TCHAD , SOUDAN juin 2007

Enquête sur la frontière

Darfour : Terre de feu

Malgré une dramatisation abusive qui atténue parfois la force du propos, voici un vrai reportage de terrain au coeur du confl it du Darfour. Saisissant.

A force de vouloir être spectaculaire, de marteler que tout est dangereux, la région, les routes, les pistes, les gens, l’atmosphère, l’air et la poussière ; à force de s’affi rmer « exclusif » même pour un entretien avec un ministre tchadien, de montrer le présentateur de la soirée « sur le terrain », en 4 X 4, devant une tente, debout, assis, de profi l, face aux réfugiés et aux militaires, une starisation à marche forcée qui montre davantage l’intervieweur que l’interviewé… on fi nit par affaiblir son propos et par perdre de vue l’objet du documentaire. Dommage. D’autant que le reportage fi lmé au Tchad puis au Darfour, au-delà de la frontière interdite du Soudan, apporte des éléments forts sur le drame en cours. Quelques images de complaisance en moins et quelques informations en plus auraient permis d’offrir des repères à un public noyé par la complexité du contexte régional. Le Darfour se trouve à l’est du Soudan, collé contre le Tchad. Dès les années 1980, le gouvernement de Khartoum a mené une répression très dure, au sud du pays, près de l’Ouganda, contre un autre mouvement rebelle, le SPLA, dirigé par John Garang. Pendant cette guerre de vingt ans, qui vient à peine de se terminer, Khartoum utilisait déjà les bombardements aériens et les djandjawids, ces milices qui attaquent les civils. Au Darfour, le confl it a commencé dès 1987-1989. A l’origine, une population du Darfour qui revendique plus d’autonomie par rapport au pouvoir central. A cela va s’ajouter une guérilla entre nomades et sédentaires pour le contrôle des points d’eau, de plus en plus rares à cause de la sécheresse croissante. Dès 1996-1998, la guerre éclate entre Arabes et non-Arabes, tous musulmans. Les tueries et la politique de la terre brûlée des « milices arabes » feront plusieurs centaines de victimes et 100 000 déplacés qui se retrouveront dans les camps au Tchad. En 2003, tout fl ambe avec le réveil des mouvements rebelles du Darfour et une répression militaire impitoyable. Depuis, l’armée et l’aviation de Khartoum appuient au sol les milices arabes, les djandjawids, qui nettoient la région à coup de massacres, d’assassinats, de viols et de tortures. Bilan estimé, en quatre ans : 200 000 morts et 2,5 millions de réfugiés. Dès lors, on retient le terme « génocide » pour ce qui est plus sûrement des crimes de guerre et contre l’humanité. Rébellion ouverte d’une province, guerre de l’eau entre nomades et sédentaires, crise au Tchad voisin quand les combats débordent la frontière soudanaise, le tout compliqué de l’action de rebelles tchadiens, opposés à leur propre gouvernement de Ndjamena… On le voit, le Darfour n’a rien du confl it linéaire. L’intérêt du reportage est de montrer, comme le souligne le commentaire, « ces massacres dont tout le monde parle et qu’on ne voit jamais  ». Nous sommes au Tchad, à une quarantaine de kilomètres de la frontière, et les milices ont attaqué Tieuro et Marena. La caméra fi lme les deux villages saccagés, brûlés, dont les cendres fument encore. Au sol, des cadavres « frais » de moins de trois jours. Et des survivants, armés d’arcs, de fl èches et de sabres, armes dérisoires à opposer aux kalachnikovs, qui témoignent de l’arrivée des djandjawids, à cinq heures du matin. Quatre cents morts ? Impossible de confi rmer le chiffre  ; reste que les villages sont détruits et que 9 000 villageois ont fui vers le camp de réfugiés le plus proche. Quand l’équipe de reportage passe la frontière à cheval pour entrer au Darfour, c’est avec l’aide de rebelles soudanais pour raconter leur îlot de résistance dans le Djebel Moon, à vingt-quatre heures de marche plus loin. Ici, plus de refuge, plus d’ONG, plus de logistique mais une centaine d’hommes isolés, résistants du SLA (Armée de Libération du Soudan), un ancien policier devenu chef d’une section, des « soldats » quasiment en guenilles, armés de vieilles kalachnikovs, de lance-roquettes hors d’âge et de rares mitrailleuses montées sur des pick-up bricolés. Face à l’armée de Khartoum, ses hélicoptères de combat et ses bombes de 300 kilos, la lutte est inégale. Le gouvernement du Soudan a beau maintenir la thèse d’une « bagarre entre tribus » pour justifi er la tragédie du Darfour, le fi lm montre les restes de projectiles qui n’ont pu être lâchés que par des Antonov et du matériel moderne, de fabrication chinoise, mis à la disposition des agresseurs – mitrailleuses lourdes, mines et artillerie. Pékin, grand consommateur d’énergie et peu regardant sur les moyens, court toute l’Afrique à la recherche d’hydrocarbures. La Chine est devenue le premier client du pétrole du Soudan, qui se fait payer en armes. Ceci explique aussi la mauvaise foi et le barrage diplomatique que les Chinois opposent à toute action des Nations unies contre le régime soudanais d’Omar Béchir. Pourtant, la pression augmente. En janvier, la Cour pénale internationale a inculpé deux responsables soudanais de crimes contre l’humanité et, le 12 juin dernier, le Soudan a af- fi rmé qu’il acceptait enfi n le déploiement d’une « force hybride » Union africaine/Nations unies, dont 3 000 casques bleus au Darfour. Reste une image, celle de ces jeunes réfugiés soudanais d’une école du camp de Farchana, au Tchad. Certains sont là depuis quatre ans. Et quand on demande à ceux d’entre eux qui ont perdu un parent proche de se lever… c’est toute la classe qui se retrouve debout ! ■

Jean-Paul Mari

juin 2007

Par Jean-Paul Mari

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