ALGERIE 1996

Eté 1996

Un été à Serkadj

Par Chawki Amari

Un talentueux chroniqueur et caricaturiste du quotidien "La Tribune", Chawki Amari, s’est enfin décidé à écrire le récit de son incarcération à la prison de Serkadji. Un épisode douloureux pour le jeune journaliste, emprisonné à cause d’un dessin de presse, ici le récit d’un prisonnier pas comme les autres.

Ils sont des centaines. Ils tournent en rond dans une cour carrée. Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Toujours. Le mouvement semble uniforme. Pourtant dans la foule, il y en a un qui tourne plus vite que les autres. De plus en plus vite. Il décrit une spirale qui s’éloigne du centre à chaque tour. Au bout d’une dizaine de tours, il s’affale, épuisé, sur le goudron râpeux. Torse nu, un tatouage approximatif sur l’épaule sale, il s’allonge sur le ventre, les bras sur la tête et se met à chanter. Les autres continuent à tourner, en évitant de lui marcher dessus. Il est fou. Il est là depuis quatre ans, il lui en restait encore trois à faire_ ; il a craqué depuis quelques mois, tout ceci n’a maintenant plus d’importance pour lui. Par la folie, il a réussi sa tentative d’évasion. Cette cour fait partie des quelques cours de Serkadji, ex-Barberousse, officiellement et pudiquement dénommée aujourd’hui centre de rééducation de Bab-Jdid. La cour est entourée de hauts murs, eux-mêmes surmontés de barbelés, eux-mêmes surmontés de gendarmes en lunettes sombres et kalachnikovs. Pour ces derniers qui contemplent le spectacle humain 5 mètres plus bas, il n’y a pas de coupables, il n’y a pas d’innocents. Il n’y a pas de fous, il n’y a pas d’individus. Il n’y a qu’un groupe à surveiller. La sanglante mutinerie de février 1994 est encore présente dans les mémoires et le traumatisme est équitablement partagé par les détenus, les gardiens et les gendarmes qui y étaient. Mais tout le monde sait que le danger ne vient pas d’ici. Cette cour est celle des droits communs, ce sont au mieux des cadres gestionnaires de l’Etat, au pire des criminels, des violeurs d’enfants ou voleurs à la sauvette. Le danger est à côté, la cour des détenus liés à des affaires de terrorisme, que tout le monde appelle encore « les spéciales_ », en référence aux cours spéciales qui ont été dissoutes. Ces détenus représentent plus de la moitié des 1500 locataires de Serkadji. Le reste est partagé en catégories distinctes, avec cours et salles séparées. Les droits communs, les mineurs, les condamnés à mort et à perpétuité (les seuls qui portent les fameuses tenues jaunes numérotées), les étrangers et ceux qui, vieux, malades ou personnalités sont confinés dans des quartiers isolés.

Intra muros

Cas particulier, les policiers détenus. Omar a été arrêté à la sortie d’un bar. A la suite d’une légère altercation, il dégaine et tire sur le citoyen à problèmes. Tout simplement. L’homme est mort, Omar est en prison_ : « Au début, ils nous avaient tous mis (les policiers NDLR) dans la même salle. Pour des raisons de sécurité. Il y a des détenus que nous avons nous même arrêtés, on ne sait jamais comment ça peut se passer. Mais il y avait trop de bagarres entre les polici »rs, alors ils nous ont dispatchés dans les salles de droit commun. Il n’est pas impossible que demain ils nous remettent dans la même salle. Ils ne savent pas quoi faire de nous_ ». Omar continue de tourner tout en parlant. Offre une cigarette. Personne ne fait plus attention au fou. De toute façon le gardien a donné le signal, il est l’heure de remonter dans les salles. Tous en rang par salle, les mains derrière le dos, silence complet. Deux par deux, les détenus regagnent leurs tristes demeures. Une salle de 20 mètres sur 4. Une cinquantaine de détenus selon les arrivages et les départs. Les matelas, pour ceux qui en ont, sont collés les uns aux autres. La chaleur moite du mois de juillet n’ajoute rien au confort. Aux deux bouts de la salle, deux WC sommaires avec un robinet multiservice qui est utilisé pour la toilette, le linge, les ablutions et la boisson. Bien sûr, nous sommes toujours à Alger au royaume sans partage de l’EPEAL et le robinet ne donne de l’eau que quand il y en a. La solution est vieille comme la République algérienne_ ; les bidons en plastique. Il est midi, après l’effroyable sirène, c’est l’appel puis on partage le pain (une baguette molle par jour et par personne) et tout le monde se dirige vers la grande marmite que deux détenus ont apportée en remontant dans les salles. Un gros bouillon rougeâtre et huileux. Au fond, on trouve généralement quelque chose. Lentilles, haricots blancs, pâtes ou pois cassés selon les jours. Une fois par semaine c’est le contraire, quelques navets et carottes flottent à la surgace du bouillon. Ce plan est appelé "djemâiat achrar" (association de malfaiteurs) par les prisonniers. Goutte d’humour dans un océan de drames. Le vendredi, couscous, un oeuf dur que chaque détenu décortique précautionneusement, seule protéine de la semaine. La viande_ ? Exceptionnelle. Exemple, on a servi de la viande pour le 19 juin mais pas pour le 5 juillet. Subliminal_ ? Les détenus ne s’embarrassent pas de ce genre de considérations. Le problème est ailleurs, il manque une part supplémentaire aux gardiens. Le voleur ne sera pas démasqué et un prisonnier n’aura pas de viande. Il n’y a pas de justice en prison. Une bagarre éclate, il y en a une par jour en moyenne et une générale par semaine. Un jeune postier tente l’analyse du fond de son matelas. Promiscuité, pouvoir, la salle est un monde. Pour quelques détenus repris de justice, il n’y a qu’ici qu’ils existent. Dehors, ils ne sont rien. Ça se calme, chacun mange sa soupe, dans son coin ou en groupe. Un joli mot, "tchopina", qui désigne le récipient en plastique qui sert à manger. Elle n’est pas comprise dans le prix du billet, chacun s’en confectionne une avec ce qu’il trouve. Pour les cuillères c’est pareil. Il y en a qui mangent avec un bout de plastique découpé, d’autres avec les doigts ou le pain, d’autres encore avec de véritables cuillères venus du couffin. Aujourd’hui, un prisonnier a été libéré. C’est magnifique. Il est tout content. Tout le monde est content pour lui, l’embrasse, le prend par les épaules. Dernières recommandations. Un détenu lui demande de lui laisser ses chaussures. Il refuse gentiment, il ne peut pas rentrer chez lui en claquettes. Déjà que les détenus ont une sale image dans la société. Ça y est, un gardien est venu, l’a appelé par son nom. Il n’y croyait pas vraiment, jusqu’à maintenant. Il tremble de joie, sort avec ses couvertures sous les bras, salue tout le monde pour la cinquième fois et disparaît. Il signera quelques papiers, récupérera ses objets personnels et sera dehors. Il mettra un temps à se réadapter à la liberté, il aura cet étrange sentiment de flotter, un peu perdu, un peu triste. Dans les salles, les habitudes ont repris leurs droits. La sirène retentit une nouvelle fois, qui annonce la sieste. Deux heures d’un sommeil profond_ ; on ne dort jamais aussi bien qu’en prison. Nouvelle analyse, quand on dort on n’est pas en prison. De beaux rêves, de liberté, de justice, de sexe. Le réveil est horrible, la sirène qui déchire les tympans et un retour à la réalité démoralisant. Si si, vous êtes bien en prison, ce n’était pas un cauchemar. C’est pour cette raison que Abdelaziz, banquier, refuse de dormir et préfère écrire ses mémoires pendant la sieste, à l’abri des regards. « Je suis innocent, un jour ça se saura. Les juges ne comprennent rien aux nouvelles opérations bancaires. Quand on se lance dans l’économie de marché, il faut organiser des stages de formation pour les juges. Qu’ils comprennent la différence entre une opé »ation régulière et une opération illégale._ » Tout le monde se lève précipitamment, encore l’appel. En rang deux par deux dans la salle exiguë, silence. Le compte y est, 45 plus deux au tribunal plus trois qui travaillent dans la prison et qui ne rentrent qu’en fin de journée. On va descendre, la cour, on va tourner sous le ciel bleu.

Toujours en état de grâce

Un agent de l’administration se place derrière la grille et commence à crier des noms. Quelques détenus s’arrêtent de tourner, c’est la distribution du courrier. Bien sûr, toutes les lettres sont ouvertes, les cartes postales sont sélectionnées, pas d’images de femmes. Un autre agent arrive, toujours derrière la grille, quelques avocats sont venus voir leurs clients. On leur remet un papier et les détenus se dirigent vers le parloir. Fouille. L’entretien dure 15 minutes. Re-fouille. Retour vers la cour, quelles sont les nouvelles_ ? Est-ce qu’on parle de grâce au Palais de justice_ ? Pour le 5 juillet_ ? Le mouloud_ ? Le 20 août_ ? Les rumeurs circulent. La grâce entretient l’espoir_ ; l’année dernière, ils l’ont donnée pour le "mouloud". Info_ ?_ : « Il paraît que cette année, ce sera important, jusqu’à trente mois_ ». On fabule, rien n’est plus hypothétique qu’une grâce. Il y a bien sûr des peines incompressibles, celles liées à des affaires de drogue, de terrorisme, de moeurs, mais pour tous ces voleurs à la tire ou voyous invétérés, la grâce c’est la sortie avant l’heure pour peu qu’on soit jugé avant son annonce, ce qui n’est pas toujours évident. Petit sondage, moins de la moitié des détenus de Serkadji ont été jugés, la proportion étant plus faible dans les affaires liées à la corruption. Le reste attend et ne profitera pas de cette grâce. Peut-être celle du 1er novembre, si elle a lieu. Cette année tout le monde espère celle du 16 novembre. Une élection, ça se fête. Ali est un voleur. A l’étalage, à la sauvette, tout ce qui est bon à prendre est bon à revendre_ : « Mais je ne fais pas n’importe quoi. Il y a des périodes pour voler. Toujours calculer en fonction des fêtes. Heureusement pour nous, le calendrier algérien est plein de fêtes, du 5 juillet au 1er novembre en passant par le 19 juin et toutes les fêtes rel »gieuses, on ne peut pas rester longtemps en prison._ » Globalement, Ali sait ce qu’il fait_ : « Je vis, je travaille à ma manière et je me repose en prison entre deux coups. L’Algérie est difficile._ » Tout en tournant, un autre explique la différence entre une grâce et une amnistie_ : « L’amnistie, ça n’arrive que tous les 20 ans. On relâche tout le monde sans exception, on vide la prison et on ne laisse qu’un seul prisonnier qui ne sortira que lorsqu’un premier prisonnier entrera en prison après l’amnistie_ ». Ça s’est passé en 1963 sous Ben Bella. D’ailleurs après, le gouvernement a fermé Barberousse-Serkadji et l’a transformé en musée pour effacer ce triste souvenir de la nuit coloniale. Ce n’est qu’au début des années 80 que Serkadji a été rouvert et sans honte, la justice algérienne a mis des prisonniers algériens là où les Français avaient enfermé et guillotiné tant de militants nationalistes. « De toutes façons, explique un détenu, les Turcs enfermaient déjà les Algériens dans cette prison, Serkadji, c’est turc d’abord._ » Peu importe, ce sont toujours les Algériens qui ont rempli cette prison de sinistre mémoire et si aujourd’hui on ne construit pas de prison, les grâces sont là pour vider de temps à autre les prisons qui débordent. Eté 1996, la prison est tellement pleine que les derniers arrivants n’ont même pas droit à un matelas. Ils sont tous pris et les malheureux dormiront sur une couverture à même le sol. Un détenu affirme_ : « Quand Hadj Bettou était là, c’est lui qui a acheté les matelas qui manquaient. Il a même proposé d’acheter des climatiseurs pour les détenus, mais l’administration a refusé._ » Bien sûr, l’information n’est pas vérifiable, mais ce qui est certain, c’est que les prisons algériennes sont surpeuplées. « Chez moi, dehors, on était à 12 dans un deux pièces, ici c’est légèrement pire_ ». Ce détenu a raison, les appartements sont déjà surpeuplés, il est évident que les prisonniers seront les derniers à bénéficier d’avantages sociaux. Un nouvel arrivant entre dans la cour, légèrement déboussolé. Délit_ : fausses déclarations bancaires pour l’obtention d’un visa. Un nouveau prisonnier, tout le monde se serrera un peu plus. En attendant la grâce. Le tour est fini, retour dans les salles.

Retour à l’ombre

La sirène encore, puis l’appel. Il est 5 heures. Café pour ceux qui en ont. Avec du lait pour ceux qui en ont. Café au lait sucré avec des gâteaux secs pour ceux qui en ont. Une cigarette pour ceux qui n’ont pas tout ça, mais qui ont quand même une cigarette. C’est la crise. Le couffin ne rentre qu’une fois par mois. La cantine qui vend aux prisonniers des cigarettes, chique, gâteaux, savon n’a pas ouvert depuis un mois. On échange, cigarette contre une prise de chique, tee-shirt contre quelques morceaux de sucre, stylo contre un peu d’huile d’olive. Un détenu confectionne des espadrilles avec les emballages des sacs de semoule qu’il démaille patiemment. Il les échangera contre des cigarettes. On a vu pire, une paire de Reebok contre quatre paquets de Nassim. C’est la pénurie. A Serkadji, il y a l’avant et l’après. Avant la mutinerie et après. Mesures draconiennes après_ ; rien ne rentre, pas de lait, pas de vêtements, pas de couvertures, pas d’objets métalliques, sécurité triplée, caméras de surveillance, les gardiens qui surveillent les gardiens qui surveillent les prisonniers. De prison la plus tolérante, Serkadji est passé au rang de prison la plus dure. Un détenu transféré de la prison d’El Harrach raconte_ : « Là-bas, on a tout. Des cigarettes, du lait, des vêtements, le couffin tous les 15 jours, on a même des petits réchauds pour réchauffer les plats et faire du café. On est moins à l’étroit, on peut sortir nos couvertures au soleil pour tuer les puces et to »te la faune carcérale. Ici c’est trop dur_ ». Ici, c’est Serkadji, on fait comme on peut_ ; trafics en tous genres, amitiés, emprunts, système D, corruption, le vol. Fin juillet, petite amélioration, le couffin rentrera désormais tous les 15 jours. Les détenus pourront au moins fumer tous les jours. Il fait nuit. Heureusement, il y a la télévision. Ce sont les détenus eux-mêmes qui l’achètent. Les journaux sont bien sûr interdits, même dangereux, on peut avoir de gros problèmes pour ça. La seule lecture ici ce sont les tatouages, il y en a de toutes sortes. Il y en a qui s’impriment un vrai journal sur le corps, de la tête aux pieds. Certains avec des fautes d’orthographe. « Marche ou crève_ », c’est impardonnable parce qu’indélébile. Il est tard. Quelques détenus dorment déjà, sous la lumière des néons. La lumière ne s’éteint jamais, même la nuit. A cause des vols et des attouchements sexuels. Pour surveiller plus facilement les détenus surtout. Tout le monde est donc obligé de dormir en se cachant le visage. On s’habitue vite. Le sexe est présent en prison. Mais on ne le voit pas. Pudique. La nuit s’avance, quelques détenus discutent encore, d’autres jouent aux dames, à la coinche ou font une partie de tchikchika (dés). Lisent le Coran. Regardent l’ENTV. Dans la salle d’à côté, les ingénieurs locaux ont réussi à bricoler une antenne de fortune. Résultat, ils captent l’Espagne et de temps à autre la France. Evasion collective à travers le ciel. Allongé sur sa couverture, un détenu négocie l’emprunt d’une chemise propre, il doit passer en jugement demain, il faut faire bonne impression. Seul le haut compte. Quand on est dans le box des accusés, le juge ne voit pas le pantalon et les chaussures, l’essentiel est dans la chemise. Et le visage bien sûr. Il passera demain matin chez le coiffeur, rasé de très près, avec une lame qui a déjà servi à une cinquantaine de prisonniers. Le sida_ ? Ça n’existe pas. C’est une vue de l’esprit, au mieux une maladie de riches. Ici tout le monde est pauvre, à commencer par la direction des centres pénitentiaires qui se voit très mal donner une lame pour chaque détenu alors qu’elle n’est même pas capable d’organiser un contrôle sanitaire régulier. La nuit est moite, c’est l’été. Dans la salle d’en face, un jeune s’est mis à crier_ ; il jure avoir des hallucinations, il voit des lames de couteaux s’enfoncer dans ses yeux. Un détenu analyse_ : c’est le manque, cachiyate, ici il n’en a plus, il souffre. Le jeune hurlera comme ça pendant un quart d’heure jusqu’à l’arrivée des gardiens. L’infirmerie_ ? Pas question, de toute façon il n’y a pas de service de nuit, le médecin quand il vient ne vient que la journée. Le jeune sera tabassé devant les autres détenus. Manches de pioche et gros câble électrique. Le visage en sang, il continuera à hurler toute la nuit, attaché à la grille par les gardiens. Au petit matin, épuisé, il s’endormira avec ses menottes. On dit que les gardiens ne sont pas très méchants, le plus violent étant un prisonnier, nommé prévot général (chef de tous les détenus). C’est lui qui frappe le plus les mineurs surtout. Le système est bien rodé, ce sont les prisonniers qui frappent les prisonniers, comme dehors le peuple qui méprise le peuple, ou les partis politiques qui méprisent les partis politiques. Fin de la digression, il faut dormir.

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