PAKISTAN

Il vient d’obtenir le " Prix Albert Londres" 2011 !

Spécial Pakistan : Jihad, talibans, apprentis terroristes, chrétiens, la peur ou l’exil....

- Dans le dédale de Karachi, le doux hiver clandestin des talibans afghans.
- Les talibans afghans et le Pakistan, de la connivence à la dépendance.
- Au Pakistan, Hafiz l’apprenti d’Al-Qaïda hésite à mourir pour le jihad.
- Pour les chrétiens d’Afghanistan, la prison, la peur ou l’exil.

Dans le dédale de Karachi, le doux hiver clandestin des talibans afghans

KARACHI (Pakistan), 1 mars 2011 (AFP) - Dans quelques semaines, Mustafa, Azizullah et les autres repartiront défier l’Otan en Afghanistan. Le temps de savourer la fin du doux hiver à Karachi, la mégalopole du sud du Pakistan, où les talibans sont à l’abri dans le dédale des quartiers pachtounes. Quelle température glaciale peut-il bien faire ce jour là à 900 km plus au nord, dans les montagnes de son Afghanistan natal ? Assis sur la moquette rouge usée d’un restaurant du quartier de Sohrab Goth, Mustafa esquisse un sourire.

Si cette cantine sommaire installée à l’arrière d’une station d’essence avait un thermomètre, il marquerait plus de 20 degrés sous le soleil qui baigne l’interminable plaine poussiéreuse du nord de Karachi, melting pot d’ethnies sur la mer d’Oman. Royaume des pachtounes, majoritaires au sud afghan et au nord-ouest du Pakistan, Sohrab Goth est un dédale bourdonnant de cabanes, maisons de terre, bureaux gris à deux étages et terre-pleins, où les prospères compagnies de construction locales alignent leurs camions et bulldozers à perte de vue.

"Ici, chaque famille compte un ou deux talibans", explique Hadji Rasul Khan, l’une des rares "barbes blanches" disertes du quartier. Le solide Mustafa, visage mat buriné mangé par une épaisse barbe noire à peine grisée, restera encore quelques semaines à Karachi, monstre urbain de 17 millions d’âmes. Il partira ensuite pour Quetta, à plus de 700 km au nord, et franchira la frontière pour gagner sa province natale de Zaboul, bastion rebelle du sud afghan.

Ce pachtoune de 46 ans, officiellement marchand de vêtements à Karachi, y rejoindra la guérilla talibane contre le gouvernement de Kaboul et ses alliés de la force de l’Otan, comme chaque été depuis 2003, et comme il l’a fait dans sa jeunesse contre les Soviétiques dans les années 1980.

Au bazar de Sohrab Goth, le fin et élégant Azizullah, barbe finement taillée et yeux bruns clairs soulignés de khôl, vend lui des tissus au détail. En avril, il retournera se battre à Kunduz avec les talibans du nord afghan. Entre deux thés, il fournit, comme Mustafa, une foule de détails sur d’importantes attaques menées ces dernières années, et souligne la multiplication des raids meurtriers des forces spéciales américaines. "Plus ils en font, et plus les jeunes viennent vers nous", sourit-il.

Ils seraient quelques centaines à passer régulièrement à Karachi, sur les dizaines de milliers de gâchettes que compte la rébellion afghane. Mustafa y est chargé d’accueillir des talibans de Zaboul venus souffler quelques semaines, collecter l’argent et amener les malades dans les hôpitaux bondés où, dit-il, "il suffit de payer les bons médecins". Fin janvier, des médias américains ont même affirmé que le chef suprême des talibans, le mollah Omar, était venu se faire soigner en secret à Karachi.

Ces denses quartiers pachtounes ont fait de ce port tentaculaire un poumon financier du réseau taliban, où des milliers de mosquées se chargent de faire du jihad afghan un pilier de la conscience collective. "Si être taliban consiste à protéger sa terre et sa religion, alors, oui, tout le monde est taliban ici", confirme le mollah Mohammad Kamal, mufti de la petite mosquée Abubakar Sidik, réputée modérée.

Du coup, "les gens donnent beaucoup aux talibans, des mosquées aux hommes d’affaires. Une grande partie des fonds, qui s’ajoutent aux contributions venues des pays du Golfe, passe par ici", note Hadji Rasul Khan. Plusieurs commandants talibans ont été arrêtés dans la ville ces dernières années, dont le bras droit de mollah Omar, Abdul Ghani Baradar, il y a un an.

Les analystes y ont surtout vu une reprise en main par le Pakistan des talibans afghans, dont il a toujours été très proche. Car pour le reste, "les autorités les laissent tranquilles, tant qu’ils ne combattent qu’en Afghanistan", explique Hadji Rasul Khan.

Le commandement taliban lui-même veille sur Karachi comme sur une poule aux oeufs d’or. "Il nous a ordonné de ne participer à aucune action au Pakistan. Cela nous permet de mener une vie normale ici", glisse Mustafa, avant de disparaître au bout d’une ruelle.

emd/gir/cac

Les talibans afghans et le Pakistan, de la connivence à la dépendance

ISLAMABAD, 2 jan 2011 (AFP) - Soutenus par le Pakistan lorsqu’ils étaient au pouvoir en Afghanistan, les chefs talibans y ont ensuite pour beaucoup trouvé refuge, un exil qui a permis la survie du mouvement mais l’a placé sous le contrôle d’Islamabad, selon les experts et d’anciens rebelles.

Islamabad et les talibans ont toujours entretenu des liens très forts. Nombre de talibans de 1996 avaient étudié dans des écoles coraniques au Pakistan. Le pays fut l’un des seuls pays à reconnaître leur régime, et son soutien logistique a été confirmé nombre d’anciens talibans. Le mouvement du mollah Omar s’affiche toutefois avant tout comme une entité afghane visant à restaurer la paix, le respect de la loi islamique et à combattre toute invasion étrangère de l’Afghanistan.

Mais ses leaders ont été chassés du pays par la coalition militaire sous commandement américain à la fin 2001. Nombre d’entre eux se sont alors réfugiés au Pakistan, qui les a discrètement — Islamabad est officiellement allié aux Etats-Unis depuis la fin 2001 — pris sous son aile, permettant ainsi la survie du mouvement, et sa remontée en puissance progressive.

Le commandement taliban y a gagné le surnom de "choura (assemblée) de Quetta", du nom de la ville du sud-ouest où il aurait en grande partie trouvé refuge. Selon plusieurs experts, de nombreux commandants y seraient en résidence surveillée avec leurs familles, dans une sorte de "prison dorée".

Les responsables talibans "sont intellectuellement et politiquement indépendants, physiquement sous le contrôle du Pakistan", note Gilles Dorronsoro, chercheur français à la Fondation Carnegie. Une partie des chefs talibans voudraient semble-t-il se dégager de cette influence, ainsi que de celle d’Al-Qaïda, comme de fut le cas du mollah Abdul Ghani Baradar. Mais il a été arrêté par l’ISI en février dernier.

Selon le mollah Arsala Rahmani, un ancien haut responsable taliban aujourd’hui installé à Kaboul, au moins "29 importants chefs talibans" ont au total subi le même sort ces dernières années. "L’un des problème des talibans, c’est qu’ils n’ont pas d’adresse", regrette par ailleurs Abdul Salam Zaeef, ancien ambassadeur taliban au Pakistan et considéré comme un médiateur potentiel en cas de pourparlers de paix.

Vendredi dernier à Istanbul, le président afghan Hamid Karzaï s’est dit favorable à l’idée de la création d’un bureau de représentation taliban en Turquie. Le Pakistan permet aux combattants talibans traqués par les forces afghanes et de l’Otan en Afghanistan de se réfugier chez lui, dans ses zones tribales du nord-ouest ou les faubourgs de grandes villes comme Peshawar et Karachi.

Les talibans afghans concentrent surtout leurs attaques sur les forces occidentales ou sur des intérêts occidentaux ou indiens, nourrissant le soupçon d’instrumentalisation par le Pakistan. Ce dernier est moins tolérant avec les talibans pakistanais, apparus après 2001 et qui n’hésitent eux pas à tuer des civils par dizaines par des attentats suicide pour dénoncer l’alignement de leur pays sur Washington.

Islamabad tolère ainsi les attaques de drones américaines sur les zones tribales, qui constituent le refuge des talibans pakistanais, mais a prévenu qu’il "n’accepterait pas" une extension de cette campagne à la région de Quetta.

emd/jh

Au Pakistan, Hafiz l’apprenti d’Al-Qaïda hésite à mourir pour le jihad.

KARACHI (Pakistan), 14 mars 2011 (AFP) - A 16 ans, Hafiz dit toujours vouloir mourir pour l’islam. Mais après avoir frôlé la mort avec Al-Qaïda dans les zones tribales du Pakistan, il est revenu à Karachi, où son père compte le marier ou l’exiler au plus vite pour lui faire passer ses rêves de martyr.

Ses parents respirent. Six mois après son retour dans la maison familiale, leur aîné de six enfants est toujours là, qui étudie chaque jour à la madrasa. Mais ils le gardent à l’oeil, au cas où. "Le sacrifice pour Allah est l’accomplissement suprême du genre humain", susurre le timide adolescent dans le salon d’un hôtel de Karachi, la plus grande ville du Pakistan, dans le sud, où sa très religieuse famille originaire d’Afghanistan a trouvé refuge il y a dix ans.

Cheveux courts, fines lunettes et tête de premier de la classe, il est un écolier anonyme dans cette cité de 17 millions d’âmes, drapé d’une tunique beige finement brodée et coiffé du petit chapeau plat des étudiants de madrasa. La première fois qu’il a rejoint les talibans, en 2007, il avait 13 ans, au sortir d’une enfance bercée par l’apprentissage rigoriste du Coran, les récits héroïques des combats paternels contre les "infidèles" soviétiques et les CD et DVD de propagande pour le jihad d’aujourd’hui, anti-américain.

Il lui a suffi de gagner l’une de ces gares routières de Karachi truffée de recruteurs talibans. Trois jours de bus et 1.300 kilomètres vers le nord plus tard, il parvient dans le Waziristan, sanctuaire des talibans pakistanais et d’Al-Qaïda, dans les zones tribales frontalières de l’Afghanistan. Certains talibans refusent de l’enrôler : il est encore imberbe. D’autres, des Pakistanais qui commencent à cribler leur pays d’attentats suicide, sont moins regardants. Il atterrit dans un centre de formation pour kamikazes, avec une trentaine d’autres garçons âgés de 10 à 17 ans.

Hafiz se sent mal à l’aise : "On leur avait complètement lavé le cerveau", raconte-t-il. Ce jihad-là, qui tue des civils, n’est pas celui auquel il rêvait de donner sa vie. Il repense à sa famille, que ses instructeurs lui disent d’oublier. Il ne gambergera pas longtemps : son père, ancien taliban qui a encore ses entrées dans ces contrées explosives, le retrouve et le ramène à Karachi. Il l’y cueillera à nouveau six mois plus tard, après sa seconde fugue.

La troisième, à l’été 2009, est la bonne. Hafiz réussit à rejoindre un camp d’une centaine de combattants d’Al-Qaïda, "plus professionnels que les talibans" selon lui. La grande majorité sont arabes, mais il côtoie également quelques Turcs, Tchétchènes, Kurdes, et des Européens originaires du Maghreb, dont "quatre Franco-tunisiens". La plupart ont environ 20 ans.

Dispensée par les instructeurs arabes, sa formation jihadiste se décline en quatre modules : armes légères, artillerie, bombes artisanales et vestes suicide, déclenchement des bombes à distance. Hafiz ne suivra que les deux premiers, jeté dans une vie de cavale par les drones américains qui pilonnent le Waziristan. Son récit de plusieurs de ces attaques fourmille de détails confirmés par des sources locales. Il est le plus jeune, le garçon de courses, et cela va lui sauver la vie.

Un jour en rentrant du marché, il trouve son refuge bombardé et les corps sans vie de cinq camarades arabes. Plus tard, deux véhicules d’un convoi qu’il vient de quitter sont broyés par le missile d’un drone et six de ses "frères" déchiquetés. Un septième rendra l’âme sur ses genoux. Il est temps de rentrer à Karachi. Son père lui a fixé un ultimatum : le mariage, ou les études coraniques et d’arabe au Caire ou en Arabie Saoudite. Hafiz le solitaire a opté sans hésitation pour la seconde solution.

Il dit désormais vouloir terminer ses études avant de prendre un jour les armes. Son oncle Rahim le voit perturbé : "Il a vu des gamins de 10 ans futurs kamikazes, perdu des amis sous ses yeux. Tout cela l’a remué". Hafiz s’est réfugié dans les livres et les sites de réseaux sociaux. La semaine dernière, il a téléphoné en colère à son oncle : Facebook avait fermé sa page personnelle, jugée pernicieuse. Rahim sourit : "Il n’y parlait que de jihad". emd/gir/cac

Pour les chrétiens d’Afghanistan, la prison, la peur ou l’exil.

KABOUL, 21 jan 2011 (AFP) - L’un vit dans l’angoisse d’être démasqué, l’autre croupit en prison, meurtri dans sa chair par un pays qui ne veut plus de lui. Neuf ans après la chute des talibans, être chrétien se paye toujours au prix fort en Afghanistan : la clandestinité pour Enayat, la torture pour Musa. C’est un monde souterrain de peur, de solitude et de sacrifice, où "Enayat", étudiant au visage enfantin de 22 ans, n’accepte de témoigner qu’à l’abri, chez un rare ami sûr de l’ouest de Kaboul, et sous un faux nom.

L’univers clandestin des chrétiens d’Afghanistan compterait entre 1.000 et 2.500 âmes menacées, selon leurs amis occidentaux. Les autorités locales, elles, dénoncent en privé une poignée d’"imposteurs" honteux prompts à se dire persécutés dans le seul but d’obtenir un visa pour l’étranger. En mai, un reportage télévisé montrant un baptême d’Afghans convertis allume la mèche d’une nouvelle poussée de fièvre anti-chrétienne. Manifestations, appels au meurtre des "félons" : sous la pression, la police interpelle plusieurs chrétiens présumés, dont Musa Sayed, 45 ans et près de six enfants.

Emprisonné à Kaboul, cet employé de la Croix-Rouge avoue s’être converti six ans auparavant, et refuse de revenir à l’islam. Il ne sait encore si cela lui vaudra la mort, châtiment prévu par la loi islamique, la perpétuité ou l’exil. Ce matin là, Enayat ne se trouve qu’à quelques centaines de mètres de son ami embastillé, et ses yeux verts en tremblent de "honte pour (son) pays".

A son arrivée en prison, geôliers et codétenus avaient réservé à Musa un avant-goût de cet enfer auquel ils le voient promis. Pendant plusieurs semaines, il est battu, violé, humilié "de jour comme de nuit", écrira-t-il à ses amis. Une violence à la mesure de l’offense ressentie dans un pays qui a souvent fondé son identité sur la résistance armée et religieuse aux envahisseurs, chrétiens, depuis le XIXe siècle.

Depuis 2001, plusieurs missionnaires étrangers ou soupçonnés de l’être y ont été assassinés. Les derniers, huit médecins d’une ONG chrétienne, furent tués en août 2010 dans le nord. Enfant de cette région, carrefour d’Asie centrale ouvert aux influences extérieures, Enayat y découvre le christianisme avec des "amis américains" au début des années 2000. Il se convertira en Inde, où il a obtenu une bourse d’études en 2006. Un pays où "les chrétiens sont acceptés", souligne-t-il.

Il dit avoir eu la révélation une nuit d’insomnie. "J’ai entendu la voix de Dieu, si forte et si chaude. J’ai senti son esprit descendre en moi et me prendre dans ses bras, et je me suis senti renaître". Il revient enthousiaste en Afghanistan en 2009, décidé à parler de cette religion qui "a fait de (lui) un homme meilleur". Mais il se heurte au mur de l’incompréhension. Sa mère s’effondre en larmes, terrorisée de voir la honte s’abattre sur la famille.

Depuis les arrestations de mai dernier, il ne "parle plus de religion" en public et ne transporte plus jamais de bible sur lui. Il veut rester auprès des siens et travailler pour son pays, quitte même à nier sa foi s’il est arrêté. "J’ai trop peur de tout perdre", avoue-t-il.

Son ami Musa ne peut plus espérer au mieux qu’un exil discret arrangé entre Kaboul et ses alliés occidentaux, comme un autre chrétien en bénéficia en 2006. "S’il sort ici, il va se faire tuer", explique un de ses amis européens. Ce dernier, chrétien installé de longue date dans le pays, se dit optimiste sur le cas de Musa. Maigre consolation à son immense dépit. "Dix ans, et tout cet argent international, pour en arriver là, la prison, la torture !", peste-t-il ce jour-là en longeant la rivière Kaboul et ses échoppes affairées.

Au loin, l’horizon épouse les premières montagnes ocres du sud. "Les talibans, pas besoin d’aller les chercher dans les montagnes", dit-il. "Quand on voit ce qui arrive à Musa, on sait qu’ils sont déjà là, au gouvernement !" emd/gir/ca/dm

Par Emmanuel Duparcq, journaliste de l’AFP à Islamabad, Pakistan.

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