TIBET

Ballade

Un taxi pour Lhassa

En ce mois de juin, Katmandou hésite entre les ondées soudaines et violentes, initiatrices d’odeurs lourdes et musquées, et un soleil timide voilé par une pollution endémique. Je déambule au hasard dans le labyrinthe des rues......

En ce mois de juin, Katmandou hésite entre les ondées soudaines et violentes, initiatrices d’odeurs lourdes et musquées, et un soleil timide voilé par une pollution endémique. Je déambule au hasard dans le labyrinthe des rues, jusque chez l’ami agent de voyage et organisateur de ma prochaine étape : Lhassa, capitale du Tibet, où j’ai rendez-vous dans une semaine. Plutôt que l’avion des lignes intérieures chinoises, j’ai choisi la route et sa longue traversée en altitude. A flâner sans but, je me retrouve au dessus de la Ragmati, la rivière de Katmandou, à l’heure où le crépuscule étire les ombres. D’innombrables chapelles délicatement ouvragées abritent des hordes de singes farceurs et curieux. Une nostalgie sereine envahit doucement le site alors que sur les quais de pierre en contrebas brûlent sans un bruit des bûchers de crémation. Ici, jour et nuit, des corps se consument sur des ghats funéraires. Riches et pauvres se côtoient autour des brasiers tandis que des employés s’activent à maintenir la combustion. On rajoute une bûche, on attise quelques branches, on gère au mieux le tas de bois acheté par la famille. Sec et abondant pour les plus aisés, vert et broussailleux pour les plus humbles. Parfois, un bras se détend dans la fournaise, pointant d’un doigt accusateur le ciel. Quand enfin, du corps il ne reste plus qu’une poignée de cendres ou quelques reliques non consumées, on pousse simplement le tout dans le courant indolent de la rivière. Le lendemain une première étape touristique me mène vers le nord via les villes saintes de Bhaktapur et Bodenath…Après les stupas et les rizières, les touristes disparaissent définitivement du paysage de plus en plus austère…Puis la route quitte les terrasses cultivées et se fraye un passage dans des vallées abruptes et rocailleuses. Les visages affables et souriants de la plaine se minéralisent en masques sévères, les couleurs bigarrées se fondent en une mono teinte grisâtre…et Tapopani apparaît enfin. C’est le dernier village népalais avant la frontière. Construit à flanc d’une ravine avalancheuse, le lieu suinte l’ennui et l’angoisse. Tout u est grisâtre, excepté quelques saris de couleur. Au moindre bruit, on se prend à scruter les hauteurs tandis que dans la gorge, un torrent gronde et roule des galets …Mon taxi népalais me dépose devant la seule auberge du coin, une bâtisse sinistre et redescend dans la plaine...

Je découvre que la route s’arrête ici, et que pour rejoindre mon prochain véhicule, il me faudra marcher demain sur dix kilomètres et mille deux cents mètres de dénivelé pour atteindre la frontière. Entre les deux, un no man’s land officiellement « interdit mais toléré » Pour cette nuit, je me contenterai d’un bol de riz aux lentilles et d’une paillasse douteuse dans une cellule squattée par les araignées.. Aux premières lueurs, je file, fuyant le glauque de la nuit pour la fraîcheur d’une nouvelle journée forcément exaltante : je vais entrer au Pays des neiges. En quelques minutes j’atteins le « Pont de l’amitié » qui franchit la gorge et entame mon ascension interrompue très vite par l’arrivée soudaine d’un véhicule militaire chinois. Après vérification de mon visa, un officier inexpressif me conseille d’embarquer, moyennant une confortable liasse de dollars. La piste est défoncée, labourée par les assauts de la montagne.. Régulièrement au détour d’un lacet, nous croisons des groupes de cantonniers travaillant sous la surveillance de miliciens chinois. Ils sont des dizaines d’hommes, femmes et enfants, qui bêchent, ramassent et grattent inlassablement la terre. Les visages exsudent la soumission et la tristesse, leurs habits ne sont que haillons… Pendant une heure nous brinqueballons, jusqu’à une grille imposante où attend un véhicule tout terrain aussi bleu que l’indigo du ciel… C’est mon taxi pour Lhassa. Après quelques politesses succinctes avec mes nouveaux compagnons, nous partons sur la route déserte. On monte ! Très vite mon cœur s’affole, mes yeux se voilent de mouches noires, mes poumons sont à la peine…tandis que mes voisins sourient imperturbablement…. Nous avons depuis longtemps dépassé l’altitude du Mont Blanc lorsque Dorge me propose un arrêt au col de Lhakapala La, à 5250 mètres d’altitude. La démarche vacillante, j’ose quelques pas entre les herbes rases quand un gamin déboule soudain en vélo, espiègle et souriant, la pédale vive et oxygénée. Le Tibet est vraiment un autre monde ! Nous avons roulé longtemps à travers des hauts plateaux désertiques et cinématographiquement somptueux …Jusqu’à un hôtel construit au milieu de nulle part.

Nul village ni habitation à proximité. Simplement une grande bâtisse austère à l’allure de forteresse où j’ai dîné seul devant une table pléthorique et tournante, dans une salle à manger vaste comme une cathédrale et aussi silencieuse qu’un tombeau. Seul, tandis qu’aux cuisines attendaient mon chauffeur et mon interprète. Le lendemain, nous avons suivi la piste de Lhassa, trait brillant à travers les prairies d’un vert dru claquant sur fond de montagnes éblouissantes. Nous avons traversé Tingri, niché à plus de 4300 mètres d’altitude sur une terrasse verdoyante et ouverte sur les faces nord de quelques uns des plus prestigieux sommets de l’Himalaya : le Makalu, le Lothse, le Sho Oyu, l’Everest… Nous avons continué notre traversée de ce désert d’altitude, croisant seulement quelques yacks impassibles broutant près de longues tentes trapues et noires, toujours à proximité d’un cours d’eau. Parfois sur les versants dénudés, quelques ruines accrochées.

A Gyantse nous avons arpenté le Khumbum, une impressionnante tsupa de 60 chapelles, puis erré dans des rues rectilignes et désertes soufflées en permanence par une brise glaciale et déshydratante, avant de nous réfugier dans l’arrière salle enfumée d’un tripot. On a joué au Sho, le jeu de dés local et dégusté un thé traditionnel à base de thé bouilli, de sel et de beurre très rance. Ignorés par un groupe de locaux à la mine patibulaire et à la tchuba (manteau de fourrure aux manches démesurées) noircie par la crasse et les éléments. Un autre soir, on a fait escale devant un hôtel monumental en béton et marbre, kitsch et néo classique, où j’étais encore le seul client. Malgré les dizaines de clés poussiéreuses accrochées au tableau j’ai du négocier âprement pour obtenir une chambre de style tibétain à la place du lit Louis XV avec couverture en nylon et moulures en plastique doré qu’adorent les nouveaux immigrants Huan. Comme souvent dans la région autonome, l’hôtel était construit à l’écart du village traditionnel et accessible seulement par voiture, à moins d’oser une balade solitaire et hasardeuse au milieu des meutes de molosses errant. A Chigatse, j’ai parcouru le dédale de ruelles poussiéreuses du monastère du Tashilumpo, à l’heure où ses toits d’or sont les plus flamboyants…

Un autre matin, nous avons longé une dalle rocheuse où des lamas impassibles dépeçaient minutieusement des corps avant de les offrir aux vautours lors de funérailles célestes… Je me suis longtemps perdu dans le monastère de Sakya, le plus impressionnant de tous avec ses innombrables cours intérieures et ses murailles grises et austères ornées de bandes rouges, blanches et noires, les trois couleurs fétiches de la secte. C’est ici, dans la grande salle de prière, que j’ai le plus intensément ressenti la ferveur religieuse tibétaine. Imaginez une salle gigantesque plantée d’imposants piliers de cèdre dont le faite se perd dans l’obscurité trente mètres plus haut, où les murs sont entièrement recouverts de dizaines de milliers de manuscrits anciens et de tankhas soyeuses, où de volumineuses mottes de beurre sculpté se consument doucement, où les coupes en or regorgent d’offrandes diverses, où tapis et coussins précieux s’amoncellent… Et cette atmosphère lourde et enfumée, imprégnée des senteurs d’encens et parcourue par de profondes vibrations musicales qui vous remuent les tripes. Une longue mélopée où semblent s’affronter grondements sourds des tambours, claquements acidulés des cymbales et plaintes lugubres des trompes.

J’ai aussi traversé le fleuve Tsangpo dans une barque en peau de yack tendue sur des baguettes de saule, en compagnie de nomades qui ce jour là avaient troqué leurs montures pour des vélos chinois. Une fois sur l’autre rive, ils ont disparu sans un bruit dans les hautes herbes bruissantes… Parfois mes guides s’enfonçaient dans un silence taciturne en observant des ruines accrochées à la montagne, derniers témoignages des innombrables monastères rasés par les Chinois pendant la révolution culturelle. Ce fut aussi les nombreux arrêts pour méditer devant les « chevaux de vent « ces prières imprimées sur de simples morceaux de tissus que le vent emporte jusqu’aux Dieux. Après le lac Yarmdrok, gigantesque nappe d’un bleu profond aux rives ourlées de prairies à l’herbe drue, nous avons croisé d’immenses troupeaux de yacks nonchalants.… Un matin, nous avons atteint les faubourgs de Lhassa avec pour amer, encore très loin, le palais du Potala posé sur sa colline sacrée. Instant unique d’une vie ! En attendant mon rendez vous, je me suis perdu dans la vieille ville. Au Jokkang, le cœur sacré de la cité, j’ai piétiné des heures sur le chemin du Barkor en compagnie de familles extatiques… J’ai rencontré un lama Rimpoche qui a vu mon avenir dans une conque sacrée… J’ai marché longuement dans les ruelles tortueuses, côtoyant des militaires chinois amidonnés en tenue d’apparat, des femmes fières à la chevelure délicatement ornée de turquoises ou tissée de fils d’or, des nonnes timides au crâne rasé, et des cavaliers Khampas en goguette le regard sauvage et le poignard affûté à la ceinture. Et puis un matin, très tôt, je suis allé à mon rendez vous au pied du Potala. Un moine jovial m’y attendait, le torse à demi dénudé malgré le froid intense Sans un mot, je l’ai suivi le long de la volée de marches qui s’envole vers le Saint des Saints.

Les jambes lourdes et le souffle court, j’ai gravi la colline sacrée, hypnotisé par ses somptueuses bottes de cuir de yack brodé…jusqu’aux terrasses enchevêtrées du sommet où nous sommes furtivement faufilés dans un dédale de coursives mystérieuses et enfumées. Au détour d’une cellule, un autre lama a surgi d’une porte dérobée et invisible, m’entraînant au cœur du palais jusqu’à un verger fleuri où m’attendait un grand lama dissident. J’étais enfin arrivé à mon rendez vous !

Par Erik Bataille

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