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Nous avons reçu ce texte et décidé de le publier tel quel sur le site :

"" Ils sont partis, ils sont tous là, ici en France, patrie des droits de l’homme, du moins de ceux qui répondent à un profil bien précis. Partir ne suffit plus pour s’en sortir, après le départ il faut déjà arriver à bon port.

A la question pourquoi vous êtes venu ? La réponse est unanime : « dans notre pays le rêve n’est point permis, pour vivre il ne faut pas juste manger à sa faim et avoir un toit au dessus de sa tête. Il faut plus, se sentir qu’on existe ». Mais une fois sur place, quelle comparaison font-ils de la vie d’avant et celle de maintenant ? Comme un aveu exprimé tardivement, ils reconnaissent tous que si c’était è refaire ils réfléchiraient par deux fois « à l’époque en 2001 c’était le chaos, la seule alternative à la violence c’était de partir loin en France en Italie… l’essentiel c’était de partir ».

La Courneuve en Seine St Denis, les jours de marché, ceux qui cherchent le dépaysement seront déçus. Ici les mêmes personnes produisent les mêmes comportements, qu’ils soient à Tizi, Tunis ou New Delhi. Tarzan est originaire de Aâzazga, il est arrivé en 2001 avec un visa touristique de trente jours. Depuis il a épuisé tous les recours possibles et imaginables pour se faire régulariser. Marié et père de quatre enfants, il sait d’emblée que l’option la mariage, le plus court chemin pour avoir les papiers, est à écarter. Malgré tous les refus, il ne désespère pas d’avoir un jour le fameux sésame de la préfecture.

Maçon de métier, il n’éprouve aucune difficulté à se faire embaucher dans les chantiers, la grosse contrainte c’est plutôt « ne pas pouvoir circuler librement, sept ans sans rendre visite à la famille c’est très difficile à supporter. Vivre dans la peur de recevoir la triste nouvelle de la disparition d’un proche et de ne pouvoir assister au derniers moments d’un être cher, c’est une torture de tous les jours ». Toujours sur son trente et un, la moustache soignée à la Aït Menguellet, au fil du temps il a su s’adapter et adopter les attitudes qui jusque-là lui ont évité de se retrouver dans un centre de rétention en attente d’un avion pour Alger « en sept ans et des poussières jamais un flic ne m’a demandé mes papiers ».

A l’autre bout de la ligne sept du métropolitain, la ville d’Ivry dans le Val de Marne, Yoyo habite dans une minuscule chambre d’hôtel. Arrivé lui aussi après les événements du printemps noir, il vit de petits boulots dans le bâtiment « au pays je construisais des maisons de deux à quatre étages. Le plus difficile c’est de se retrouver une minable chambre sans les moindres commodités, alors que j’ai laissé une maison aussi vaste qu’un stade de football ». Au fil de la discussion, sa langue se délie il se révèle couver un mal indicible «  j’ai perdu mon père il de cela quelques années, je n’ai pas pu me rendre à son enterrement. Repartir aujourd’hui malgré la difficulté c’est impossible ». Le ce qu’on dira-t-on et comment affronter la rue, le village, qu’est ce qu’ils vont dire ? « Il est revenu bredouille, pourquoi ne l’a-t-il pas fait quand il le fallait » Autant de questions, des fois à la limite du rationnel, habitent ceux d’entre les sans papiers qui rencontrent des grosses difficultés. Rester malgré la contrainte ou repartir et affronter son propre échec ?

Cimetière du Père Lachaise dans le onzième arrondissement, dans le Paris populaire celui des bobos. Peu avant dix neuf heures, adossé au mur d’enceinte en pierre, Momo attend en silence l’arrivée des deux véhicules des restos du cœur. La distribution d’un bol de soupe chaude, un bout de pain et des boites de conserves, ne va pas tarder à commencer. Juste de quoi tenir une journée pendant cet hiver qui s’annonce rude cette année. Originaire de Champs-de-manœuvres à Alger, ici il devient anonyme parmi une majorité de chinois et des personnes originaires de l’Europe de l’est « il y a des jours où j’aimerai être transparent, d’ailleurs je ne parle jamais dans la file d’attente, de peur qu’on me reconnaisse » il inspecte les boites de conserves à la recherche du mot halal « elles ne contiennent pas de porc mais la viande n’est pas halal, tant pis je vais l’échanger contre une ou deux cigarettes à un Roumain ou Polonais ».

Il squatte une chambre dans un immeuble abandonné sur les hauteurs de Belleville, ils sont six dans vingt mètres quarré. Il a été viré de son travail il y a deux mois, et depuis c’est la galère. Avant il distribuait des prospectus dans les boites aux lettres, ce n’était pas la grande vie, mais ça nourrissait son bonhomme. Du jour au lendemain son patron s’est volatilisé dans la nature, avec lui la paye du mois « le plus difficile ce n’est pas de perdre quelques centaines d’euros, mais c’est le fait de se sentir démuni face à l’injustice et à l’arbitraire d’un patron voyou. J’aurai mes papiers je le chercherai même s’il se réfugie dans le ventre à sa mère ».

Clandestin sans aucun autre recours que celui de prendre mon mal en patience et d’attendre de conclure avec une hypothétique femme un mariage qui serait salutaire. Nous avons proposer de l’accompagner chez, gentiment mais fermement la réponse était niet « si ça ne tient qu’à moi c’est avec plaisir, mais je veux pas provoquer de mauvaises réactions de la part de mes colocataires de fortune ».

Dimanche après-midi, la station rue des boulets sur la ligne neuf du métro est quasiment vide. A la surface, la petite rue Voltaire relie deux grandes avenues, en haut de la montée, le 21 ter correspond à une banale entrée d’immeuble. Les locaux accueillent le CSPK, collectif des sans papiers Kabyles. Les lieux s’étalent sur deux niveaux ils comprennent plusieurs bureaux et une vaste salle de conférence.

Comme à chaque annonce par le gouvernement de nouvelles dispositions de régularisation, les personnes affluent de partout des fois même de Provence. La nouvelle loi sur l’immigration du ministre le plus controversé du gouvernement Brice Hortefeu parle de régulariser les personnes détentrices d’une promesse d’embauche ou d’un contrat de travail. A elle seule, cette mesure relègue au rang de détail les autres dispositions de la loi comme les 27 000 expulsions prévus pour le courant de l’année 2008 ou les tests ADN pour les regroupements familiaux.

Entre optimisme et résiliation, les discussions vont bon train, chacun y va de sa propre interprétation. Dirigé dans sa majorité par des sans papiers arrivés en France après les événements du printemps noir, «  nous avons voulu une association qui défendent exclusivement les intérêts des personnes originaires de Kabylie pour deux raisons essentielles : la première c’est le nombre important de personnes issues de cette région. La deuxième c’est les raisons particulières qui ont poussé ces personnes à fuir la répression sanglante de 2001, ces raisons sont d’ordre politique » c’est le discours que tiennent les responsables associatifs pour justifier la spécificité de cette association.

Saïd est originaire Maillot prés de Bouira, il a entendu parler de cette association par le bouche-à-oreille. Une chemise cartonnées sous l’aisselle, il attend qu’un bénévole daigne le recevoir et prendre son dossier « d’administration en association il a frappé à toute les portes depuis trois ans. A chaque fois la même réponse, le dossier n’est pas assez solide pour prétendre à une régularisation ». Célibataire sans enfants, récemment débarqué en Métropole, la solution pour lui passe forcément par le mariage « comment se marier quand on vit à trois dans une chambre de 16 mètres quarré, sous loué 200 euros à un escroc, qui n’a des yeux que pour notre argent. Qui accepterait de telles conditions ? ». Et puis, il est où l’amour dans tout ça ?

30 000, 40 000 ou 100 000 aucune statistique ne peut donner le nombre exacte de clandestins dans les villes françaises. La seule certitude c’est que la situation de ces personnes pour la plupart âgées entre 19 et 45 ans est des plus déplorables. Avec le froid qui s’installe, combien seront-ils ce soir à composer le 115, numéro du SAMU social, pour essayer de trouver un abri chaud pour la nuit ? Combien seront-ils à raser les murs de la capitale française la peur au ventre de tomber sur une patrouille de police ? Combien de vies seront sauvées si les 100 milliards de recette pétrolière sont utilisés à bon étient, pour fixer les hommes et les femmes là où ils sont nés avec un minimum de bonheur ?

Au même moment au ministère de l’immigration, on ne jure que par le chiffre. Chasser du clandestin fait monter la cote des politiques, le français moyens peut dés à présent roupiller en paix, le méchant clandestin étranger est reconduit hors des frontières de la république.""

signé : Zahir Boukhelifa

NB : Le contenu de ce courrier n’engage que son auteur, selon la formule consacrée.