FRANCE 7 septembre 2017

Photos à Visa, 29ème festival pour l’image.

Visa : l’eau et le feu

Le réchauffement climatique et la guerre au centre de plusieurs expos

Un jeune homme glisse dans l’eau qui le recouvre désormais jusqu’au menton. Tout autour de lui, on devine un paysage englouti, d’où émergent des touffes d’herbe et des cimes d’arbres noyés. Bienvenue aux îles Kiribati, lointaine nation du Pacifique qui vit, au jour le jour et de façon concrète, les conséquences du réchauffement climatique. Et pour cause, la République des Kiribati est condamnée à disparaître et ses habitants à être relogés aux îles Fidji : « Il n’y a jamais eu autant de nations sur Terre. Celle-là semble vouée à l’effacement. Non par scission ou absorption.

On lui promet l’engloutissement », note l’écrivain Julien Blanc-Gras en préambule de son roman Paradis (avant liquidation), qui raconte les aventures désopilantes de l’auteur aux Kiribati, cet archipel qui affronte l’inexorable montée des eaux. Conséquence de l’aveuglement de l’humanité face à son autodestruction annoncée.

Femmes yézidies dans un cimetière détruit par Daech à Bashiqa, en Irak, en décembre 2016. Lorenzo Meloni / Magnum Photos

Le roman de Julien Blanc-Gras a été publié en 2013 (1). C’est aussi cette année-là que Vlad Sokhin, photographe d’origine russe, entame un périple qui va le conduire des îles du Pacifique jusqu’en Alaska pour documenter les conséquences du dérèglement climatique. Son travail est exposé cette année au couvent des Minimes de Perpignan dans le cadre du 29e festival Visa pour l’image. Les conflits et les violences qui s’imposent tout autour de la planète hantent souvent cette manifestation annuelle de photojournalisme.

Cette année, on y découvrira d’ailleurs ces remarquables expositions : sur la bataille de Mossoul, un reportage sur la traite des êtres humains au Népal, sur la crise au Venezuela et sur la guerre contre le trafic de drogue du président Duterte aux Philippines. Mais au moment où les ouragans, Harvey puis Irma, se succèdent à un rythme inédit et se déchaînent avec une force maximale sur les Antilles et les Etats-Unis, comment ne pas regarder d’un œil intrigué, et finalement fasciné, les deux expositions qui, cette année à Perpignan, abordent les menaces létales qui pèsent sur notre planète ? Iles de rêve en voie de disparition

« Deux cyclones de force 5 en si peu de temps, ce n’est pas une simple catastrophe naturelle. La nature se venge du mal qu’on lui fait », constate Vlad Sokhin, globe-trotter de 36 ans qui a vécu au Portugal, en Australie et s’est installé récemment à Dakar au Sénégal.

« Auparavant, mon travail photographique concernait surtout les violations des droits de l’homme : la torture, la violence faite aux femmes ou encore l’esclavage des enfants à Haïti, qui m’avait valu d’être exposé une première fois à Perpignan en 2013, rappelle Sokhin. Ce sont des situations tendues mais les photos viennent plus spontanément. Avec le dérèglement de la nature, c’est tout le contraire : il n’y a pas de tension immédiate, capter la bonne image est moins évident. »

Le photographe réussit pourtant à rendre très palpable ce paradis effectivement en voie de liquidation : sur les atolls de rêve du Pacifique, une femme fume avec de l’eau jusqu’au cou. Comme si elle se trouvait dans son salon. Alors qu’en Alaska, une fillette se dresse immobile au milieu d’une banquise désormais trouée, où les blocs de glaces ne forment plus une couche unie mais flottent comme des morceaux de meringue molle. Il y a encore cet enfant qui joue avec une tortue et en arrière-plan un océan de déchets.

Le cauchemar chinois

Ces deux dernières images trouvent un écho inattendu avec l’autre exposition consacrée au même thème : celle sur les dégâts causés par l’industrialisation excessive en Chine, présentée par le photographe chinois Lu Guang. La banquise trouée de Sokhin se reflète ainsi dans ce paysage de Mongolie intérieure désormais dévasté, où les vaches paissent au milieu de cavités gigantesques.

Et l’enfant devant une mer d’ordures dans l’archipel de Tuvalu renvoie à cette femme chinoise qui lave son linge dans une étendue envahie d’immondices. « Les photos de Lu Guang et les miennes sont liées par la cause et l’effet : c’est la productivité effrénée dont il montre les conséquences terribles qui cause le dérèglement du climat que je documente de mon côté », souligne Vlad Sokhin.

En réalité, le travail de Lu Guang plonge dans une réalité encore plus cauchemardesque : images saturées de noir ou voilées de brume qu’on devine toxique, elles témoignent d’une apocalypse en marche dont les effets dévastateurs se mesurent par exemple au regard désespéré d’une grand-mère qui porte son petit-fils de 3 ans, inerte et dont le sang est saturé de plomb. Alors qu’un peu plus loin, de faux moutons en plâtre ont été placés dans un paysage désormais dominé par les usines, pour remplacer le cheptel décimé.

Un troupeau factice qui préfigure l’anéantissement de la vie sur la planète, comme aucun discours alarmiste ne saurait nous en convaincre. Ancien ouvrier dans une usine de soie, reconverti photographe en 1993, Lu Guang, aujourd’hui âgé de 56 ans, est un inlassable combattant qui parcourt son pays pour dénoncer les abus de cette industrialisation frénétique.

Bien que censurées sur Internet, ses photos ont conduit à une certaine prise de conscience des autorités centrales chinoises, lesquelles se sont engagées à fermer des dizaines de milliers de mines et à amorcer la reconversion vers les énergies renouvelables.

Mais n’est-il pas déjà trop tard ? « Personnellement je suis plutôt pessimiste, confie de son côté Vlad Sokhin. Même si la communauté internationale se décidait soudain à agir de façon radicale, et on en est loin, il faudrait des décennies pour renverser la tendance autodestructrice actuelle. » Au moins cette année à Perpignan, ces deux expositions-là offrent-elles une gifle salutaire pour comprendre l’urgence d’agir.

(1) Au Diable Vauvert.

7 septembre 2017

Par Maria Malagardis

plusPhotos

plusDessins

Envoyer par e-mail

afficher une version imprimable de cet article Imprimer l'article

générer une version PDF de cet article Article au format PDF


FRANCE