sombre dans le pathétique quand, à la une de tous les journaux nationaux, s’affichent les clichés de Mme Gore Tipper, femme du vice-président américain Al Gore, photographiée en blouse blanche à l’hôpital, un appareil photo à la main dans un hélicoptère, prête à passer la nuit dans un refuge de sans-abri ou, sourire aux lèvres, en train de balayer le plancher d’une classe d’école sinistrée de Tegucigalpa.

A Tegucigalpa : « Qu’est-ce que la fragilité ? » Dans la capitale du Honduras plantée sur les hauteurs, avec ses immeubles en dur, ses autoroutes, ses ponts de béton, 1 million d’habitants se croyaient à l’abri des tempêtes. Aujourd’hui, près du marché, les passants portent un masque sur le nez pour échapper à l’odeur des cadavres pris sous la boue. Mitch a frappé là où la ville était vulnérable, par le fleuve qui la traverse de part en part. Tout au long de son chemin à travers le pays, il a raclé les montagnes et a transformé le moindre ruisseau en fleuve furieux, mélange d’eau, de terre et de roches. Puis, fort de ce raz de marée, il est entré dans la capitale et il a tout emporté. D’abord les maisons des pauvres installés sur les berges de la rivière - folie ! -, mais comment reprocher aux miséreux d’avoir construit leur vie sur du sable ? Et aussi ces villas de quartiers neufs et résidentiels, surplombant des ruisseaux apparemment inoffensifs. Ce matin, sous son toit crevé, assis sur un sommier de métal, les pieds baignant dans un reste de flaque d’eau, Carlos Brune, professeur de linguistique appliquée à l’université, peut enfin déposer sa pelle. Il lui a fallu une semaine pour toucher le fond de sa maison recouverte jusqu’au toit par le sable de la rivière : « J’ai 45 ans. J’étais très fier de cette villa construite il y a neuf mois. Je me suis endetté pour vingt ans auprès des banques. Une famille, des enfants, un métier, un travail intellectuel, une réputation... Je croyais être installé dans la vie. » Il regarde au loin le rio redevenu ruisseau, le tablier du pont de 200 tonnes emporté, la montagne effondrée et cet étrange bloc de roche où on voit encore les marches sculptées, un escalier qui permettait à une famille d’accéder à sa maison, 50 mètres plus haut. Il raconte la vie d’un homme qu’il admirait beaucoup, adulé par la population, le maire de la ville, celui que tout le monde appelait « El Gordito », « le Petit Gros », débonnaire et charismatique, promis à être le futur président de la République et qui s’est écrasé en hélicoptère en survolant sa ville sinistrée. Il regarde les murs noircis du premier étage de sa villa, dit que son fils éclate en sanglots quand on lui parle de revenir habiter ici, évoque l’étrange impression que l’on a quand il faut creuser le sol sous soi pour accéder à son salon transformé en tombe. Il parle encore, longuement, du bonheur, fait de choses simples et fortes projetées dans la durée. Et puis d’un peu de pluie, de beaucoup de pluie, d’une pluie interminable, d’une vague qui déferle et d’une montagne qui se rompt, de l’apocalypse d’une nuit et d’un petit matin sale, assis sur le toit de son passé, enseveli entre les cailloux, les morceaux d’arbres, l’eau des égouts, les ordures. Et soudain, il vous regarde droit dans les yeux et demande : « Je connaissais le bonheur. Mais la fragilité... qu’est-ce que c’est ? »

Choluteca : « Ici, il y avait une usine... » Au bout du chemin, à trois heures de route de la capitale, à l’entrée de la ville de Choluteca, il y a un pont abîmé et au bord du fleuve, un panneau tordu : « Danger. Ne pas fumer. » Et surtout, juste à côté, il n’y a plus rien de l’usine de produits chimiques Cadelga et du dépôt de Honduras Quimica, où étaient entreposés 400 bidons de fer et de plastique bourrés d’une pâte concentrée de matières organo-phosporées. Des produits utilisés à la fabrication de pesticides, d’insecticides, d’engrais, certains autorisés mais toxiques même à petite dose, capables de se transformer en gaz au contact de l’eau, d’attaquer la peau et de pénétrer à l’intérieur du corps humain. Dans le village de Los Llanos, à 20 kilomètres de la ville, 30 personnes ont dû être traitées pour de violentes nausées et des brûlures aux yeux. Mais il y avait aussi d’autres produits, comme le bromure de méthyle, toujours mortel, entrant dans la composition de gaz de combat, strictement interdit en agriculture parce qu’il laisse des résidus permanents dans le sol, passe dans les nappes phréatiques, contamine l’herbe, les vaches qui la broutent, la viande et le lait qu’elles produisent... Un danger écologique majeur pour les 360 000 personnes qui vivent dans cette région inondée, le long d’un fleuve qui mène au golfe de Fonseca, zone de pêche et de récolte de crevettes. Jusqu’ici, l’armée n’a retrouvé que quelques bidons, dont certains éventrés ; au ministère de l’Environnement, on préfère garder le silence, et la mission de MSF envoyée au Honduras a décidé de retirer son équipe de Choluteca en attendant de recevoir des médicaments adaptés. Bien avant la catastrophe, l’utilisation massive de pesticides par les grandes compagnies bananières, comme la Standard Fruit Company, avait provoqué des malformations chez les ouvriers agricoles : hommes devenus stériles ou aveugles, enfants paralysés ou débiles. Dans le nord-est du pays, à Olanchito, le docteur Gonzalez, responsable de l’hôpital, a recensé 18 bébés « nés sans cerveau ». Il faudra maintenant compter avec les 400 bidons empoisonnés que Mitch a lâchés dans la nature. Et avec les quantités de mercure et de cyanure libérées par les galeries totalement inondées des mines d’or du pays... Pauvre Honduras ! Il lui faudra reconstruire ses centaines de kilomètres de routes abîmées, ses usines et ses ponts emportés, ses conduites d’eau, ses lignes électriques et téléphoniques arrachées, replanter ses champs dévastés, nettoyer ses rivières empoisonnées, reloger ses 700 000 sans-abri plus pauvres que jamais et s’occuper de leurs enfants à la dérive. Comme ceux des rues de Tegucigalpa qui dorment dans la rue, nettoient des pare-brise, se prostituent et sniffent de la colle. Ce sont des enfants orphelins, issus de familles brisées de Nueva Suyapa, un quartier de réfugiés construit il y a une vingtaine d’années... juste après le passage d’un autre ouragan nommé Fifi. Ils étaient déjà 5 000 enfants perdus dans la capitale, on en prévoit 15 000 après le passage de Mitch. Eux aussi sont l’avenir du Honduras.

Jean-Paul Mari

19 novembre 1998

Par Jean-Paul Mari

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