TIBET 2008

On a tiré sur le Toit du monde.

Tibet : la répression continue

À cinq mois des JO, le sang a coulé dans les rues de Lhassa, la capitale du Tibet. Plusieurs dizaines de morts au bas mot, selon les Tibétains du gouvernement en exil en Inde. C’est la première fois depuis vingt ans que le pouvoir chinois est confronté à des troubles aussi graves dans cette région, l’une des plus sensibles du pays. Si la troupe a ouvert le feu, c’est pour éviter que les émeutes se propagent. Car cette fois les manifestations ont gagné non seulement les alentours de Lhassa mais aussi les provinces voisines qui forment la région historique du Tibet.

A l’origine des événements, une querelle qui s’est envenimée entre des commerçants de l’ethnie han -la majorité de la population chinoise- et de jeunes Tibétains. Puis une rumeur, vraie ou fausse, s’est répandue et a mis le feu aux poudres selon des sources tibétaines : quatre moines arrêtés auraient été tués par les policiers. Aussitôt des hordes de manifestants occupent les rues, incendient les commerces, érigent des barricades. Aurélien Regat-Barrel, jeune touriste français qui a assisté aux émeutes, fait état d’une violence inouïe des deux côtés. Et de scènes de passage à tabac de civils chinois par les émeutiers. "J’ai assisté en une heure à une dizaine de rixes, parfois par un groupe de vingt Tibétains poursuivant et frappant un Chinois", témoigne le jeune Français joint au téléphone. En face, une Tibétaine lui a lancé, en pleurs : "C’est à cause des moines. Ce n’est pas dans notre culture d’être violent, mais on n’a pas le choix." Bref, une ambiance de guerre civile dans les rues de Lhassa, avec chars et couvre-feu. Les patriotes tibétains, eux, sont mains nues. Les moines ? Ils sont le dernier îlot de résistance. Le fer de lance aussi de la contestation, via les monastères. D’où l’inquiétude de Pékin et sa poigne de fer. D’un côté, un clergé qui prend pour exemple la révolution safran des moines bouddhistes en Birmanie en septembre dernier. De l’autre, un pouvoir qui craint que l’émeute ne s’étende à la vitesse de l’éclair. Dès lors se joue dans les coulisses de l’Himalaya un sanglant remake de Tian An Men. Les causes de la révolte sont profondes. D’abord un baroud d’honneur des moines, à quelques mois des JO. "Après, ils savent qu’il sera trop tard", dit Wangpo Bashi, du Bureau du Tibet, organe du gouvernement en exil du dalaï-lama, le chef spirituel des Tibétains. "Eux sont prêts à prendre tous les risques, car ils n’ont pas de famille et de toutes façons le Tibet est presque déjà une cause perdue", confie un proche du dalaï-lama, qui vit à Dharamsala en Inde. Même si les moines n’ont pas recours directement à la violence, certains d’entre eux ne la condamnent plus. Tactique pour faire plier Pékin ? Ou héritage des moines-soldats de jadis ? Les deux sans doute, tant il est vrai que quatre écoles monastiques se sont opposés pendant des siècles, au point que l’empereur mongol au XVIe siècle a offert le titre de dalaï-lama -"Océan de sagesse"- à un chef religieux afin de calmer ces tendances belliqueuses. Seconde raison : la frustration de la jeunesse tibétaine. Depuis plusieurs années, la population chinoise -Hans ou Huis, de confession musulmane- est supérieure à celle des Tibétains : 7 millions contre 5,5 millions. À Lhassa, les deux tiers des 300.000 habitants sont chinois. Selon Tenzin Takhla, l’un des secrétaires du dalaï-lama, les Tibétains sont de plus en plus marginalisés : les emplois sont réservés aux Chinois. "C’est une colonisation planifiée, estime le dignitaire de Dharamsala. Nous, nous sommes engagés dans le dialogue depuis 2002, alors que Pékin joue la montre, avec une vraie stratégie d’occupation." Troisième raison : la hiérarchie religieuse en exil est débordée par la base, qui se radicalise. "Sa Sainteté a reçu un message en provenance du Tibet lui demandant : "S’il vous plaît, ne nous demandez pas d’arrêter,"" révèle l’un de ses proches. Partisan de la non-violence, le chef de file du bouddhisme tibétain est pris entre le marteau et l’enclume. Il s’en sort par une circonvolution, déclarant vouloir suivre la voie du peuple, et qualifie la répression en cours de "génocide culturel". Un moine tibétain, qui désire garder l’anonymat, reconnaît que la jeunesse, sans remettre en question l’autorité du dalaï-lama, quatorzième du nom, suit un autre chemin "car rien ne change sur le terrain". Le pouvoir chinois en profite pour enfoncer le clou. Commentaire de la télévision chinoise CCTV sur les événements de Lhassa : "Une infection pour la santé du peuple et le bien-être des habitants. Nous avons la preuve que le dalaï-lama est derrière cette machination. Il a déclenché la colère et l’indignation des habitants." Quatrième raison : l’arrivée du train à Lhassa. C’est le train le plus haut du monde, la fameuse ligne qui monte jusqu’à 5200 mètres. Avec un billet à 105 euros la couchette dure et un Pékin-Lhassa en deux jours, les Hans arrivent en masse dans la capitale tibétaine depuis l’inauguration de la ligne en juin 2006, avec cinq à six rames par jour. Pour les Tibétains, il s’agit d’une seconde invasion de leurs terres sacrées, convoitées pour leur riche teneur en minerais, dont l’uranium et le lithium. "Cette nouvelle conquête économique et touristique n’a fait qu’accroître le ressentiment des Tibétains", confirme Wangpo Bashi. D’autant que le coût de cette voie ferrée hors norme, à hauteur de 2,5 milliards d’euros, serait supérieure à... 50 ans d’investissements en éducation et en santé au Tibet. Il est vrai que ces deux secteurs sont délaissés au Tibet. L’inscription à l’université ? 700 euros par an. Autant dire un luxe pour les étudiants du cru. L’accouchement ? Il est payant, avec un système de santé publique délabré et hautement corrompu. Les Hans, eux, reçoivent maints avantages et bénéficient de la gratuité de nombreux services, surtout les fonctionnaires et instituteurs. "Une endoscopie, c’est 5 mois de salaire pour un habitant de Lhassa, dit un spécialiste du Tibet qui réside à Katmandou et voyage régulièrement de l’autre côté de l’Everest. Du coup, les Tibétains des campagnes ne se rendent plus à l’hôpital." Enfin, la sédentarisation des nomades est de plus en plus mal vécue. La technique ? Des équipes de maçons et d’ouvriers construisent des villages en béton puis les nomades sont convoqués, sommés d’y résider avec au moins la moitié de leur famille. "Vous avez vingt ans pour rembourser", ordonnent les envoyés de Pékin. A Dharamsala, sur les contreforts de l’Himalaya indien, le dalaï-lama veut encore croire en la négociation, fidèle à sa "voie du milieu". Et refuse d’appeler au boycott des Jeux. Après avoir renoncé à l’indépendance, dès 1987, le premier des moines demande à Pékin de reconnaître une autonomie culturelle au Tibet. Refus des caciques chinois, malgré la visite régulière à Pékin de 4 à 5 émissaires du chef spirituel des Tibétains, la dernière rencontre ayant eu lieu en novembre. "C’est une situation assez triste, dit l’un des conseillers du dalaï-lama : la non-violence et le dialogue sont bafoués par la ruse des Chinois. Cela revient à encourager la violence sur le terrain." De fait, détenir la photo du dalaï-lama peut valoir plusieurs années de prison. "Les Tibétains sont très déterminés, car ils ont l’impression que leur civilisation va bientôt disparaître", témoigne Aurélien Regat-Barrel, le Français présent à Lhassa au moment des émeutes. Pour Pékin, le Tibet a toujours été chinois, depuis le XIIIe siècle et la dynastie des Yuan. En 1950, Pékin lance la "réunification pacifique", en fait une annexion par la force du Tibet, considérée comme une marche de l’empire et une région hautement stratégique. Pour les Tibétains en revanche, leur pays a connu la souveraineté dès le VIIe siècle et a même entretenu des relations diplomatiques avec la Cour impériale de Chine. Le statut de "région autonome" est un voeu pieux. Si le dalaï-lama demande une vraie autonomie, les Tibétains, de plus en plus, désirent l’indépendance. "À 60-70%", reconnaît le conseiller du chef spirituel. "Quoi qu’il en soit, cette explosion de violence des Tibétains est un signal d’alarme pour Pékin", analyse un professeur chinois, spécialiste du Tibet. Après la révolte, le châtiment. "Même s’il l’on compte au moins plusieurs dizaines de morts, les Chinois ont fait preuve d’une relative restreinte, dit le conseiller du dalaï-lama. Cela veut dire que les caméras vont parler. On s’attend à des centaines d’arrestations et à un nouveau système de punitions, avec de la délation et des indicateurs jusque dans les monastères." Lundi, selon des informations reçues de Lhassa, plusieurs civils ont été arrêtés dans le vieux quartier Barkor de la cité tibétaine et emmenés dans des camions vers des destinations inconnues. Une lourde répression, loin des médias et des scènes de rue relayées par les portables de quelques manifestants audacieux. Et une propagande officielle prompte à parler de sabotage des JO par "la clique du dalaï-lama" (voir encadré), voire à jouer sur la fibre nationaliste des Hans. Après son printemps de Lhassa, le Toit du monde replonge dans le silence. Et dans la capitale chinoise, la Cité interdite assume ses réflexes impériaux, à huis clos. Pékin avait promis des jeux grandioses. Les représailles, elles, s’avèrent dans une forme olympique.

Olivier Weber 13/03/2008 Copyright Le Point

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