TURQUIE 5 avril 2007

Il tient un pistolet, vise le journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, le tue et s’évanouit dans la nature.

Turquie - La fièvre nationaliste

Le meurtre en janvier d’un journaliste turco-arménien a donné la gueule de bois à la Turquie, qui craint de voir resurgir de vieux démons, assassinats et règlements de comptes.

Sur la colline surplombant la mer Noire, dans une brume qui rappelle l’atmosphère de peur ouatée baignant son village, le tenancier du bar ne comprend toujours pas comment Ogün Samast est devenu un tueur. Ils se sont fréquentés dans les faubourgs de Trabzon, puis ont joué ensemble au foot dans le village de Pelitli. Quand Huseyin Hacioglu a ouvert le Cafe Durak, les parents d’Ogün Samast lui ont confié leur fils de 17 ans, désoeuvré. « Un type gentil, timide, qui n’osait pas fumer avec nous, dit le cafetier au milieu de clients affairés à jouer aux dominos sous une kyrielle d’affiches de l’équipe de football locale. Rien d’un fondamentaliste. Puis il a brutalement disparu. J’ai appris la nouvelle par la télé. »

Dix jours après sa disparition, en janvier, Ogün Samast refait surface à Istanbul. Il tient un pistolet, vise le journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, le tue et s’évanouit dans la nature. C’est son propre père, qui vit non loin du Cafe Durak, qui le livre à la police.

Au-dessus du rivage, sur les hauteurs de la vieille ville de Trabzon aux antiques murailles qui jadis régna sur le monde byzantin, Pelitli est un village de la mer Noire qui ne cherchait pas d’histoires. Jusqu’au jour où... Avec le meurtre de l’intellectuel turco-arménien, sur le seuil du journal Agos qu’il dirigeait, la Turquie s’est réveillée avec la gueule de bois. Le pays connaîtrait-il une vague de terreur ? L’ancien empire des sultans ottomans renouerait-il avec de vieux démons, assassinats en tout genre et règlements de comptes au sérail ?

Trabzon, où fut assassiné le prêtre italien Santoro en février 2006, deux ans après un attentat contre un McDonald’s, est une nouvelle fois montrée du doigt, tandis que le village de Pelitli se replie sur lui-même. Les ordinateurs du bar Internet où pianotait le meurtrier ont été saisis. « Sûrement là où il a reçu ses ordres », maugrée le plombier du village.

Trabzon est devenue un bastion des ultranationalistes. Selon Ismet Berkan, le rédacteur en chef du quotidien Radikal à Istanbul, « tout un quartier de Trabzon savait que Dink allait être assassiné ». Plus grave, la police avait été informée du projet par Erhan Tuncel, lui aussi originaire de la ville.

Manipulations. L’informateur, un repenti, a été pris au sérieux, mais l’affaire classée sans suite. « Tuncel était un pion, et ses complices aussi, dit Gökhan Koçer, professeur de sciences politiques à l’université de la Mer-Noire, qui a compté le meurtrier parmi ses élèves. Derrière, il existe tout un réseau de groupes nationalistes. C’est une nouvelle menace pour la Turquie. »

Montée de la xénophobie, diatribes d’intolérance, minorités désignées comme cible... Depuis plusieurs mois, les groupes ultranationalistes ont le vent en poupe. Outrés, certains héritiers du très laïque Mustafa Kemal, le fondateur de la République turque en 1923, ne savent plus où donner de la tête. Pourtant, certains d’entre eux s’affichent en défenseurs des réseaux extrémistes. Le ver est dans le fruit. « Bien sûr, les hésitations européennes face à la candidature turque ont fait beaucoup de tort, soupire le maire de Trabzon, Volkan Canalioglu, ancien joueur de football professionnel. Ici, les jeunes comme Ogün Samast peuvent être facilement manipulés. »

Par qui ? Nombre d’intellectuels turcs pointent le petit parti ultranationaliste BBP (Parti de la grande unité). Assis à la table d’un restaurant de poisson des bords de la mer Noire, son dirigeant volubile et au charisme indéniable, le rondouillard Yasar Cihan, 56 ans, ne mâche pas ses mots. « S’il y a des combats de rue contre l’Europe, je serai le premier à m’y joindre ! » Son parti comptait dans ses rangs le tueur Ogün Samast, et Yasar Cihan est soupçonné de lui avoir versé de l’argent, ce qu’il dément. Mais il avoue avoir soutenu la famille de Yasin Hayal, celui qui a fourni l’arme au meurtrier, et connaître Tuncel, l’un des commanditaires, avec qui il est photographié dans les pages du quotidien local.

« C’est vrai que ces excités ont fini par échapper à notre contrôle », lâche dans un demi-sourire l’énigmatique Yasar Cihan. Exportateur de charbon vers la Russie, le héraut de l’ultranationalisme turc appelle au rétablissement du vendredi comme jour de week-end et plaide pour l’union de tous les peuples turcs, jusqu’en Chine, sous l’appellation Pays turcs unis. « C’est le rêve pantouraniste : être tourné vers l’Orient et ne plus dépendre de l’Occident. » Dans son élan, il fustige pêle-mêle les Etats-Unis, l’Europe, Israël, accusés de mener un vaste complot contre la bonne ville de Trabzon. A l’entendre, ces rives de la mer Noire seraient infestées d’espions à la solde de l’étranger. « La défense de la Turquie, ça démarre ici ! » soutient-il d’une voix de stentor. Quand on évoque l’assassinat du prêtre italien, il accuse aussitôt l’ecclésiastique d’avoir voulu convertir les jeunes de la ville. « Un homme dangereux, je vous assure, les gens d’ici en souffraient... »

A Trabzon, l’ancienne Trébizonde de l’Empire byzantin, le discours du roi du charbon fait peur. Il aurait coupé les ponts avec le parti d’extrême droite MHP, dont les partisans sont surnommés les Loups gris, à cause de sa « trop grande modération... » « Avec un tel discours, on peut obtenir des jeunes n’importe quoi ! s’insurge dans son petit bureau du centre-ville l’avocat Omer Altuntas, représentant de l’ÖDP, parti de gauche. La loi française qui condamne ceux qui nient le génocide arménien n’a fait, malheureusement, que renforcer de tels ultras. »

Qui se cache, dès lors, derrière ces jeunes nationalistes manipulés et rassemblés dans maints réseaux tel Alperen ? Le derin devlet , c’est-à-dire l’ « Etat profond », répondent de nombreux défenseurs des droits de l’homme. Entendez par là une alliance entre les services secrets, le grand banditisme et des généraux à la retraite. « On retrouve là-dedans des membres de l’armée, de la jandarma [gendarmerie] et de la police, qui ont pour habitude d’acheter des armes à la mafia, surtout pour mener la guerre », assure l’avocat.

Un peu plus loin, dans les locaux de l’organisation IHD (Association des droits de l’homme), des militants inquiets se rassemblent et tentent de se donner du baume au coeur. Plusieurs d’entre eux ont été menacés, dont le représentant de Trabzon, Gültekin Yüsezan. « Derrière Samast, il y a tout un courant qui ne veut pas d’une Turquie démocratique. Depuis vingt ans, le nationalisme grandit en Turquie. Et, à Trabzon, ses partisans ultras ne sont jamais inquiétés. La police savait pourtant à 100 % que Hrant Dink allait être assassiné. »

Ankara a décidé de prendre le taureau par les cornes et a démis de ses fonctions le gouverneur de Trabzon. « Le terrorisme a beaucoup de facettes en Turquie, reconnaît son remplaçant, le vice-gouverneur Vural Demirtas, qui marche sur des oeufs. Le problème, c’est qu’aujourd’hui ces groupes travaillent et recrutent sur le Net. »

Le spectre de l’« Etat profond », qui serait fort d’une centaine de groupes, agite désormais toute la Turquie. Un réseau réactivé en fonction des crises que traverse l’héritier de la Sublime Porte. Le rejet européen alimente le phénomène. Etrangement, les réformes menées par le parti AKP (islamiste modéré) du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan ont jeté de l’huile sur le feu, notamment en matière de droits de l’homme. Sans parler des tentatives pour édulcorer l’article 301. Celui qui prévoit de punir « toute personne qui salirait l’identité nationale ». Le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk, qui a osé plaider pour la reconnaissance du génocide arménien, a été victime de cet article 301. « Ici, nous avons plus de droits parfois que les Européens ! rétorque l’homme d’affaires Hasar Sabir, qui a fait fortune dans la noisette (Trabzon en est la capitale mondiale). Réformer la loi 301, c’est mettre le peuple dans la rue et répondre à des provocations ! »

D’autant que les régions de la minorité kurde, qui souffre de cette loi, ne sont guère éloignées de Trabzon, le bastion nationaliste. Du coup, les tensions atteignent leur paroxysme. Des « agents étrangers » sont accusés de faciliter le séparatisme. Deux militants des droits de l’homme qui distribuaient des tracts défendant les Kurdes dans les rues de Trabzon ont failli êtres lynchés. Et l’« Etat profond », qui mène des opérations de contre-guérilla, recrute sur ces terres fertiles. « Il s’agit de plusieurs réseaux souterrains et indépendants, constitués en microcosmes sur le modèle d’Al-Qaeda, confirme un conseiller du Premier ministre sous le sceau de l’anonymat. Si on en démantèle un, les autres continuent d’agir. » Une organisation extrêmement souple, selon le même conseiller, qui voit là l’oeuvre d’une partie de l’armée soucieuse de contrer les visées d’Erdogan, candidat à la présidentielle en mai. Or le palais de Çankaya, l’Elysée turc, demeure le dernier carré des kémalistes, les tenants de l’ordre laïque de Mustafa Kemal et d’un Etat fort.

C’est en fait une bataille de fond qui se dessine, d’Istanbul l’européenne aux villages orientaux des montagnes kurdes. D’un côté, les tenants de la démocratie, de l’autre, les acteurs de l’« Etat profond. » « Dans ce bras de fer, résume Ali Bayramoglu, éditorialiste au quotidien Yeni Shafak , professeur de sciences politiques à l’université d’Istanbul et ami de Hrant Dink, c’est l’"Etat profond" qui gagne pour le moment. Une vague nationaliste se développe, avec une coloration ethnique. C’est inquiétant, car on produit des assassins et on prépare le terrain à des coups de plus en plus tordus. » Constat amer de l’écrivain et éditeur Enis Batur : « Le nationalisme va être le trouble-fête du pays en cette année électorale. Et l’"Etat profond", son outil. Les nationalistes commencent à s’allier aux islamistes. La Turquie est en train de céder. »

Dans ce concert de cris d’alarme, une pasionaria de la paix veut encore croire au dialogue. Originaire de Trabzon, Nuray Mert, universitaire à Istanbul et animatrice de télévision, a mis sur pied une plate-forme de discussion avec les nationalistes et les islamistes. « Il est temps d’agir, car la Turquie a un sentiment de désintégration, entre le refus européen, les guerres au Moyen-Orient et la question des minorités. Si on ne fait rien, la société civile sera en danger. Et tout peut partir de Trabzon. » A force d’opiniâtreté, Nuray Mert a réussi à rassembler sur la scène du théâtre municipal les élites et différents partis politiques. Infatigable, elle parie surtout sur la bonne volonté de l’AKP, la formation d’Erdogan. Un voeu pieux pour nombre de Stambouliotes. Car le Premier ministre traîne les pieds. Quand plus de 100 000 Turcs présents aux funérailles de Hrant Dink ont martelé dans les rues d’Istanbul « nous sommes tous des Arméniens », Erdogan a lancé : « Là, ils sont allés trop loin... »

5 avril 2007

Par Olivier Weber

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