SYRIE , RUSSIE

"Chroniques du monde " par René Backmann

Syrie : le drôle de jeu de Moscou

Moyen-Orient – Analyse

Principale alliée, avec Téhéran, du régime de Bachar al-Assad, la Russie, qui renforce sa présence militaire sur le terrain, est-elle prête à accepter l’effacement du dictateur pour faciliter la création, avec les occidentaux d’une vaste coalition contre l’Etat islamique ?

A quel jeu se livre Vladimir Poutine en Syrie ? Depuis plusieurs semaines, de nombreuses informations, pour la plupart difficiles à vérifier, semblent indiquer un renforcement substantiel de la présence et/ou de l’aide militaire russe au régime de Damas. Après avoir répété depuis le mois d’août que les gros porteurs An-124, « Condor » aperçus par des témoins sur l’aéroport international de Lattaquié, au coeur du fief alaouite encore sous le contrôle du régime, ne transportaient que des cargaisons d’aide humanitaire, le ministre russe des affaires étrangères, Serguei Lavrov a fini par admettre, il y a quelques jours, que les appareils livraient aussi « des équipements militaires conformément aux contrats existants » signés entre les deux pays.

Il a aussi admis que pour aider les militaires syriens à utiliser ces équipements dans leur combat contre l’Etat islamique, Moscou avait envoyé en Syrie « des conseillers et des experts ». Sur la nature des contrats, Serguei Lavrov est resté discret mais ils couvrent manifestement de nombreux types de matériels : depuis la guerre froide, l’armée de Damas, dernier allié de Moscou dans la région, est quasi exclusivement équipée de matériel d’origine russe, des les fusils d’assaut jusqu’aux avions de combat et aux missiles. Et la marine russe dispose à Tartous, à 70 km au sud de Lattaquié, de son unique base en Méditerranée et d’une station de radar. C’est autour de ces deux villes côtières, Lattaquié et Tartous que Moscou aurait entrepris de renforcer sa présence.

Selon des sources américaines, citées par le New York Times, au cours de la semaine dernière, 7 avions-cargos Condor auraient décollé d’une base du sud de la Russie, à destination de la Syrie, via les espaces aériens iranien et irakien. A la demande de Washington, la Bulgarie a fermé son ciel aux vols non humanitaires en provenance de Russie et Moscou n’a apparemment pas demandé d’autorisations de survol à la Grèce et à la Turquie, toutes deux membres de l’Otan, ce qui oblige les appareils russes à un long détour par l’est, avant de rejoindre la Syrie.

D’autres sources ont fait état, la semaine dernière, du passage par la Mer Noire d’au moins 5 navires de débarquement et d’assaut, mais aussi d’un ferry, à destination de Tartous. De leurs soutes et de celles des Condor auraient été débarquées, outre des armes et des munitions, une tour de contrôle mobile, plusieurs dizaines de blindés légers, des bâtiments préfabriqués modulaires pouvant abriter 1000 à 1500 hommes, des véhicules d’assistance aux aéronefs et des éléments de la brigade 810 des troupes de marine.

Parallèlement, des travaux seraient en cours pour prolonger et élargir la piste de l’aéroport de Hamidiye, près de Tartous et pour aménager, près de la ville côtière de Jableh, au sud de Lattaquié une nouvelle base destinée à accueillir des navires de guerre, des éléments de l’armée de l’air et un détachement de forces spéciales. Il n’est pas question – pour le moment – de la livraison d’hélicoptères de combat ou d’avions d’attaque Su-25 ou Mig -23.

Mais, selon le New York Times, certains experts américains estiment que ces appareils pourraient être livrés plus tard, en caisses, pour être assemblés sur place par les techniciens venus de Russie. En fait, sur les détails des livraisons ou des renforts, les informations diffèrent selon les sources, mais les observateurs diplomatiques ou militaires occidentaux dans la région sont d’accord sur un accroissement de la présence et de l’activité militaire russe en Syrie.

Que révèle l’arrivée de ces renforts en matériel et en hommes, qui s’ajoutent aux installations existantes et aux conseillers et experts déjà déployés ? Une implication plus directe, sur le terrain, des forces armées russes contre l’Etat islamique ? Peu probable. Tout en maintenant leur appel à une large coalition internationale contre les terroristes, incluant les occidentaux, leurs alliés arabes et l’Iran, les dirigeants russes ne sont toujours pas disposés à participer à une opération terrestre, dont ils ont pu mesurer en Afghanistan comme en Tchetchenie les difficultés et les périls. « Nous disposons de plusieurs options, rappelait Vladimir Poutine au début du mois, lors d’un forum économique, mais l’engagement au Moyen-Orient de combattants russes n’est pas au programme. ».

A un responsable de l’opposition syrienne qui l’interrogeait, il y a quelques jours sur les intentions de Moscou, un diplomate russe a précisé : « nous fournissons à Damas de nouvelles armes, de nouveaux experts, de nouveaux conseillers chargés d’entraîner le soldats syriens, mais pas de combattants ».

En revanche, comme le montre la concentration des renforts russes dans la partie occidentale de la Syrie toujours contrôlée par le régime, alors que l’Etat islamique étend son influence sur plus de la moitié du pays, on ne peut pas exclure que la Russie – hostile à un dépeçage de la Syrie – cherche, pour commencer, à préserver un réduit alaouite destiné à garantir la sécurité et une fiction de pouvoir étatique à Bachar al-Assad. Au moins pour un certain temps.

Car le Kremlin qui maintient depuis le début de la crise syrienne que le dictateur syrien fait partie de la solution, est peut-être en train de changer de position sur ce point. Pourquoi ? D’abord parce que Moscou a mesuré, comme les capitales européennes, que les succès militaires et l’expansion de l’Etat islamique en Syrie et en Irak exerçaient sur une partie de sa population une attirance réelle.

Plus de 200 jeunes islamistes de la région de la Volga auraient rejoint en Syrie les combattants de l’E.I parmi lesquels on trouve déjà un fort contingent de musulmans du Nord Caucase. Quant au noyau des troupes de choc de l’E.I. il est en grande partie constitué de combattants tchétchènes, souvent, passés par l’Afghanistan.

En d’autres termes, le conflit syrien n’est plus seulement, aux yeux de Moscou, un affrontement entre un régime ami et des forces rebelles, mais une question de sécurité nationale. Tout en maintenant – voire en amplifiant – leur soutien à Bachar al-Assad, pour éviter la chute du régime et la dislocation du pays dont l’EI serait le premier bénéficiaire, les dirigeants russes, qui entendent à la fois préserver leur point d’appui syrien en Méditerranée et confirmer à leurs alliés la fiabilité de leurs engagements, sont, depuis des mois, à la recherche d’une solution politique, qui se mettrait en place parallèlement à la lutte contre l’E.I.

Ainsi s’expliquent les discussions récentes des dirigeants russes à la fois avec le régime de Damas, avec les représentants de l’opposition et avec l’Arabie saoudite, allié majeur des groupes armés sunnites, devenu l’ennemi de l’E.I. depuis que le califat d’Abou Bakr al-Baghdadi conteste la légitimité du wahabisme et se pose en concurrent en matière de fondamentalisme musulman, donc en menace. Ainsi s’explique aussi le soutien de Moscou au plan de paix présenté en août dernier au Conseil de sécurité de l’ONU par l’émissaire des Nations-Unies, Staffan de Mistura, qui prévoit notamment « l’établissement d’un corps dirigeants de transition inclusif, avec les pleins pouvoirs », et la mise en place de quatre groupes de travail sur la sécurité et la protection, le contre-terrorisme, les questions politiques et juridiques et la reconstruction.

Jusqu’à présent tous les plans proposés par l’ONU ou les grandes puissances pour résoudre la crise syrienne, qui a déjà fait plus de 240 000 morts, et 4,3 millions d’exilés ou de réfugiés, ont échoué, buttant notamment sur le sort du président syrien.

Pour l’instant, Moscou continue officiellement de défendre une solution incluant Bachar al-Assad et de maintenir qu’il n’y a pas « d’alternative » au régime de Damas pour lutter contre l’Etat islamique, tout en rappelant, de temps à autre, que la Russie « n’est pas mariée avec le président syrien ». Washington maintient que la stratégie russe consistant à soutenir le régime de Bachar al-Assad est « vouée à l’échec ». Paris qui défend jusqu’à présent la même position, juge cependant que le plan de paix de l’ONU où le sort de Bachar al-Assad n’est pas mentionné, est « historique ».

Et François Hollande, fin août, devant la conférence des ambassadeurs, n’a pas évoqué le départ du dictateur mais sa « neutralisation », ce qui pourrait être compatible avec sa participation, parmi d’autres forces politiques représentatives de la société syrienne, à un organe de transition, par définition provisoire. L’acceptation par Moscou de l’effacement progressif et négocié de Bachar al-Assad serait ainsi la concession faite par Moscou aux occidentaux en échange d’une intensification de la lutte, en commun, contre l’Etat islamique.

« Nous continuons de juger indispensable le départ de Bachar al-Assad, affirme Haytham Manna, un responsable de l’opposition qui a participé aux négociations conduites par Staffan de Mistura, mais nous savons, par exemple que l’Arabie saoudite, qui réclame également son départ, pourrait accepter son maintien symbolique, comme personnalité dépourvue de pouvoir dans un organe de transition ».

Tout se passe en fait comme si l’effrayante montée en puissance de l’Etat islamique et les ondes de choc qu’elle a propagées jusqu’en Europe, sous la forme d’actes de terrorisme ou de déferlement de réfugiés était en train de bousculer les capitales occidentales, à court de stratégies crédibles en imposant une priorité incontournable : il n’y aura pas de solution à la crise syrienne sans élimination de l’E.I.

Constat désormais commun de Washington à Téhéran. Sachant que ni Paris, ni Londres, ni Washington, ni Moscou ne sont prêts à engager au sol des combattants pour traquer les jihadistes et occuper le terrain reconquis, sachant aussi que l’Arabie saoudite, la Turquie et les monarchies arabes du Golfe n’en ont pour l’heure ni la volonté ni les moyens et que l’engagement en cours de l’Iran et ses milices, aux côtés des régimes de Damas et Bagdad, contre les jihadistes, est jugé menaçant par les capitales sunnites, comment résoudre la quadrature de ce cercle vicieux ?

Choisir, comme Moscou, de s’allier avec un chef d’Etat qui bombarde son propre peuple en révolte avec des barils d’explosifs et porte une lourde part de responsabilité dans le glissement de la rebellion vers le jihadisme n’est pas une option très exaltante. Décider comme Washington, et demain Paris, de frapper depuis les airs, les concentrations de troupes, les responsables politiques et militaires, les stocks d’armes, de carburant et de munitions, n’est pas suffisant. Restera-t-il, dans ces conditions, quelque chose à négocier lorsque les représentants des oppositions, ceux du pouvoir, et leurs protecteurs étrangers se seront mis d’accord sur une feuille de route pour une solution négociée de la crise syrienne ?

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Par René Backmann

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