LIBYE

Guerre en Libye

Sur la route de Brega, la rébellion n’arrive pas à avancer

"Ah, soupire-t-il, je préfèrerais tenir une craie à la main au lieu d’une kalachnikov..."

Par Jean-Pierre CAMPAGNE AFP

AJDABIYA (Libye), 12 juin 2011 (AFP) - Dès la sortie ouest d’Ajdabiya vers Brega, la circulation se raréfie, la route s’enfonce dans le vaste désert, jonché de chars tordus, éventrés, calcinés. Le front semble proche. Mais à cinq kilomètres à peine, un barrage de la rébellion libyenne empêche d’avancer plus loin. Inutile d’insister, Fatri Moukatar a "des ordres, personne ne passe". Le temps du début de l’insurrection, mi-février, quand tous les volontaires enthousiastes, mêlés aux soldats, se pressaient en désordre vers le front, est bien révolu.

Autour de lui, trois pick-up armés de mitrailleuses et de lance-roquettes. Une dizaine de combattants, l’un d’eux dort sous un véhicule. "Le front bouge entre le 18ème km et le 40ème km", explique-t-il. Brega, objectif de la rébellion depuis des semaines et toujours tenue par les forces de Mouammar Kadhafi, se situe à 80 km à l’ouest d’Ajdabiya. Depuis une dizaine de jours, les hélicoptères britanniques et français mènent des attaques ciblées autour de la ville, qui dispose d’une raffinerie actuellement à l’arrêt, pour affaiblir les défenses des pro-Kadhafi.

Une fois conquise, Brega ouvrirait la route vers Syrte plus à l’ouest, et Benghazi, la "capitale" de la rébellion, pourrait être alimentée en fuel qui commence à se faire rare. Une ambulance passe pour monter au front. "C’est habituel, pas d’inquiétude", dit Fatri, professeur d’arabe dans le civil. "Ah, soupire-t-il, je préfèrerais tenir une craie à la main au lieu d’une kalachnikov. Etre devant un tableau plutôt qu’ici, mais il faut qu’il parte". Souvent, les rebelles ne nomment plus Kadhafi, devenu leur obsession, ils disent "il", "lui, "le diable".

Cinq, six détonations sourdes, lourdes, montent du front, des tirs de missiles Grad, dont se servent beaucoup les forces de Kadhafi. Un vieux pick-up, jeunes combattants drapeau de la révolution en main, passe le check-point vers le front. Le silence retombe sur le barrage.

Une tranquillité trompeuse car l’hôpital d’Ajdabiya reçoit tous les jours des blessés du front, parfois des morts, explique le Docteur Wanis El Obeidi. "Hier, nous en avons soigné trois. Blessés par des balles, des éclats d’obus, parfois par des tirs amis. L’un d’eux s’est blessé lui même en chargeant à l’envers sa munition, elle lui a explosé au visage". Un combattant, valide, arrive dans l’hôpital. Il revient du front, il assure que les hélicoptères de l’Otan attaquent tous les jours des cibles pro-Kadhafi. "Nous sommes prêts, on attend qu’on nous dise d’avancer".

L’un des commandants de Brega pour le Conseil national de transition, qui dirige politiquement la rébellion, Moussa El Mograb, revenu à Benghazi vendredi, affirmait à l’AFP que les forces de Kadhafi avaient commencé à quitter la ville nouvelle de Brega, où se trouve la cité pétrolière, le complexe de la Syrte Oil company et que l’assaut était pour bientôt. "Nous sommes constamment en contact avec les Apache (hélicoptères britanniques)". Mais ce front n’avance toujours pas. Et le silence retombe de nouveau à l’ouest d’Ajdabiya.

Soudain au bout de la longue route déserte surgit un petit point qui se déplace très lentement dans la chaleur tremblante, un bruit de pétarade rompt le silence. Un handicapé, jambes paralysées, aux manettes d’une pétrolette orange à essence négocie le rond-point, se dirige à 20 km/h vers le barrage. Fadil Al Medhi "va voir ce qui se passe, comme tous les jours". Fier de sa pétrolette aux pneus usés. "C’est mieux qu’une voiture, assure-t-il. J’ai même transporté des roquettes avec." "Quand j’entends des tirs, je vais voir. J’ai vu toutes les batailles autour d’Ajdabiya".

jpc/sw/sbh

Par Jean-Pierre Campagne

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