ALGERIE 1992

Le cri du coeur d’un journaliste algérien

Trente ans de nausée

par Mustapha Chelfi

"La première fois que j’ai eu le soupçon de la catastrophe, c’était en 1967. Sous le prétexte d’un danger extérieur - Israël venait de défaire les armées arabes - les frontières furent brutalement bouclées et une autorisation de sortie exigée à toute personne voulant se rendre à l’étranger. Je me rappelle ce sous-préfet replet passant en revue les candidats au voyage qui faisaient la queue devant son bureau. J’ai passé soixante-dix jours à faire le siège de cet irascible personnage avant d’obtenir le précieux document. Cette sinistre comédie bureaucratique devait durer douze longues années et épuiser l’énergie de centaines de milliers de personnes, prisonnières d’une administration bouffonne. En 1968, à Miliana, ce même sous-préfet devait s’illustrer de sinistre façon. Un incendie géant s’étant déclaré dans la montagne, il oublia de déclencher le plan Orsec et envoya la population civile éteindre le brasier tandis que les militaires, qu’il aurait dû solliciter en premier, assistaient de loin au spectacle de la montagne qui flambait. Vingt quatre adolescents - en majorité des lycéens - furent rendus carbonisés à leurs familles. Je me souviens n’avoir pas voulu, à cause de la nausée qui me barbouillait l’estomac, me rendre à la morgue pour aider à l’identification des corps. Le soulèvement fut immédiat et, pendant deux jours, des citoyens qui n’avaient jamais osé braver les autorités affrontèrent dans des combats de rue les gendarmes envoyés en renfort tandis que le commissariat et la sous-préfecture étaient attaqués et les voitures de l’administration calcinées. La presse, muette comme à son habitude, ne souffla mot sur l’affrontement. Aucune sanction ne fut prise contre le sous-préfet et le commissaire. Le premier est aujourd’hui secrétaire général dans une administration, le second est devenu avocat du FIS. La leçon, devait toujours se confirmer par la suite_ : les gens meurent, le système continue. En 1971, les étudiants étaient en grève et la Fac centrale bouclée par les forces de l’ordre qui, après avoir matraqué la jeunesse et violé la franchise universitaire, prenaient possession des locaux. J’en étais et, quoique ne comprenant pas très bien les enjeux, j’étais fier de m’opposer enfin à ce qui me paraissait être une dictature avérée. Malgré la répression, la grève, rondement menée, fut un camouflet pour Boumedienne. Au bout de vingt et un jours d’arrêt de cours, un communiqué, paru dans le journal, menaça les grévistes d’être rayés des listes de l’université si, le lendemain, ils n’avaient pas repris les cours. Dès le matin, dans les amphitéâtres auparavant désertés, des étudiants, silencieux et mornes, émargeaient sous le regard noir des agents de la sécurité militaire. Nous avions perdu là une occasion unique de tenir tête et l’université algérienne ne devait jamais plus se relever tout à fait de cette capitulation inexplicable. Ce système, qui commençait d’être vomi, ne supportait ni revendication, ni contestation, ni remise en cause. D’un côté les progressistes, de l’autre les réactionnaires. Jamais de débats, toujours des accusations. Il fallait se soumettre ou se demettre. Si en 1971 le pouvoir nationalisait le pétrole dans la fierté générale, l’agriculture, en revanche, se portait mal. En 1974, à Jijel, il y eut une récolte abondante de tomates tandis que tout l’ouest du pays était demandeur. Faute de caissettes, le transport fut rendu impossible et des centaines de quintaux furent enfouis sous le regard, plus étonné que peiné, des agriculteurs. Deux mille ans d’agriculture étaient cassés tandis que l’argent du pétrole servait à l’importation d’une alimentation que l’Algérie ne produisait plus. Là aussi nulle protestation n’était permise car le pays vivait dans l’obsession du "complot ourdi" et de la "main de l’étranger". Complètement discrédité le système tenait pourtant car corrompu et corrupteur_ : le monopole institué sur le commerce extérieur, à l’inverse du résultat attendu, a permis aux hauts fonctionnaires - aussitôt rebaptisés "haut ponctionnaires" - de toucher de grosses enveloppes lors de la passation d’innombrables marchés. Désabusés, grugés, étouffés, écoeurés, les citoyens, tenus par le ventre, désespéraient de se débarrasser d’un personnel politique en poste depuis l’indépendance. Quand en 1986 le prix du baril de pétrole chuta de 40 à 7 dollars et le dollar de 10 à 5 francs, ce fut la crise puis le début de la fin. Pour sauver son fauteuil présidentiel, ébranlé par les émeutes d’octobre 88 et les cinq cents morts que l’armée avait laissé sur le pavé, Chadli, décrétait, dans la précipitation, la démocratie. Là encore, le système faisait un mauvais calcul et, croyait pouvoir reprendre d’une main ce qu’il avait donné de l’autre. Le FIS et sa révolution rétrograde, allaient, après l’avoir surpris, le dépouiller de toutes ses apparences avant de lui tendre le miroir de sa déconfiture dans lequel il pouvait contempler l’image défaite d’un régime moribond n’ayant d’autre étai que le soutien d’une armée juge et partie. Fidèle à ses traditions, l’Algérie allait à nouveau se diviser en deux_ : les partisans de l’interruption du processus électoral, certains de sauver la république, affrontaient ceux qui voyaient dans l’interruption de la dynamique démocratique un danger encore plus grand que celui que pouvait occasionner la prise du pouvoir par le FIS. Deux ans après, la barbarie est la chose la mieux partagée en Algérie_ : des mots oubliés sont redevenus d’utilisation courante_ : quadrillage, ratissage, tribunaux d’exception, exécutions sommaires, expéditions punitives, tortures. Les terroristes - eux ne se reconnaissent que comme moudjahidin - égorgent, brûlent, démolissent avant d’être eux-mêmes torturés, condamnés par des juridictions spéciales ou exécutés sommairement. Ce délire de sang, voulu par les ultras des deux camps, a trouvé dernièrement sa conclusion ultime_ : un journal, croyant se faire l’écho d’un triomphe exemplaire, a rapporté un haut fait d’armes_ : des cadavres de terroristes, attachés aux tourelles de chars, avaient été promenés dans les villages du piémont blidéen. Si l’information est vraie, l’armée a perdu son âme. Si l’information est fausse, elle renseigne quand même assez sur cette violence installée qui nourrit les fantasmes les plus sanguinaires. Jamais je n’ai eu le coeur au bord des lèvres comme cette fois-ci".

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