FRANCE 11 janvier 2016

Chronique du livre "Le tourment de la guerre", de Jean-Claude Guillebaud.

Une autre histoire de la violence

Par Olivier Weber

Comment peut-on « voir » la guerre ? Comment l’appréhender, l’insérer dans une vision de la civilisation ? En d’autres termes, quel est le discours que l’homme peut tenir sur l’extrapolation la plus barbare de ses pulsions, la destruction de l’autre, la mise à mort de son semblable ?

C’est à une tâche titanesque que s’est attelé Jean-Claude Guillebaud, écrivain, journaliste et essayiste. Comprendre le prolongement collectif du premier meurtre de l’histoire, biblique en tout cas, l’assassinat d’Abel par son frère Caïn.

Comme si l’être humain avait toujours entériné son thanatos, par esprit de domination, posture de surhomme, sentiment de révolte ou plus étrangement encore par désir d’immortalité. Légitime ou pas, pensée par la vengeance ou le pardon, réponse à la flagellation (et parfois l’auto-flagellation) ou fruit d’une attitude sulpicienne, la guerre nous fascine autant qu’elle nous tourmente. Et a fini par façonner notre rapport au monde.

Des massacres et des batailles, Guillebaud, ancien grand reporter et correspondant de guerre, Prix Albert Londres, en a vus, du Biafra au Vietnam. Ces visions de l’horreur ont longtemps et profondément tourmenté ce fils d’officier. Au-delà de la souffrance par empathie, le journaliste devenu auteur et éditeur a intégré dans sa conscience le mystère de la guerre, cette « énigme » a priori contradictoire avec le vivre-ensemble que permettent le progrès et la civilisation. Car les civilisations, mortelles selon le trait de Valéry, sont aussi mortifères, au nom de l’idéologie ou de la foi, voire des deux.

Siècle des Lumières versus grands massacres des guerres napoléoniennes, sociétés industrielles versus siècle des génocides. Oui, on dirait que la guerre est un éternel recommencement, dans un monde qui ne serait qu’ « une immense entreprise à se foutre du monde » (Céline). Le vers incantatoire d’Aragon, « Contre les violents tourne la violence », appelle aussi à la reproduction, retour vindicatif du boomerang ou stratégie des représailles, qui compose en partie l’art du conflit.

Avec pudeur et force à la fois, Guillebaud convoque non seulement ses souvenirs mais aussi et surtout les facettes multiples des conflits qu’il a décryptés dans la philosophie, l’Histoire, l’ethnologie, l’économie, la littérature. De Clausewitz à René Girard et son Bouc émissaire, de Thucydide à Lévi-Strauss, de Tolstoï à Vassili Grossman et… Jimi Hendrix, le spectre est large ! Girard précisément avait rappelé que la loi fut créée - et au premier la peine de mort- pour enrayer le cycle de la vendetta. Nous tuons le meurtrier pour empêcher que ses proches ou les nôtres ne commettent cent autres crimes. La société a donc confisqué la violence.

En fait, l’analyse de Guillebaud démontre que souvent la société jouit de la tyrannie du malheur. Et, à trop civiliser l’épouvante, l’étreint pour mieux se déculpabiliser, dans une autre figure de la banalisation du mal. L’intelligence du livre, qui sent la boue des champs de bataille et la limaille du canon, est d’avoir su mélanger l’essai, l’analyse, parfois la critique littéraire (de superbes pages sur Hölderlin, le poète jugé fou qui a voulu « quitter la guerre ») et l’approche de terrain, des « choses vues » à la Victor Hugo. Attraction, répulsion, reproduction… La guerre engendre la guerre, à des générations parfois de distance. Et une fâcheuse permanence de la logique martiale imprègne les atlas de la planète, aux innombrables incendies.

Le livre de l’humaniste Guillebaud représente dès lors une puissante anthropologie de la belligérance, agrémentée de rencontres ou de portraits des « faiseurs de paix », émules de Gandhi, la grande âme de l’Inde qui est aussi l’une des belles consciences de l’Humanité. Pour l’effroi de la guerre, subi ou désiré ? Voyez Guillebaud, dira-t-on un jour. Un banquet philosophique, dantesque et somme toute profondément humain, entre hystérie collective et un certain romantisme de la destruction afin de « réapprendre à penser la guerre ». De chapitre en chapitre se dessine aussi en creux un essai sur la civilisation -ou de la dé-civilisation- post-moderne, au lourd casier judiciaire, qui a magnifié la production de l’ennemi.

Face à l’épouvante, dans le spectacle du nu de la guerre, en cette époque de troubles et de chaos, le lecteur en sort un peu plus armé pour le combat contre la barbarie. Et doté d’un bréviaire, une autre histoire de la violence, singulière et heureusement salutaire.

Le tourment de la guerre, de Jean-Claude Guillebaud, L’Iconoclaste, 390 p., 19 euros.

11 janvier 2016

Par Olivier Weber

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