SYRIE , TURQUIE , KURDISTAN

« Oui, oui, on va bombarder »

Syrie : « Nous sommes seuls face aux jihadistes »

Seuls contre l’Etat islamique, les rebelles se sentent abandonnés par les Occidentaux.

Dans le nord du pays, où la coalition menée par les États-Unis envisage de mettre en place une zone de sécurité, les combattants rebelles se sentent abandonnés face à l’État islamique qui ne cesse d’avancer.

(Photo : Droits réservés)

Jamais, en quatre ans de guerre, les deux commandants rebelles n’avaient été blessés. Abou Majid, un Kurde de 28 ans, et Abou Moustapha, un Arabe sunnite de 34 ans, avaient été épargnés lors des combats contre l’armée syrienne, puis lors des luttes entre milices et des offensives de l’Etat islamique (EI) dans le nord de la Syrie. Mais depuis samedi, les deux rebelles sont hospitalisés dans des chambres contiguës d’une clinique de Kilis, en Turquie.

Abou Moustapha, yeux bleus et barbe courte, a été touché à l’épaule par une balle tirée par un jihadiste de l’EI. Il n’est pas sûr de retrouver l’usage de son bras, des nerfs ayant été sectionnés. « Ça ira, je m’en remettrai », répète-t-il. Abou Majid, crâne bandé et joues creusées, est plus gravement blessé. Sa voiture a sauté sur une mine alors qu’il rejoignait une ligne de front contre les jihadistes. Son visage est constellé de plaies et de griffures, il peut à peine bouger les jambes et le bras droit.

« Oui, oui, on va bombarder »

Abou Majid et Abou Moustapha ont été blessés à quelques kilomètres de Marea, une petite ville située entre la frontière turque et Alep. Avant la révolution, ce n’était qu’une bourgade entourée de champs, comme tant d’autres de la campagne du Nord syrien. Mais depuis un mois, elle est devenue stratégique. Les jihadistes de l’EI l’ont prise pour cible. Ils se sont emparés de plusieurs villages des alentours et s’en approchent. Ils l’attaquent par le nord, l’est et le sud. Leurs assauts regroupent plusieurs centaines d’hommes, dont des kamikazes au volant de camions piégés.

« Jusqu’à aujourd’hui, nous avons réussi à les repousser, mais nous ne tiendrons pas longtemps. Et si Marea tombe, c’est tout le nord d’Alep qui tombera aux mains de l’EI. Ce sera une catastrophe. Les jihadistes remonteront vers la frontière turque, prendront Azaz [à 30 km au nord-ouest d’Alep, ndlr] et iront encercler Alep », prévient Abou Moustapha.

Une chute de Marea empêcherait aussi la création de la « zone de sécurité » voulue par la Turquie le long de la frontière pour accueillir des réfugiés. Marea est à l’extrémité ouest de cette bande qui doit s’étendre sur une centaine de kilomètres jusqu’à Jarablous, à l’est. Dans leur lit d’hôpital, Abou Moustapha et Abou Majid disent leur incompréhension face à la stratégie de la coalition menée par les États-Unis et à laquelle la France participe. « Les Occidentaux répètent qu’ils veulent lutter contre l’EI, mais ils ne font rien. Ils ne nous aident pas, nous sommes seuls face aux jihadistes », dit Abou Majid.

L’un de ses adjoints explique que le Centre des opérations militaires, qui regroupe des représentants de la coalition en Turquie, a été contacté à plusieurs reprises ces dernières semaines. « Nous leur avons donné des coordonnées GPS précises de positions de l’EI. Ils ont répondu "oui, oui, on va bombarder", mais ils ont attendu à chaque fois deux ou trois jours. Quand ils ont finalement ordonné les frappes, elles n’ont servi à rien, les jihadistes n’étaient plus là. » Il soupire avant de sourire : « Ils ont aussi visé une ferme d’élevage de poulets à côté de Marea. Personne ne sait pourquoi, elle était vide depuis deux mois. Ils l’ont tellement bombardée que la terre est devenue aussi fine que du sable. »

Abou Moustapha et Abou Majid comprennent d’autant moins le refus d’intervenir de la coalition qu’ils considèrent appartenir à la « rébellion modérée », celle-là même que les Occidentaux affirment vouloir soutenir. Le commandant kurde dirige un petit groupe indépendant, allié à des anciens de l’Armée syrienne libre (ASL).

Le cas du sunnite Abou Moustapha est plus complexe. Il appartient au Front du Levant, une coalition hétéroclite de plusieurs milliers d’hommes qui regroupe aussi bien des groupes issus de l’ASL que des islamistes. Aidé par la Turquie, le Front du Levant a des liens avec les salafistes d’Ahrar al-Sham. Mais il s’est aussi créé pour contrer le Front al-Nusra, la branche syrienne d’Al-Qaeda. Et à Marea comme à Alep, il combat aux côtés de groupes armés par les États-Unis, telles les brigades Noureddine al-Zengi.

« Les alliances sont dictées par les combats. Alors, oui, parfois, nous avons des contacts avec des radicaux. Ce n’est pas pour ça que nous partageons leur idéologie, ce sont des tactiques locales, de circonstance. Notre seul objectif est de vaincre l’EI et le régime de Bachar al-Assad », explique un dirigeant du Front du Levant.

Barils d’explosifs et gaz moutarde

Morcelée et sans cesse en recomposition, la rébellion du Nord syrien subit aussi les luttes d’influence entre pays membres de la coalition. « En réalité, la Turquie et les Etats-Unis s’affrontent à propos des groupes qui devraient contrôler la région de Marea et la zone de sécurité. Les Américains voudraient que ce soient des brigades syriennes qu’ils ont eux-mêmes formées, associées à des Kurdes. Cette idée ulcère les Turcs, qui sont obnubilés par leur lutte contre les Kurdes. On ne s’en sort pas », explique une source diplomatique occidentale.

A la fin juillet, les Etats-Unis ont mis à l’épreuve leur stratégie en envoyant dans le Nord syrien des combattants de la Division 30, une unité qu’ils avaient entraînée en Turquie. L’initiative a viré au désastre. A peine entrés en Syrie, six d’entre eux, dont leur chef, ont été pris en otage par le Front al-Nusra. « Les Américains leur avaient promis qu’ils seraient soutenus par des rebelles en cas de problème. Mais personne n’a bougé. Le Pentagone a fait n’importe quoi. Il a envoyé ses hommes sans avoir établi de liens solides avec les groupes présents localement, c’était stupide », explique un dirigeant des brigades Noureddine al-Zengi. En représailles, l’armée américaine a lancé une série de raids aériens contre le Front al-Nusra.

Ces errements ont profité à l’EI. Les jihadistes sont aujourd’hui à moins de 5 kilomètres de Marea. Ils ont déjà réussi à y pénétrer, avant d’être repoussés. Sans cesse, ils relancent leurs assauts. Leur tactique est rodée. Ils attaquent de nuit, après s’être faufilés dans les champs. « Nous ne les voyons pas toujours arriver, nous n’avons pas de jumelles à vision nocturne », explique Abou Moustapha. Les combats durent plusieurs heures, jusqu’en fin de matinée. Parfois, les jihadistes ouvrent deux ou trois fronts en même temps, avant de basculer sur un seul. « Cela nous oblige à nous disperser. Il nous faudrait plus d’hommes et d’armement pour tout couvrir. »

Les rebelles ont aussi remarqué la concomitance de plusieurs attaques de l’armée syrienne, présente dans deux villages alaouites de la région, avec des assauts de l’EI. La dernière remonte à moins de deux semaines. Les soldats d’Al-Assad ont attaqué les rebelles sur une ligne de front à moins de 20 kilomètres de Marea. Au même moment, l’EI passait à l’offensive contre la ville. « Ce n’est pas nouveau, cela dure depuis deux ans dans la région. L’EI et les forces d’Al-Assad s’évitent ou se coordonnent. Ils sont complices », dit Abou Moustapha.

Le régime continue par ailleurs à larguer des barils d’explosifs sur Alep, sans jamais viser les positions de l’EI autour de Marea. Epargnés par l’aviation syrienne, les jihadistes peuvent aussi compter sur un armement lourd. Ils disposent de tanks, de canons, de mortiers et de lance-roquettes. Ils ont des obus qui, selon les rebelles, proviennent de stocks de l’armée du régime à Palmyre, prise en mai par l’EI. Le 21 août, ils ont même lancé une attaque à l’arme chimique, selon toute vraisemblance au gaz moutarde. Trente et une personnes ont été blessées, dont une fillette âgée d’un mois qui est décédée lundi dans un hôpital de Gaziantep, en Turquie. L’attaque a poussé les derniers civils à fuir la ville. Depuis, l’EI encercle quasiment Marea.

Adolescents

A la différence d’autres fronts, les rebelles ont remarqué que les jihadistes étaient non pas en majorité étrangers, mais syriens. Certains sont encore adolescents. « Ils viennent de leurs fiefs : Raqqa, Al-Bab et Manbij. Ils font du lavage de cerveaux, ils leur répètent pendant des mois qu’ils vont aller au paradis s’ils meurent pour l’EI. Certains y croient, d’autres s’enrôlent juste pour être payés, jusqu’à 400 dollars par mois [environ 354 euros], ou pour que leur famille ne soit plus harcelée », explique Bassim Hadji Moustapha, conseiller politique des brigades Noureddine al-Zengi.

A l’hôpital de Kilis, les visiteurs se succèdent aux chevets des deux blessés. Ils se serrent la main ou se font de brèves accolades avant de discuter des dernières offensives. Tous ont entendu François Hollande qui annonçait la participation de la France aux frappes aériennes en Syrie. « Oui, pourquoi pas, si cela permet de créer une zone de sécurité le long de la frontière. C’est la seule manière d’éviter que les Syriens aillent se noyer au milieu de la Méditerranée », affirme un proche d’Abou Majid, le commandant kurde.

Dans la chambre d’à côté, la mère d’Abou Moustapha est assise à côté de son fils. Elle se redresse pour prendre la parole. « A quoi cela va-t-il servir ? Je sais que pour l’Occident nous ne sommes que des musulmans qui se tuent entre eux. Cela fait quatre ans que le monde regarde Bachar al-Assad nous massacrer sans réagir. Et depuis deux ans, on se fait en plus tuer par l’EI, sans que personne ne fasse rien. Il suffit d’écouter [le secrétaire général des Nations unies] Ban Ki-moon : il dit sans arrêt "je suis inquiet, je suis inquiet", mais il n’agit jamais. Que voulez-vous que la France y fasse ? Ce n’est qu’un pays de plus qui fait des déclarations. » Elle se tourne vers son fils, qui acquiesce.

Par Luc Mathieu

plusPhotos

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


SYRIE

TURQUIE

KURDISTAN