SRI LANKA 16 janvier 2007

Sri Lanka - Voyage au coeur de la guérilla

Depuis dix-sept ans, les Tigres tamouls se battent pour leur indépendance. Une guerre qui, toutes les nuits, ravage l’île aux épices et où les rebelles livrent un combat à mort contre l’armée régulière. Un reportage d’Olivier Weber.

La légendaire sérénade des poissons chanteurs à la pleine lune n’y suffit pas. La mélopée langoureuse qui remonte du fond du lagon vers les barques des pêcheurs ne parvient nullement à redonner son charme à Batticaloa. D’ailleurs, il n’y a presque plus de pêcheurs, contraints de rentrer leurs filets, le soir, pour cause de guérilla. Batticaloa, sur la côte orientale du Sri Lanka, l’ancienne Ceylan, île posée comme une larme au pied de l’Inde, est une ville assiégée. Une ville entre deux mondes, entre lagon et océan Indien, entre guerre et trêves, maquis en colère la nuit, calme négoce le jour. Une osmose aussi étrange que l’atmosphère qui se dégage de l’église Saint-Ignace au parterre de sable, à quelques enjambées de la plage, où les fidèles du père Joseph Mary, vieux militant tamoul, s’enfoncent dans le sol en joignant leurs mains pour implorer le sauvetage de ce rivage ensanglanté.

Sur la petite île hantée par les corbeaux noirs, qui forme le coeur de Batticaloa, derrière les murs de l’ancien fort hollandais protégés par d’innombrables check points, les soldats de l’armée sri-lankaise veillent. De l’autre côté du lagon, au-delà d’une ligne de palmiers, commence le fief des Tigres, les combattants tamouls en lutte depuis dix-sept ans pour leur indépendance. Un voile de sable fin sépare les deux camps comme une frontière presque palpable. Alors, à la tombée de la nuit, c’est une autre mélopée qui envahit les abords du lagon. Celle du royaume des ombres, de la guerre sale que l’on a fini par oublier : 55 000 morts depuis 1983, celle qui ne fait pas de quartiers, pas de prisonniers. Une guerre qui ravage toute l’île aux épices, depuis les forêts du Nord jusqu’à la capitale, secouée périodiquement par des attentats à la bombe humaine, cohortes de candidats au suicide qui ont failli éliminer la présidente, Chandrika Kumaratunga, en décembre 1999, laquelle y a perdu l’oeil droit.

Pour pénétrer dans le fief des guérilleros tamouls, il faut se rendre à moto au petit matin jusqu’à la dernière digue, dépasser des soldats peu rassurés à l’idée de se battre dans la forêt, franchir des rizières desséchées dans un no man’s land de plomb qui jadis fut grenier d’abondance. On croise des chiens errants dans la poussière et des miliciens gouvernementaux près d’une carcasse de voiture calcinée. Des fantassins passent une sorte de râteau aux abords de la piste, les mains tremblantes. Ils cherchent des mines et n’ont pas de détecteurs.

A 20 kilomètres de là surgissent les premiers Tigres - le tigre fut le symbole du royaume tamoul de Jaffna au XVIIIe siècle, par opposition au lion cinghalais. Dans ce décor de champs jaunis et de forêts clairsemées, 200 000 Tamouls vivent sous le contrôle du LTTE - Tigres de libération de l’Eelam tamoul -, qui livre un subtil mélange de guerre conventionnelle et de guérilla. On aperçoit au bout du chemin un amas de cahutes dissimulées derrière une palissade de bambous, base secrète de la rébellion. Des paysans se rassemblent sous un auvent et attendent de consulter le chef de l’endroit, celui qui redistribue les terres et règle les petites querelles. Des combattants vont et viennent sur des motos japonaises, par deux. Le front s’avère aussi calme ce matin que les eaux du lagon, et les Tigres de la côte orientale attendent la nuit pour livrer bataille.

Le LTTE règne ici en maître. On exige des combattants une dévotion absolue au chef suprême, Velupillai Prabhakaran, 45 ans. Ce fils de pêcheurs qui s’illustra par un premier coup d’éclat à 21 ans, l’assassinat en pleine rue du maire de Jaffna, et dont les affiches sont accrochées aux murs des cahutes, se terre au fond de la jungle, plus au nord. Aux paysans, le LTTE demande un soutien de tous les jours. La discrétion absolue est de mise. Certains sont des passeurs, tel T., qui transmet grâce à son deux-roues des messages et des vidéos dans la ville assiégée.

Dans sa maison aux murs vert pastel, le chef de la place, l’un des lieutenants de Prabhakaran, prépare la prochaine offensive. La paix proposée par la présidente, Chandrika Kumaratunga, avec une large autonomie pour les Tamouls, qui représentent 18 % de la population de l’île ? Petite moustache et yeux rougis par la fatigue, Nizam, qui tient à la fois du chef de guerre et du commissaire politique, la refuse tout de go, prônant l’indépendance totale, et rien d’autre. A ses combattants il impose une discipline de fer. Pas de relations sexuelles, pas d’alcool. Les milliers de guérilleros de la côte orientale - le LTTE en compte entre 10 000 et 15 000 - connaissent les moindres recoins pour mieux attaquer l’ennemi cinghalais - 120 000 soldats.

On poursuit la route sous un soleil brûlant et l’on constate que les maquis ne connaissent pas l’austérité spartiate des contrées en guerre. Des paysans conduisent des troupeaux de vaches tatouées à leur nom et préparent la récolte de riz. Lointains héritiers de la piste Hô Chi Minh, des centaines de cyclistes ravitaillent les villages et les camps. Des échoppes de bois sur lesquelles traînent des posters de Prabhakaran et des photos d’illustres martyrs proposent des fruits et du poisson séché dans une forte odeur de curry.

L’ennemi est achevé sur place

Sous le contrôle de Nizam, les cadres du LTTE ont mis sur pied une redoutable organisation. Des enseignants délivrent dans les écoles la bonne parole du combattant numéro un, des ingénieurs surveillent les techniques d’irrigation, des juges formés à l’école du maquis - une « faculté de droit » abritée dans des baraques - rendent justice sous un toit de paille. Pour les voleurs, la prison - une masure aux barreaux fragiles, mais nul ne s’échappe des geôles des Tigres. Pour les récalcitrants, une balle dans la tête. Les traîtres à la cause sont exécutés devant les villageois et leurs têtes souvent exposées au bord de la route.

Au-delà d’un hameau dépeuplé, au détour d’un sentier boueux, on découvre un camp de jeunes amazones. Elles reviennent tout juste du combat et prennent quelques jours de repos. Ces Tigresses appartiennent à une division d’élite qui ferraille dans le Nord, nommée Amparasi, du nom d’une défunte militante dont les portraits s’étalent alentour. Toutes sont rompues au maniement d’armes mi-lourdes. Elles portent une capsule de cyanure autour du cou, afin de ne pas tomber vivantes aux mains de l’ennemi. « Quand cela ne marche pas, quand le cyanure est humide, on dégoupille une grenade. J’en ai vu plein mourir sous mes yeux, à côté de ma tranchée », dit l’une des Tigresses, Emiliona, 19 ans, engagée à 12 et qui revient d’une campagne de cinq mois, après une semaine de marche forcée. Les Tigresses sont souvent femmes de basse caste dans la hiérarchie hindouiste, religion des Tamouls, et ont rejoint la guérilla à 11, 12 ou 13 ans.

Pantalon noir rapiécé qui descend à mi-mollets, chemise grise fermée par un ceinturon militaire, Marina, 18 ans, guerroie depuis sept ans déjà contre l’ennemi cinghalais. Combattante en première ligne, là où l’espérance de vie est de quelques semaines, elle est aussi médecin aux pieds nus, formée en six mois pour appliquer entre deux coups de feu les premières compresses et évacuer les blessés vers l’arrière. Elle-même a subi l’ablation d’un rein dans un hôpital de campagne bien équipé, grâce à l’argent de la diaspora. « Des médicaments, on en a tellement qu’on pourrait en revendre à l’ennemi. » Des prisonniers ? Elle et ses soeurs d’armes n’en font pas : l’ennemi est achevé sur place. Ce que confirme une représentante de la Croix-Rouge à Colombo, la capitale : « On ne voit plus de nouveaux détenus depuis 1994. » Quelquefois, des captifs sont emmenés dans les camps pour donner leur sang. Lorsqu’ils sont littéralement vidés, ils sont expédiés devant un peloton d’exécution.

Avec Dharma, 24 ans, ceinture noire de karaté, dix ans de guerre et vingt-cinq ennemis - dit-elle - à son actif, Marina a combattu dans la jungle de Wanni, en novembre, lors de l’offensive « Vagues incessantes 3 », qui a brusquement redonné du lustre à la guérilla. Dans cette forêt épaisse, l’armée cinghalaise a subi sa plus sévère défaite depuis le début du conflit, un millier de tués en trois jours. « On avait nos informateurs derrière les rangs des Cinghalais. On a attaqué entre deux régiments à 23 h 30, là où c’est fragile, puis on a visé le centre nerveux, le commandement. En deux jours de combats, le premier camp est tombé. Quatre autres ont suivi. » Là encore, les blessés ont été achevés.

« S’il faut sauter, on saute »

Dans le camp aux murs de bambou, les Tigresses vaquent à leurs occupations, s’entraînent, se livrent à un cours d’éducation politique, écoutent la voix du héros à la radio des maquis. Leur prochaine mission ? Elles rêvent d’un attentat-suicide à Colombo ou ailleurs. « S’il faut sauter, on saute ! » lance une Tigresse. Celles qui sont adoubées pour ce dernier combat, les Tigres noirs, ont l’honneur d’être reçues par Prabhakaran. Une veste bourrée d’explosifs leur est attribuée puis elles partent s’infiltrer derrière les lignes. « Il faut s’approcher le plus près possible de la cible, se plaquer contre elle ou contre la vitre de sa voiture et, pfuit ! on déclenche tout », dit l’une d’entre elles avec un inquiétant sourire. Comme à la mi-mars, lorsque 5 bombes humaines ont sauté en plein centre de Colombo - 29 morts, 72 blessés.

Sur la route de Kokkadicholai, bourg aux mains de la guérilla dans lequel on recense un bureau de poste, des écoles, un centre de recrutement pour apprentis guérilleros, un orphelinat de 15 garçons et 24 filles, un puits d’eau fraîche et trouble, un vieux temple hindou aux frises nouvelles représentant des combattants et une église catholique, Arunatheepa, maquisard de 18 ans, dont sept de combat, une balle restée entre les côtes, garde le cimetière, alignement soigneux de 342 tas de gravier. Un cimetière ? Les Tigres préfèrent l’appeler « le lieu de repos ». La fresque à l’entrée, qui vante les mérites des combattants, certains suicidés au cyanure, montre funestement une main surgissant du linceul. Elle semble dire que dans les maquis tamouls les morts sont vivants et les vivants se suicident.

La guerre nourrit tout le monde

A Colombo, capitale secouée périodiquement par les attentats, Cinghalais et Tamouls désirent pourtant, avant tout, vivre en paix. « Le LTTE ne représente plus que lui-même, juge un influent membre de la communauté tamoule. Le peuple, lui, veut la fin de la guerre. » Une guerre étrange où chaque camp semble avoir intérêt à voir la tuerie se poursuivre. Le LTTE par une sorte de dynamique interne jusqu’au-boutiste ; les Cinghalais poussés par les radicaux bouddhistes et les lobbys de l’armement.

Au fil des années, le LTTE s’est constitué un immense trésor de guerre, des dizaines de millions de dollars au bas mot. Chaque membre de la diaspora est sommé de collaborer à l’effort belligérant, à Paris, Madras, Toronto ou Londres - 1 million de dollars par mois, selon certaines estimations, dont 400 000 pour la Grande-Bretagne.

Dans les champs de Batticaloa, les paysans lèguent une partie de leur récolte aux maquisards. Un riche planteur de cocotiers leur confie 4 % de son chiffre d’affaires, soit, à 80 centimes par arbre et par mois, une rente mensuelle de 2 400 francs. Une patente annuelle de 25 000 roupies, soit 2 500 francs, est exigée du propriétaire d’un petit tracteur qui transporte des briques. « Celui qui refuse de payer reçoit une lettre à en-tête rouge. Puis, c’est une balle dans la tête », dit l’un des « contribuables ».

La piété, sur ces terres lucratives, n’est guère protectrice : les hommes d’Eglise doivent eux aussi payer leur écot... Grâce à des intermédiaires basés à Hongkong, Chypre, Singapour ou Beyrouth, et à des sbires des mafias russe et bulgare, ce butin permet d’acheter des armes dans les pays de l’Est ou en Asie, et même des missiles américains Stinger, convoyés par une dizaines de bateaux affrétés au Panama, au Liberia ou ailleurs.

Côté cinghalais, la guerre est devenue un art de vivre. « Ce conflit pompe 40 % du budget, mais on constate qu’il a relancé l’économie rurale : les soldats investissent dans leur village et achètent des tracteurs », dit un journaliste. « Les généraux sont grassement payés, roulent en Mercedes, se paient des villas avec piscine, énonce la fille d’un colonel, liée à la présidente. On dirait que personne ici n’a intérêt à ce que la guerre s’arrête. » Un marchand d’armes proche du pouvoir s’est ainsi offert un parc de 50 voitures et roule en Rolls. Constat similaire d’un haut fonctionnaire : « Tout le monde y trouve son compte. Et cela n’empêche pas le tourisme de progresser ni la croissance de suivre son rythme de 5 % par an. Que voulez-vous, tout le pays s’est habitué à la guerre... » « Séjour des mages, des enchanteurs, des démons », selon l’écrivain-voyageur Nicolas Bouvier, Ceylan, cette île en forme de perle qui aime trop le feu, semble réinventer sans cesse ses vieux tourments. Et s’enfoncer dans des affres martiales aussi sûrement que les genoux des fidèles dans le sol sablonneux de l’église du père Joseph Mary, là-bas, entre mer et lagon.

Par Olivier Weber Copyright Le Point

16 janvier 2007

Par Olivier Weber

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