INDE mai 2008

Voiture en Inde

Sur les chapeaux de roue

Le Nouvel Eldorado

Même si 35% de sa population vit avec moins d’un euro par jour, l’Inde ne rêve que de croissance et de progrès. Avec quelques sérieux arguments à faire valoir. L’automobile en particulier, nouvel Eldorado, qui fait tourner les têtes et les roues d’un continent tout entier. Voyage, chaotique et pétaradant, au pays du moteur roi.

NEW DEHLI

C’est une série de panneaux publicitaires qui prévient de l’incongruité. A droite, une voiture Tom Pouce, caisse à savon à peine améliorée, et la famille de lilliputiens qui va avec et s’y entasse à la manière d’une troupe de contorsionnistes éprouvés. A gauche, l’infatué Vijay Mallya tout en rondeurs et soieries, l’une des plus sérieuses fortunes locales posant devant une Formule 1 estampillée “ Force India ”, sa nouvelle lubie. Ou quand le pays-continent familier des symboles grandiloquents et des contrastes abyssaux s’amuse à exécuter un grand écart supplémentaire. A moins qu’il ne s’agisse d’un réel rapport de connivence. Harmaan Madon, chroniqueur avisé d’ “ India Autocar ” : “ L’agrément et le sport ; le pratique et le ludique : mes compatriotes découvrent tout à la fois. L’un ne va pas sans l’autre. Depuis quelques années, tout le monde, ici, est devenu fou de voitures. Peu importe les motifs et les formes. ” De la Connaught Place au Raja Garden, ce n’est qu’accumulation de rickshaws brinquebalants, de bus pris d’assauts, de camions à étages, de motos à rallonge, de taxis enluminés. Sans compter les milliers de voitures individuelles qui les accompagnent et les cascades de statistiques qu’elles induisent. Seulement 10 millions de plaques minéralogiques enregistrées entre 1951 et 2004. Mais près de 4 millions depuis. Avec une classe moyenne évaluée à 300 millions d’individus, un taux de croissance de 9% et un PIB qui dépassera celui de la France d’ici 5 à 7 ans, “ la question, suggère Madon, n’est pas de savoir quand la révolution automobile aura lieu mais plutôt quel niveau de déflagration elle atteindra ! ”

GHAZIABAD

A-t-on quitté Dehli ? Est-on arrivé à Ghaziabad ? L’entrelacs des bretelles, le fatras des avenues laissent perplexe. Et plus encore la marée métallique qui depuis deux bonnes heures assèche les quartiers qui s’échappent sur l’arrière pour mieux submerger ceux qui s’annoncent sur l’avant. Une partie d’auto-temponeuses majuscule. A coups de trompes et de pare-chocs, le taxi se fraie un passage jusqu’à localiser un garage lui-même encombré de carcasses et moteurs épars. L’antre de Raj Kapoor, tenu pour l’un des meilleurs préparateurs automobiles de la mégalopole. La quarantaine, plusieurs voyages à l’étranger et des raids dans les oueds et savanes les plus reculés du sous-continent. “ J’aide, je conseille, de là à dire que je fais fortune, n’en croyez pas un mot : il n’y a pas d’argent pour la course automobile en Inde ! ” Son meilleur client de l’heure ? Gaurav Gill, frais jeune homme, tout droit sorti d’une publicité pour cosmétique qui, sur sa carte de visite, avance un officiel “ Professionnal Rally Driver ” [pilote de rallye professionnel]. Son parcours relève de l’évolution darwinienne. Tôt passionné, vite comblé. Tour à tour champion de vélo, de moto, de kart avant d’opter pour des gros cubes plus arrogants encore. Cette Matury-Suzuki, par exemple, sur le capot bariolé de laquelle il est fier de poser pour un magazine dont la maison mère organise le Paris-Dakar, son rêve. “ Le rallye ne marche pas trop mal chez nous, mais les sponsors rechignent. Ils préfèrent, et de loin, le cricket. De plus nous sommes assommés par les taxes. Mais j’ai une fierté : je suis le premier ‘’nordiste’’ a m’être imposé face aux ‘’sudistes’’ ” Entendez les lointains concurrents de Chennai [l’ex-Madras] épicentre originel de la course automobile en Inde et principal pourvoyeur de talents depuis des lustres. MUMBAI

Si, en effet, C’est à Chennai que les Britanniques ont inauguré le premier circuit digne de ce nom (sous les auspices de Jackie Stewart en 1969), c’est à Mumbai [l’ex-Bombay] que bat vraiment le cœur automobile indien. Celui du dieu Tata, référence absolue en matière de construction de véhicules en tout genre dont la souveraineté et les ateliers s’entendent jusqu’à Pune, deux cent kilomètres plus au sud. Ratan Tata a 70 ans et des projets plein la tête. Aux commandes d’un conglomérat qui rassemble 96 compagnies et emploie 222 000 personnes, il pèse, à lui tout seul 3,2 % du PIB indien ! Ses spécialités ? L’acier, le textile, l’horlogerie, le thé, l’aviation, l’automobile bien sûr. Autant d’activités mises en orbite par son père, le génial Jehangir Ratanji Dadabhai, le plus francophile des Indiens, formé par Louis Blériot et enterré au Père Lachaise. Ray Debasis, relation public du secteur Tatamotors : “ L’automobile est l’avenir de l’Inde. Ici, comme ailleurs, tout le monde aspire au mieux être. Chaque père de famille rêve d’une voiture. La moto n’est plus sure et surtout inconfortable. ” Pour eux Tata, le bienfaiteur, a imaginé la “ Tata Nano ”, le must en matière de “ micro-automobile ”. 3,1 m X 1,5 m X 1,6 m. 4 portes, 623 cc et 100 km/h. La “ very-low-cost-car ” par excellence. 1500 euros ! Le prix d’un écran plasma moyenne gamme. Même si les chaînes de Singur (près de Calcutta) contestées par les paysans locaux tardent à entrer en service, même si d’autres constructeurs (Renault avec Bajaj, le chinois Guangzhou avec Xenitis) accélèrent eux aussi, la “ voiture du peuple ” version tandoori tient la corde. Annoncée en janvier, livrable d’ici quelques semaines, le “ levier qui fera bouger les choses ” (Ratan Tata dixit) affole toutes les conjectures et… appréhensions. Kunal Talgeri, environnementaliste reconnu d’“ OutookBusiness ” : “ Vous imaginez le fléau ? Déjà que notre réseau routier ne peu pas absorber le trafic actuel… Et les répercutions écologique ? Et les carences énergétiques ? ” Ray Debasis et ses affidés ne manquent pas de réponses. En Inde, expliquent-ils, l’intention précède toujours l’action. La “ Nano ” incitera les entreprises de travaux publics plus qu’elle ne les effraiera. Et c’est sur un tapis noir de bitume tout frais coulé qu’elle s’égaiera à loisir. Pour ce qui est des questions de nuisance et d’approvisionnement, les Tournesol indiens planchent d’arrache pieds. Voitures hybride métissant gazole et électricité, flex-fuels au super éthanol, piles combustible : toutes les alternatives sont analysées et évaluées. Déjà, l’ensemble des taxis de Mumbai roule au gaz comprimé. Plus intéressant encore : l’idée émise de mettre au point une “ automobile 100% recyclable ”. Joliment (mais sérieusement), Talgeri suggère qu’en Inde “ une voiture ne meurt jamais. Mieux, au terme de sa première vie, elle se réincarne naturellement ”. En volets métalliques ? En réfrigérateurs ? KOHLAPUR

La route plutôt que le ciel pour rejoindre Kohlapur soit dix heures de longue patience et de routes poussiéreuses pour mieux jauger encore le flot infini d’une circulation anarchique où pourtant chacun, comme par miracle, trouve sa place et sa raison. Partout c’est le bruit qui domine. Cacophonique et provocateur. Des trompes et des sirènes à vriller la tête et les tympans. “ Blow horn ” [klaxonnez] intiment tous les camions sur leurs arrières. Et les candidats au dépassement d’obtempérer. Plutôt deux fois qu’une. Au sud de Kohlapur, on découvre un curieux point de rendez-vous : une colline déplumée avec, au sommet, un interminable vaisseau de tôle ondulée à l’intérieur duquel travaillent – dans les conditions que vous imaginez – plusieurs centaines d’ouvriers textile et, en contrebas, un piste de karting de 1200 m manucurée par un bataillon d’intouchables enturbannés. Le tout est la propriété d’Abhishek Mohite, richissime entrepreneur, dont le “ manager sportif ”, Sachin Mandody, nous reçoit : “ M. Mohite a un rêve : que son fils devienne champion du monde de F1 ! ” Dhruv a 10 ans. Le keffieh en moins, le casque en plus, il ressemble, trait pour trait, à l’Abdallah d’Hergé. Même arrogance, même impertinence. Le circuit est le sien. Le manager aussi. Et dans le garage attenant six karts sont à sa disposition. Les moteurs et les châssis viennent d’Italie ou de Malaisie. Et le propre fils de Sachin, plus âgé de 4 ans, sert de sparring-partner. A raison de 100-120 tours/jour, de voyages à l’étranger répétés, d’un régime alimentaire adapté (le garnement abuse sur le sucre et les féculents), Abhishek Mohite espère que son fils sera compétitif sans tarder : “ J’ai fait pas mal de motocross mais me suis sérieusement blessé. Dhruv est là pour obtenir les succès dont j’ai rêvés. ” On doute de son calcul. Son bras droit automobile se crispe : “ C’est vrai les moyens ne commandent pas tout. Nous ne sommes plus au temps des Maharajas, mais M. Mohite est très déterminé. ” De Maharaja, parlons-en. Celui de Kohlapur, comme beaucoup de ses confrères, possède un palais en bonne et due forme. Mais ce sont les touristes et les subventions qui, pour l’essentiel, le maintiennent à flot. Lui et son joyaux le plus précieux : une voiture, précisément, de marque allemande, construite à 7 exemplaires seulement il y a plus de 70 ans. Balasaheb Vaingde, son chauffeur, fait les présentations dans un réduit sombre et poussiéreux : “ C’est une Maybach 6 cylindres munie d’une pompe à graisse automatique. Elle ne roule qu’une fois par an, le jour du festival de Dashera. Et possède encore son train de pneus d’origine ! ” Du kart en carbone de l’enfant roi à la limousine à guipure du roi déchu, l’Inde a fait son choix. Abhishek Mohite encore : “ Les étrangers se font une fausse idée de l’Inde. Nous sommes en pleine mutation. L’ordinateur, le téléphone, l’automobile commandent aujourd’hui notre société. Mais à la différence de bien d’autres pays nous ne sommes pas dépendants. L’excellence est chez nous. Et elle sera bientôt notre monnaie d’échange. ” DHARAMSALA

Deux milles kilomètres plus au nord. Aux pieds des Himalaya, là même où le Dalaï Lama en exil a élu domicile. Des automobiles ? A touche-touche, là encore. Comme une obligation. Comme une malédiction. Nous sommes dimanche. Jour de Grand Prix. Celui de Monaco en l’occurrence. Le cricket n’a qu’à bien se tenir et concéder, le temps d’une course, un peu de son hégémonie. Ce n’est certes pas la ruée, mais l’intérêt est réel. Même aux frontières de nul part les éventuelles performances de “ Force India ” force le respect. Sauf qu’elles se font attendre. Une fois de plus le tandem Fisichella-Sutil traîne la roue avec l’assurance de terminer très loin des premiers de la classe. Santosh Mhatre, patron du Anand Palace : “ Les Indiens aiment la course, mais ils aiment surtout leur pays. Tant que nous n’auront pas de pilotes au top, la F1 peinera à décoller chez nous. ” Pour l’heure, Naraim Karthikeyan (éphémère pilote Williams) et Karum Chandhok (engagé en GP2) font antichambre. Jusqu’en 2010 ? Grand matamore de la F1, Bernie Eclestone a promis : à cette date, Dehli organisera, elle aussi, un Grand Prix.

Benoît Heimermann

mai 2008

Par Benoît Heimermann

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