SRI LANKA

Les entreprises chinoises y travaillent jour et nuit....

Sri Lanka, le nouveau lion d’Asie

Avec la paix, Colombo est redevenu fréquentable, presque désirable ! On y flâne sans appréhension et les angoisses quotidiennes du temps des « évènements » sont oubliées ! Comme ces quartiers bouclés par l’armée, les rues sans voitures en stationnement et les check-points verrouillés aux carrefours. La ville respire et s’ébroue de nouveau !

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Les amoureux sont revenus sur les bancs publics qui ponctuent la promenade de Galle Face Green à Colombo. Face à l’Océan indien, l’esplanade engazonnée refleurit d’un bouquet coloré de parapluies et d’ombrelles qui abritent les couples encore « illégitimes » en quête de moments d’intimité. Tous les jours, d’éphémères champignons de toile éclosent entre gazon et plage, camouflant des visages énamourés, des étreintes timides de doigts entrelacés, des épaules frôlées, quelques brefs et précieux instants dérobés à une société tolérante mais toujours prude. « Ici, le mariage coup de foudre est rare » explique Antony. « Quelle que soit leur religion, la majorité des familles décident de la cérémonie et arrangent les moindres détails. Surtout la consultation obligatoire d’un astrologue ! » En cas de « contre indication cosmique », l’union est retardée ou parfois, simplement annulée !

La vieille jetée en bois, longtemps déserte, résonne de nouveau des cris d’enfants en uniforme empesé tandis qu’une nuée de cerfs volants multicolores dérivent dans un ciel lourd chargé de nuées. Tharanga ne reconnaît plus sa ville. « Même si plus de la population de la capitale a toujours été tamoule, on vivait dans la crainte permanente d’un embrasement soudain ».

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Avec la paix, Colombo est redevenu fréquentable, presque désirable ! On y flâne sans appréhension et les angoisses quotidiennes du temps des « évènements » sont oubliées ! Comme ces quartiers bouclés par l’armée, les rues sans voitures en stationnement et les check-points verrouillés aux carrefours. La ville respire et s’ébroue de nouveau ! Loin de concurrencer les cités touristiques de l’île avec ses kilomètres de banlieue sans charme véritable et ses embouteillages chroniques qui la figent dès l’aube, elle séduit par son authenticité. Colombo est restée dans son « jus ».

La paix a ravivé la curiosité et les promeneurs déambulent à nouveau le long de Galle road, marchandent dans la moiteur des échoppes, se garent dans les ruelles qui jouxtent Maradana sans être contraints à un lointain exil dans un parking bunkérisé. Le voyageur curieux y trouvera de quoi s’y perdre et rêver.

Il pourra ainsi déambuler depuis l’oasis urbain des tours jumelles du Wall Trade Center local jusqu’au quartier populaire de Pettah, véritable souk où tout se négocie au prix le plus bas. Il devra alors s’aventurer dans l’espace « indéfini » des ruelles qui bordent la rade militaire, et louvoyer entre masures insalubres, impasses fleuries de bougainvillées et bâtiments coloniaux.

Ou rejoindre l’embouchure de la Kelani ganga avant d’embouquer le canal hollandais qui remonte vers le nord. Jamais très éloignée de la côte, cette mince veine d’eau aux reflets verts métalliques irrigue la forêt et serpente entre briqueteries traditionnelles, jardins lourds de fruits tropicaux et plages ouvertes sur de simples maisonnettes en bois blanchis par le soleil et les moussons .

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A quelques kilomètres du pouvoir centralisé, aigrettes, tortues et varans n’ont pas déserté le monde aquatique de la forêt et ses frondaisons tropicales. Enfin il savourera une fin de journée paisible à Gandaramaya. Si proche des grands hôtels du centre ville, le temple offre pourtant un véritable moment de sérénité. A déambuler de cours en jardins, on y croise quelques éléphanteaux joueurs en pension, la trompe vive et l’œil rond devant les rares visiteurs.

La fin de la sombre parenthèse des troubles entre communauté tamoule et cingalaise, quand presque chaque mois claquait une attaque suicide ou un attentat ciblé, cette trêve espérée depuis trente ans est enfin concrète. Elle a modifié la perception du Sri Lanka à l’extérieur et de nombreux États, souvent émergents, redécouvrent l’ancienne Serendib des premiers navigateurs arabes. Appelé Ceylao sous la domination portugaise avant d’être rebaptisé Ceylan par les Britanniques, le Sri Lanka peaufine sa nouvelle image à l’international.

Le gouvernement reste fort de sa popularité gagnée après l’écrasement de la rébellion tamoule en mai 2009. Mais il est conscient de la fragilité du nouvel équilibre. Il sait qu’une génération entière d’adolescents embrigadés par les Tigres de l’ELTT est en attente « dormante ». Elle observe les changements et attend sa place dans un État en pleine mutation. Jeunesse fragile et meurtrie, elle est prompte à se lancer dans l’économie de marché ou à basculer dans la contestation dure en cas d’échec.

Si les autorités renouent maintenant avec leur espace géographique naturel où s’est déplacé le nouveau pouvoir économique mondial au détriment de l’Ouest, elles souhaitent conserver un lien avec les pays européens qui l’ont modelé depuis le XVI ème siècle. A l’exception de la Grande Bretagne, l’ancienne puissance colonisatrice, beaucoup, dont la France, restent sous l’influence des deux diasporas implantées en Europe depuis plus d’une trentaine d’années, et dont les humeurs pèsent encore lourd sur l’économie et la communication politique locales !

Le pouvoir doit agir concrètement et vite. Il a donc organisé la première grande manifestation à vocation internationale en une vingtaine d’année. Il lui faut sortir de l’isolement diplomatique et chercher de nouveaux clients et partenaires économiques chez les nations émergentes. Il doit surtout maintenir le taux de croissance au dessus de deux chiffres sous peine de grave crise sociale. En cinq ans, le produit intérieur par habitant a doublé et presque tous les indicateurs sont au vert. Après les tigres économiques d’Asie, le nouveau lion cingalais revendique sa place !

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Depuis l’indépendance obtenue sans heurts en 1948, les différents gouvernements issus des deux grandes familles politiques de l’île ont toujours louvoyé entre dirigisme, libéralisme et socialisme d’État. Ce mélange subtil des politiques a permis à des milliers de petits paysans de vivre en travaillant leur lopin de terre, si petit soit-il, et de vendre leur production de latex, céréales ou noix de coco, à des coopératives. Ils ont bénéficié d’un communalisme économique qui les a maintenu chez eux alors qu’ailleurs en Asie, beaucoup de ruraux étaient chassés par les multinationales de l’agro-alimentaire.

Pour l’optimiste Janaka Ratnayake, (Président du bureau de développement) « nous allons faire du Sri Lanka, le grand hub de l’Asie du Sud-Est. Ce sera une escale incontournable sur l’ancienne route des épices, pour les échanges commerciaux et le transport aérien ! » Alors que sur le continent, des tronçons entiers des anciennes routes de la soie sont transformés en nouvel axe routier entre l’Europe, l’Asie centrale et l’Extrême Orient, le Sri Lanka se repositionne sur l’axe maritime reliant l’Est et l’Ouest.

Parmi les projets prioritaires, il y a l’extension du port de Colombo avec trois nouveaux terminaux et des jetées agrandies afin de doubler sa capacité portuaire d’ici 2013. Celui de Hambantota, en construction dans le sud, sera idéalement situé au cœur de l’Océan indien où Chinois et Indiens affirment leur nouvelle puissance. Il a aussi lancé un vaste programme de grands chantiers qui, tous les jours, avancent au rythme « effréné » des groupes de BTP chinois, entraînant le pays dans un bouleversement permanent et un début de bulle économique.

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Au printemps dernier, la grande exposition de Colombo a attiré les délégations de nombreux pays. Pour la première fois depuis bien longtemps, les cortèges officiels se sont englués dans les embouteillages qui figent la ville depuis que la peur viscérale des voitures piégées s’est dissoute dans l’optimisme général. Le désagrément était dérisoire pour un retour à la normalité après trente ans de guerre larvée, de fausse partition et de vraies zones d’exclusion.

Nombreuses furent les victimes d’attentats perpétués dans la région comprise entre Colombo et la limite sud des revendications tamoules. La réunification de facto de l’île s’est amorcée en mai 2009, quand la dernière poche insurrectionnelle tamoule est tombée à Mullaïtavu, bouleversant la vie quotidienne de tous les Sri Lankais, cingalais, tamouls ou de religion musulmane !

L’exposition avait disséminé ses pavillons dans le parc du centre de conférences Bandanaraike, mélangeant groupes internationaux et modestes coopératives locales gérées par l’État. Au fil des allées, on pouvait découvrir, sous une chaleur écrasante, le nouveau visage économique du pays. Le plus dynamique, l’agro-alimentaire, compte pour plus du quart des exportations.

Certaines productions étonnent ! Ainsi le latex naturel issu d’exploitations souvent modestes mais dont le savoir-faire est réputé pour être l’un des meilleurs du monde. Elaborée au Sri Lanka, sa pâte est utilisée dans des produits techniques destinés aux basses températures et à certaines niches très spécialisées comme les chenillettes de véhicules polaires, les pneus pour la Formule 1, les avions, les robots…

La taille limitée des petites exploitations les a souvent préservées de l’utilisation abusive des fertilisants. Elles ont ainsi conservé une production sans pesticides, qui est devenue un atout pour exporter des produits bio à forte valeur ajoutée. La grande diversité du secteur lui permet de rester compétitif quand certaines productions se vendent mal. Ainsi, lorsque le marché des épices stagne, celui des fleurs coupées connaît un vif succès et la culture des champignons à usage médical et gastronomique s’envole !

Les coopératives de Bingiriya et d’Udubaddawa ne connaissent pas la crise. « On exporte nos anthuriums dans toute l’Asie, et les feuillages d’agrément deviennent très populaires en Inde » explique Mme Uda, l’une des responsables du projet. Le succès est identique pour les produits alimentaires comme les plats lyophilisés, les pâtes, les soupes…Souvent concoctés sans additifs ni colorants, ils concurrencent maintenant les produits chinois réputés bon marché mais aussi souvent frelatés. Le thé se maintient mais souffre d’une désaffection générale envers les productions « ordinaires » au profit des feuilles plus précieuses cultivées en Chine et au Japon.

Tandis que le coco s’exporte toujours très bien, en extrait alimentaire, en jus ou en huile, sa fibre est devenue la coqueluche des designers et des adeptes de matières naturelles. La production progresse fortement sur la côte ouest entre Dunagaha et Nattandiya. George C..Perera (responsable des coopératives) est formel. « Plus de 70 % de nos producteurs sont des petits propriétaires qui ont du mal à répondre à la demande de plus en plus forte en produits dérivés ! » Quant aux huiles essentielles destinées au secteur des parfums et cosmétiques, elles demeurent incontournables sur le marché international.

La mer vit aussi une vraie révolution. Longtemps destinée à la consommation locale et immédiate, la production bénéficie des nouvelles installations frigorifiques et de l’amélioration des techniques de conditionnement. Les halles construites dans le nord de Colombo écoulent maintenant les crevettes et les coquillages issus de la nouvelle pisciculture « raisonnée » pratiquée dans les nombreux plans d’eau dont la mise en œuvre hydrologique remonte aux premiers empires, il y a plus de 2.000 ans.

En quelques mois, cette société nourrie de traditions millénaires a adopté sans modération les nouvelles technologies en informatique et en communication, profitant du raccordement haut débit au câble optique qui relie l’Europe de l’Ouest, le Moyen Orient et l’Asie du Sud-Est.

L’industrie du vêtement et de la chaussure, longtemps limitée à la simple fabrication puis à la copie, se diversifie grâce à une conception plus soignée et une véritable recherche de design. Après avoir adopté les techniques de fabrication chinoise, elle a innové grâce à l’amélioration des traitements du cuir et à l’utilisation des matériaux naturels comme le crêpe.

Le Sri Lanka a longtemps été réputé pour ses pierres précieuses. Selon la légende, Salomon couvrait la Reine de Saba de gemmes provenant des mines de l’île. On estime que près de 90 % du territoire est propice à la découverte de ces gemmes qui comptent plus de 150 variétés différentes, précieuses et semi précieuses. Les meilleures terres alluvionnaires du sud recèlent des rubis, des saphirs, des diamants mais l’exploitation des gisements demeure artisanale et souvent dangereuse. Malgré cet amateurisme, le pays veut professionnaliser le secteur de la taille et concurrencer l’Inde, leader du marché !

L’île compte plus de 1.500 km de côtes et plusieurs baies et rades parmi les plus vastes et protégées de l’Océan indien. Celles de Trincomalee à l’Est et Hambantota dans le Sud offrent de sérieux atouts pour développer enfin une industrie nautique complète dans l’industrie et les loisirs. Les années de paix ont relancé les activités liées au balnéaire et à la pisciculture…Autant d’entreprises qui ont besoin de bateaux, de pontons, de matériel nautique et d’entretien dans la trentaine de chantiers déjà en activités. Cela induit aussi la fabrication de moteurs, de coques, de voiles…

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Conscients de la fragilité relative de la paix, le gouvernement a initié un vaste programme de constructions et d’infrastructures d’abord destinées au nord. En deux ans, il a d’avantage construit de routes et de ponts en zone sensible qu’en une vingtaine d’années dans le reste du pays pacifié. De vrais axes avancent maintenant vers le nord depuis l’est et l’ouest alors que le réseau routier du Sri Lanka a longtemps été négligé. On peut maintenant aller déjeuner à Trincomalee en une heure et demie depuis Habarana alors qu’auparavant, il fallait une journée entière pour s’y rendre.

La priorité est aux voies rapides et aux autoroutes. Bientôt s’ouvriront la liaison entre l’aéroport et Colombo et sa future rocade circulaire, l’autoroute vers le sud entre Colombo et Matara sur 126 km, celle entre la capitale et Kandy au centre... On a aussi tracé, en pleine jungle, des nationales vers le nord depuis Puttalam sur la côte ouest et Trincomalee à l’est, fermant la grande boucle de la région tamoule avec Jaffna pour future capitale régionale. D’autres tronçons de voies rapides avancent vers le sud à la vitesse de plus d’un kilomètre par jour.

Les entreprises chinoises y travaillent jour et nuit, faisant progresser ensemble toute la logistique, bitume, cantines, caissons d’habitations… L’empire du Milieu, omniprésent depuis plus d’une décennie, affiche ouvertement sa puissance. Il propose toujours des conditions financières inégalables, quand il n’offre pas simplement les ouvrages ! Ainsi le nouveau théâtre populaire de Nelum Pokuna, très spectaculaire, en forme de fleur de lotus, est-il le dernier don du « peuple chinois », comme l’avait été auparavant le Bandanaraike Memorial International Conference Hall.

Le pouvoir affiche aussi l’ambition de doubler la capacité électrique d’ici 2016 grâce aux centrales à charbon de Norochcholai et hydro électrique sur la Kothmale. L’agrandissement de l’aéroport Bandanaraike est aussi annoncé, ainsi que la construction à Mattalka, au sud de l’île, d’une seconde plateforme internationale capable d’accueillir l’airbus A 380.

Malgré la richesse exceptionnelle du pays en paysages, sites culturels et vestiges archéologiques, le secteur du tourisme a longtemps végété. Son « triangle culturel » des grandes capitales historiques jouxtait l’ancienne cité d’Anuradhapura, à la limite sud des zones de conflit où de nombreux attentats imposaient de facto une frontière mouvante et sensible.

Depuis maintenant deux ans, on peut voyager partout, ou presque, à l’exception de certaines zones encore minées. On redécouvre les plages intouchées de la côte Nord-Est, des vestiges oubliés et exceptionnels comme la dagoba de Titijai, la plus ancienne du monde, le temple de Vavunya ou les lagunes avifaunes de Kookilaï… La fréquentation touristique explose et des hôtels se construisent sur le moindre bout de terrain qui s’arrache maintenant au prix du marché parisien.

Déjà les premiers dégâts collatéraux apparaissent, comme ces établissements « dits » ayurvédiques où l’on masse à la chaîne avec des produits pas toujours très naturels, et quelques sites autrefois protégés où des promoteurs bien introduits construisent des villas à un million d’euros.

L’emballement du secteur a conduit certains acteurs à engager une réflexion sur le type de tourisme souhaité avant d’atteindre le cap des 2,5 millions de visiteurs espérés par le gouvernement en 2016 ! Sinon, le lion cingalais risque fort d’y laisser une grande partie de son charme qui faisait littéralement de Ceylan, une île paradisiaque !

Par Erik Bataille

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