ALGERIE 16 janvier 1992

Le jour où l’Algérie a basculé.

Un coup d’état sur canapé

A deux mille mètres d’altitude, on se sent inaccessible. Et ce soir là, Abdelkader Hachani le pieux, chef des islamistes algériens, est plus que jamais près du ciel dans l’avion qui le conduit vers la très religieuse Constantine où il va poursuivre la campagne électorale pour le second tour des législatives. Sur terre, ceux qui s’opposent à l’Etat de Dieu sont K-O debout. Le premier round électoral s’est terminé quinze jours plus tôt par la victoire écrasante du Front Islamique du Salut. Techniquement, le deuxième tour est une simple formalité. Hachani, leader provisoire du Front, a eu raison de faire monter ses troupes à l’assaut des urnes : dans quelques jours, la démocratie aura vécu. Il prie. C’est un simple stewart qui va briser son rêve. L’homme s’approche, se penche à l’oreille de son passager barbu et lui murmure la nouvelle entendue sur la radio de bord : le président Chadli vient d’annoncer sa démission. Voilà des mois que le FIS réclame le départ du chef de l’état algérien. Et pourtant, Hachani ne semble pas soulagé. Il se crispe sur son siège, devient blême et réclame un verre d’eau. A l’arrivée à Constantine, il demandera à quitter l’aéroport par une porte dérobée, pour ne pas se retrouver face aux journalistes et à la foule des fidèles venus l’ovationner. Pour lors, le stewart s’éloigne et Abdelkader Hachani, fin politique, a compris : la démission de Chadli survient au pire moment, tout est suspendu, le deuxième tour n’aura pas lieu. Le parti de Dieu est floué, sa victoire a un gout de souffre. A l’autre bout du pays, sur le grand boulevard qui longe le port d’Alger, une grosse voiture file vers l’Assemblée Nationale. A l’intèrieur, Mouloud Hamrouche, ex-premier ministre et haut responsable du FLN, croit encore que tout est possible. Lui sait déjà. Les puissants réseaux d’information du parti ont suivi pas à pas la marche forcée du président vers sa chute. Mais Hamrouche est un homme froid et sec, rompu aux luttes politiques, amoureux des gros cigares et des situations historiques. Il n’a pas peur du FIS et considère que sa victoire est inévitable. Mieux, il est prêt à gouverner avec les hommes en "khamis", à les laisser s’user les ailes sur la tragédie du réel algérien, le temps de revitaliser le parti, de le faire renaitre des cendres de trente années de gestion avant de revenir, revivifié, au sommet de l’Etat. Il sait surtout que la constitution prévoit la vacance du pouvoir suprême et son remplacement automatique par le président de l’Assemblée Nationale, Abdelaziz Belkhadem, un homme à la fois membre du FLN et proche du FIS, capable de faire le lien entre son parti de la révolution et celui de la religion. Ne reste plus pour Hamrouche qu’à aller saluer Belkhadem, le vieux complice, et à obtenir de lui le secrétariat général de la présidence, le temps d’un précieux intérim de quarante cinq jours. Le reste est affaire de stratégie politique. Mouloud Hamrouche ignore une chose, une seule. Le président Chadli n’a pas seulement démissionné : il a aussi été contraint, en secret, de signer la dissolution de l’Assemblée Nationale. Plus d’Assemblée, plus de Président, donc plus d’intérim. Et celui que Hamrouche court rencontrer ne représente plus que lui-même. Le piège s’est déjà refermé. Quelques minutes plus tard à la télévision, ce samedi 11 janvier à vingt heures quinze, un homme brisé, momifié sur son canapé présidentiel, balbutie quelques mots sur son "sacrifice au service des intérêts de la nation". Il tends sa lettre de démission, comme un testament politique, la remet au président du Conseil Constitutionnel et s’en va. L’image se brouille sur douze années de règne à la tête de l’Etat algérien. Politiquement, Chadli Bendjedid n’est plus. Le FIS, le FLN et le Président...le scénario peaufiné dans l’ombre par les militaires et le gouvernement de Sid Ahmed Ghozali a fait d’une pierre trois coups. Pour le mettre au point, il aura fallu une armée excédée, un gouvernement dépassé, un peuple déchiré. Et la longue série des bévues politiques d’un président. Au départ, en octobre 88, il y a une jeunesse en colère, des émeutes terribles, un président qui décrète l’état de siège et appelle l’armée. Elle tire, tue cinq cent jeunes et se jure que jamais plus on ne lui fera faire ce sâle travail. Elle grince encore, en 1990, quand Chadli légalise Le FIS, un parti religieux illégal dans un pays où l’article deux de la constitution proclame l’Islam religion d’état. Elle devient menacante, en juin 91, quand le FIS lance une grève insurectionnelle. Les militaires veulent la dissolution du FIS ; Chadli fait arrêter quelques têtes mais refuse toujours d’interdire le parti religieux. Cette fois, entre l’armée et le président, la rupture est définitive. A l’avenir, pas question d’intervenir gratuitement pour mettre de l’ordre dans la rue, plus question de jouer les pompiers du président. Désormais, les militaires aussi exigent le départ de Chadli. Il ne reste au président qu’une issue, une seule, réussir les élections et la transition vers la démocratie. Le résultat est un désastre. On voulait une assemblée partagée, on a une écrasante majorité islamiste ; on voulait garder le pouvoir, on le perd ; on a voulu une démocratie règlementaire avec la participation des algériens et un électeur sur deux n’a pas voté en croyant à une farce électorale...Du coup, la révolution devient soluble dans la religion et les urnes mènent tout droit à la dictature. On a tout raté. Le lendemain des démocrates a un gout de cendres : "ce n’est pas la tenue des élections qui pose problème...mais leur résultat" dit un ministre embarrassé. Dans un premier temps, le gouvernement se tait et les autres sont sous le choc. Puis la vague monte. Ici ou là, sous prétexte d’irrégularités et d’abstentions, au nom des 341 recours, de la liberté ou tout simplement de la peur, des voix commencent à demander l’annulation des élections. Le jeudi 2 janvier, plus de trois cent mille personnes traversent Alger, une longue marche qui commence le matin dans la banlieue d’Hussein-dey pour finir le soir aux portes de l’amirauté. Beaucoup de manifestants sont des membres du FFS d’Aït-Ahmed qui veut la poursuite du processus électoral...On l’oublie, pour ne retenir que l’ampleur de la manifestation et l’émotion de la population. Trois jours plus tard, Ahmed Ghozali déplore que les élections n’aient pas été "honnêtes et propres", il ne prononce même pas le nom du président. La rue a fait son effet, le politique peut prendre le relais avec l’aide du militaire. Objectif : Chadli. "D’abord, le président a parlé de "cohabitation" avec les islamistes. Puis on a appris que le FLN passait des accords secrets avec le FIS. C’en était trop..." explique deux officiers, proches de l’état-major. Pour les rencontrer, il a fallu prendre d’infinies précautions et suivre sur cinquante kilomètres la route qui mène jusqu’à ce chalet de montagne en dehors d’Alger. L’un a les cheveux frisés et les mains fines, l’autre des cheveux courts et des épaules musclées ; les deux appartiennent à la nouvelle génération d’officiers algériens : jeunes, la quarantaine, surs d’eux, formés à l’école française, nationalistes et hostiles à toute main mise du parti sur l’armée. "Le FLN est mort. Il doit aller au musée de l’histoire du pays et appartenir à tout le peuple algérien, "dit l’officier aux mains fines, " vous savez qu’il existe un boulevard de l’ALN, l’armée de libération nationale qui est devenue, une fois transformée, l’Armée Nationale populaire. Un jour, vous verrez, il y aura aussi à Alger un boulevard du FLN." Eux n’ont pas obéi aux ordres du président mais ils ont appliqué à la lettre les consignes de leur état-major : "dés le mercredi 8 janvier au soir, nous avons commencé à faire de la gesticulation militaire..." Des casernes d’Alger, d’Oran ou de Constantine sortent des blindés, des camions et des véhicules militaires. Depuis quelques jours, la police est passée sous les ordres de la défense, on a discrètement compté les lits d’hôpitaux et consigné les appelés dans les casernes. Maintenant, ils se montrent. A cinq kilomètres d’Alger, devant l’hôpital militaire d’Aïn Nadja, des troupes fraiches plantent leurs tentes étalées sur un grand terrain. Le bras de fer a commencé. Le soir même, le président Chadli, furieux, convoque le Général Lammari, chef d’état-major de l’armée de terre et lui ordonne de faire rentrer ses troupes dans les casernes. Raide, cassant, le militaire refuse :" Désolé, je n’accepte pas d’ordres directs de la présidence. Seulement ceux de mon supérieur hiérarchique..." En clair, le général Nezar, chef d’état-major de toutes les armées et ministre de la défense. A cet instant précis, Chadli ne peut plus ignorer que les militaires ont décidé de l’écarter du pouvoir. Quelle est l’étendue de la révolte ? Il convoque le directeur de la gendarmerie, évoque le putch dans l’air et lui demande de jurer fidélité au président. L’autre se ferme :" Sidi Raïs, je suis gendarme...et militaire." Chadli explose, veut le démettre et voit aussitôt défiler tous les commandants des sept régions militaires, le centre nerveux de l’armée algérienne, ceux qui ont géré l’état de siège de l’été dernier. Sept généraux en colère face à un président usé, la bataille est inégale et le discours sans appel. En substance :" nous sommes décidés à obtenir votre démission. Parce que nous considérons que la déroute du FLN est aussi la vôtre. Il faut en tirer les conséquences maintenat. Et démissionner, dans l’honneur, monsieur le président. Dans l’honneur." Le lendemain, Chadli est toujours là et la presse titre sur une entrevue secrete de quatre heures avec Abdelkader Hachani. Hachani ! Celui que l’on a fait sortir de prison pour qu’il prenne la direction du FIS, impose la ligne "algérianniste", celui d’un islam plus tempéré, constitutionnel, sans état islamique, un islamisme "domestiqué". Mauvais rêve...Hachani n’a pas su ou pas voulu concilier les impératifs de sa base dure et ceux de la démocratie. Les militaires ont vite compris que leader du FIS continuait à obéir aux directives venues de la prison de Blida, celle où sont enfermés depuis six mois Abassi Madani et surtout Ali Benhadj, l’idole des déshérités de Kouba, des "gueux" des Bab-El-Oued, les ultras-orthodoxes. Pour les militaires,la cause est entendue, Hachani a trahi leur confiance. Et le geste de Chadli, qui va à sa rencontre,est insupportable. Le vendredi, jour de prière et de prêche, sera fatal au président. A la mosquée de Kouba, Hachani met en garde le régime : "nul ne peut remettre en cause le choix du peuple algérien. Il n’y a pas d’autre voie que l’Islam. Pourquoi le craignez vous ?" l’islam, c’est la lumière..." On le sent inquiet. Les yeux du peuple des rues ont vu et rapporté tous les mouvements de troupes. Hachani a raison d’être préoccupé. Au même moment, des généraux pénètrent dans son bureau. Ils n’ont pas d’armes à la main, seulement une lettre, terrible, signée de la main de 181 colonels et chefs de corps, une lettre qui ne dit qu’une seule chose :"démissionnez !" Le président s’accroche encore, refuse. Mais il est seul, brisé, vaincu. Le lendemain, samedi 11 janvier, deux gros hélicoptères survolent Alger et déposent deux cent commandos parachutistes au siège de l’amirauté et une barge débarque une centaine de commandos marine sur le port. Le président n’a plus le choix : "dans l’honneur, Sidi Raïs. Vite ! pendant qu’il en est temps." Il signe. "Ce qu’on a fait peut paraitre anti-démocratique" reconnait un des deux officiers, celui aux cheveux frisés, .."mais c’était ça ou la dictature moyenâgeuse" ajoute l’autre aux solides épaules. C’est un coup d’état, "pas dans la forme mais bien dans les faits" comme le dit Aït-Ahmed, l’homme qui voulait des élections. "de facto, on vit un état d’exception, " reconnaissent les deux officiers. Restait à donner à ce coup de force, l’habillage rassurant de la constitution. Le président du conseil constitutionnel, le sage Benhabylès, surnommé Socrate à cause d’un gout prononcé pour la philo et le droit, se retire vite du jeu en arguant d’un petit vide juridique et le pouvoir se retrouve entre les mains des membres du Haut Conseil de Sécurité. Il y a là le chef du gouvernement Sid Ahmed Ghozali, démissionnaire quelques jours plus tôt, redevenu homme fort du pays et candidat des militaires à la présidence ; le ministre de la défense, le général Nezar ; le ministre de l’intèrieur...bref, tous ceux qui ont travaillé à la chute de la maison Chadli. "Nous ne voulions pas que l’Algérie devienne la Yougoslavie.." dit l’officier aux cheveux frisés. "Avec la Kabylie dans le rôle de la Croatie et des Islamistes qui décrètent la Djihad contre les mécréants." Aujourd’hui, les deux officiers rêvent à voix haute de la création d’un conseil d’état qui réunirait toutes les forces du pays, partis politiques, société civile, magistrat et militaires "et même les gens du FIS." Avec l’armée dans le rôle du garant de l’ordre, une élection présidentielle vers le mois de septembre prochain et Sid Ahmed Ghozali, le premier ministre au noeud papillon, dans celui de l’homme de l’ouverture à l’économie de marché. Pour en finir avec la gabégie, le chômage et tout ce qui nourrit le désespoir des "gueux". Ils rêvent les officiers mais ils savent aussi qu’il existe un autre scénario. Et celui là a des allures de catastrophe avec les hommes du FIS dans la rue, prêts à affronter l’armée pendant des jours et des jours, face aux appelés, leurs amis, leurs parents, leurs frêres, pour une longue lutte, sanglante, insupportable. Avec un état d’exception, des libertés suspendues, une presse silencieuse, la dissolution du FIS et l’arrestation de ses cadres. Dès le lendemain de la démission du président, les responsables du FIS ont déserté leur siège à Alger et ils ont siégé quarante huit heures d’affilée. Une fois encore, le débat entre modérés et durs a été houleux. Sauf que les faits venaient de donner raison à ceux qui disaient que le chemin de Dieu vers le pouvoir temporel ne passerait jamais par les urnes. De leur cachette, les hommes du FIS ont délivrer un message, aussi âpre que la déception des fils de la Casbah :" nous appelons les combattants, les savants, les imams, les officiers de l’armée, les soldats, les enfants de martyrs...à se dresser en un seul rang face à la clique du pouvoir. Dieu a dit : "nous voulons accorder nos bienfaits à ceux qui ont été humiliés sur cette terre." Les militaires et le gouvernement ont réussi à écrire un scénario pour empêcher une Algérie Islamiste ; reste maintenant à en écrire d’urgence un autre, pour retrouver une Algérie en paix.

16 janvier 1992

Par Jean-Paul Mari

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