USA , FRANCE 12 juillet 1990

Near Death Experience

"Voyage à l’intèrieur de la mort"

L’huissier de justice vivait à 100 à l’heure et il roulait à 140 sur l’autoroute par un violent orage. Il revenait d’une signature en Normandie et un autre rendez-vous le poussait vers Paris. "J’étais un officier ministériel pressé’ dit aujourd’hui Gérard Chouraqui, 52 ans, devenu conseiller juridique et responsable d’un cabinet d’avocat de 600m2 à Paris. Il parle lentement, le corps un peu tassé dans son fauteuil, souvenir physique de 2 années de chirurgie et de rééducation intensive. Sur l’autoroute de l’Ouest, la voiture, victime de l’aquaplanning, a d’abord fait deux tours sur elle-même avant de s’écraser contre le rail de sécurité : "Je suis sorti de là un peu choqué mais indemne". La voiture qui suit, aveuglée par la pluie, le percute de plein fouet et l’envoie à plusieurs mètres du sol. Quand on le relève, il a les bras, les membres inférieurs et les côtes fracturées, une jambe droite déchiquetée et une insuffisance cardiaque. 11 fractures et 18 heures d’opération à l’hôpital de Lisieux. Il va lutter 24 heures entre la vie et la mort avec sa femme-médecin à son chevet. L’accident a été terrible mais banal. Ce qui l’est moins, c’est son témoignage : "A un moment, je me suis retrouvé... au dessus de mon corps inerte. Je le voyais. J’essayais de le commander mais rien ne répondait. Je me suis demandé ce que je faisais là !" Un étrange processus se met en marche : "J’ai commencé à être entraîné dans une sorte de tourbillon un peu comme une montagne russe dans une fête foraine. C’était odieux. Il y avait des cris, des sifflements stridents, une musique dissonante. J’étais brinquebalé de tous les côtés. Et je n’arrivais pas à en sortir. Affreux !" Brutalement, le calme revient et il a la sensation de voir un trou noir, l’entrée d’un tunnel et "d’être attiré inexorablement à l’intérieur de ce tunnel... J’avançais, je flottais, aveugle, à l’intérieur du tunnel. Peu à peu, j’ai aperçu une petite lumière blanche au fond. Et elle a grandi jusqu’à devenir très vive, très forte. J’étais à la fois ébloui par cette lumière et attiré comme un papillon vers une vitre. Happé". Au bout du chemin, il y a un paysage d’un autre monde, "côtonneux, calme, serein. J’étais entouré d’un halo de lumière, integré au cosmos. " A nouveau, il a la sensation de se remettre à tourner à une vitesse vertigineuse "mais cela n’avait plus rien de désagréable. J’ai vu toute ma vie défiler, comme sur un écran de cinéma. J’avais 2 fils à l’époque, l’un d’eux avait 6 ans. Je me suis attardé sur les scènes familiales". Il hésite "j’étais très attiré par ce calme total, cette sérénité et l’envie d’aller voir plus loin. Et puis j’ai pensé aux miens. Et j’ai décidé de revenir". Dans une salle de réanimation de l’hôpital de Lisieux, au même moment, Gérard Chouraqui, polytraumatisé de la route ouvre les yeux : "Je me suis réveillé. Et j’ai hurlé de douleur. Tout mon corps était en morceaux. Insupportable". Sa femme est là, à côté de son lit. Deux à trois jours plus tard, aussitôt qu’il arrive à parler, il lui raconte ce qu’il a "vécu". L’épouse-médecin lui explique que le choc effroyable, la projection violente de la masse du sang vers le cerveau, le flash chimique... tout cela correspond au tourbillon et à l’illumination. Le chirurgien l’écoute à son tour, ne rejette rien mais lui parle des effets de l’anesthésie et des dix huit heures d’intervention : "Vous avez subi un très grand choc". Gérard Chouraqui a toujours été un homme rationnel, il réflechit aux propos du chirurgien et de sa femme, aux effets du coma, des produits chimiques et à ces rampes de lumière vive du bloc opératoire : "Je me suis dit qu’ils devaient avoir raison". Lui a pourtant la certitude que son expérience était "réelle", trop précise et trop claire pour relever du cauchemar hallucinatoire. Il doute mais s’incline et se résigne désormais à se taire. Pourtant, quelque chose de profond a changé en lui : "Jamais je ne voudrais revivre une telle douleur physique, bien sûr. Mais aujourd’hui, je n’ai plus peur de la mort. Pour moi, c’est une vie. Ailleurs". Il y a eu depuis bien d’autres opérations, d’autres anesthésies et bien d’autres souffrances : le phénomène ne s’est jamais reproduit. Alors l’officier ministériel a recommencé à vivre et à travailler, en silence, avec cette chose enfouie en lui. Notre survivant très raisonnable ne se doutait pas qu’au même moment dans un hôpital américain, Elisabeth Kübbler-Ross, un médecin d’origine suisse, se penchait pour la millième fois au-dessus des lits des rescapés de la mort pour entendre les mêmes folles histoires qu’elle repercutait dans ses conférences à travers le monde. Un autre américain, le Docteur Moody, a recueilli et analysé 150 témoignages. Dans son livre, il décrit le schéma type : un homme est en train de mourir, il entend le médecin constater son décès, perçoit des bruits désagréables et se sent emporté à toute vitesse à travers un tunnel. Il se retrouve hors de son corps physique, découvre un "être" de lumière, revoit sa vie passée, reconnait parfois des amis ou des parents décédés, approche un point de non retour et... revient à la vie. Il décrit 11 phases distinctes, de l’audition du verdict de mort jusqu’au retour et précise que la plupart des témoins ne vivent pas toutes les phases. Il décrit surtout la stupéfaction des médecins-réanimateurs quand leurs malades, morts cliniques l’instant d’avant, leur racontent dans le détail toutes les manipulations que leur pauvre corps inerte a endurées. Comme s’ils y avaient assisté en spectateurs. Le titre de son livre , "la vie après la mort", est faux mais accrocheur. Il s’arrache. Un psychologue, le Dr Kenneth Ring, décide de lancer son équipe de recherche dans les hôpitaux du Conectictut. Un constat après treize mois de fouilles : le phénomène existe, il n’a rien de pathologique. Ce n’est ni une intoxication, ni un rêve, ni une hallucination. A l’autre bout du pays, un jeune et brillant cardiologue, le Dr Sabom, rationnel et rigoureux jusqu’au bout de ses électrodes, éclate d’un rire agacé. Pour balayer les thèses de Moody, il lance une contre-enquête systématique dans les services de réanimation en Floride. Quand ses résultats confirment les études de Moody et de Ring, le brillant cardiologue décide de consacrer l’essentiel de sa vie à l’étude du phénomène. Depuis, il a même établi un modèle d’échelle en 10 points qui porte son nom. Sur son lit d’hôpital de Lisieux, l’huissier de justice ne pouvait décidémement pas savoir qu’il venait de vivre un - presque - banal phénomène baptisé du nom de NDE (Near Death Experience ou états proche de la mort). Entre le délire métaphysique des uns et le scepticisme médiéval des autres, la NDE va laisser derrière elle un beau sillage soufré de polémique. "D’abord, laissez-moi vous prévenir qu’il n’y a pas moins mystique que moi" sourit Louis Vincent Thomas, président depuis toujours de la société française de thanotologie et depuis deux ans de IANDS-France,(association pour l’étude des états proches de la mort, les fameuses NDE). Il a une épaisse bibliothèque qu’il parcourt du bout des doigts, un crâne déplumé qu’il frictionne avec vigueur et la tentation permanente de l’humour au coin d’une phrase. "En général, les gens qui s’intéressent à la mort ne sont pas tristes." Qu’est-ce que la mort ? On ne résiste pas à la question piège. Il écarquille les yeux : "La mort ? J’en sais fichtre rien. Et ça fait 30 ans que je l’étudie !" Il y a la mort clinique et la mort biologique, l’une est reversible, l’autre ne l’est pas. Soyons clairs : les morts ne reviennent pas nous raconter leur NDE. Du plat de la main, le vieux monsieur caresse l’austérité de ses livres :"La mort est peut-être l’arrêt de la vie, le fait de devenir un cadavre. Ou un manque de savoir-vivre" (Pierre Dac). Puis, plus sérieux : "Avant, il y avait le glas ; aujourd’hui, on parle des détails techniques. Avant, on cherchait le dernier souffle, l’arrêt du pouls ; aujourd’hui, on exige un électroencéphalogramme plat pendant 36 à 72HOO. Dans le doute, on décide de l’instant de la mort comme de l’avortement. Le problème de la définition de la mort est moins une définition biologique que juridique." Du dernier souffle à la décomposition jusqu’à la minéralisation, on meurt par degrés et on meurt par morceaux". Derrière lui, les murs sont constellés d’une centaine de portraits différents de la même femme - la sienne - morte il y a un an. Après son départ, il s’est remis à fumer et ne va jamais sur sa tombe : "La pourriture, même surmontée d’un marbre magnifique, ne m’intéresse pas". Mais il entretient sa mémoire. "Je crois à la survie par l’image, par l’information". Sa seule profession de foi est matérialiste : " Je crois qu’un individu est mort quand il est complètement oublié. Point". Le thanotologue s’intéresse aux NDE, pas à l’au-delà. Et il lui faut lutter sur deux fronts : d’abord repousser une série de mystiques en quête d’une pâture spirituelle à jeter à une société en mal d’idéologie ; et aussi,lutter contre le réductionnisme étroit des hommes de laboratoire qui veulent réduire la NDE à une simple hallucination. Lui croit que le témoignage des survivants n’est pas la "vérité" mais un discours à analyser de très près. Et il est stupéfiant. Kenneth Ring, le chercheur américain, a étudié 102 cas : 60% évoquent une paix ineffable, 37 % une projection extra-corporelle, 26 % une vision panoramique, 23 % l’entrée dans un tunnel, un sas, un sac, un puits ou une cave, 16 % restent sous le charme de la lumière et 8 % affirment avoir rencontré des êtres proches décédés. Les descriptions recueillies sont les mêmes, aux U.S.A., en Europe ou au Burundi, que l’on soit athée, chrétien ou boudhiste, qu’on traduise la lumière par un En-Soi ou un Dieu plus catholique. L’obstacle majeur ? En parler : "Vous vous voyez en train de crier sur la place publique "Bonjour, je reviens d’un tunnel de lumière où j’ai revu Papa...", ironise un psychiatre de IANDS, vous passeriez pour le moins pour un peu dérangé". Et comment exprimer des images ou des sensations décrites comme venues d’un espace-temps différent ? Alors ils se confient à leurs proches, ou se taisent. Un tiers des "Survivants" auraient connu des NDE mais d’excellents médecins ont passé leur vie dans les services d’urgence sans jamais entendre, ou vouloir écouter le moindre témoignage. Plus étrange : l’expérience de la NDE transforme ceux qui l’ont vécue. A peine réanimés, certains reprochent aux hommes en blanc de les avoir fait revenir. Et ils fondent en larmes : "J’étais si bien là-bas". D’autres parlent de conscience et de paix. La plupart changent leur mode de vie. Notre huissier survivant n’a pas échappé à la règle : "Moi autrefois si accroché au temps et à la compétition, je me sens plus détaché de tout ça, plus près de la valeur intrinsèque des choses, plus amoureux de la vie." La vie, ils l’aiment passionnément et n’ont plus peur de la mort, ils étaient très raisonnables et racontent des choses tout à fait déraisonnables...Fou ? Allons voir les psychiatres. Celui-ci est blond, sage, élégant, rassurant. Dans le salon de sa clinique à Garches, se promènent de charmants vieillards qui approchent de la mort sans l’avoir jamais vue et ne se souviennent même plus de leur vie passée. La maladie d’Alzheimer fait des ravages. Le Dr Patrick de Wavrin est un homme curieux, il n’avait jamais entendu parler des NDE, le livre de Moody l’intrigue, il file aussitôt à l’hôpital de Garches interroger longuement 33 patients qui ont connu des arrêts cardiaques, des gros traumatismes ou des paralysies respiratoires. Il sait écouter les hommes, les fait parler, recense trois NDE. Ceux-là n’avaient jamais raconté leur expérience. Premier constat : le phénomène existe bien. Deuxième évidence : "Les témoins sont plus normaux que les autres". Moins d’antécédents psychopathologiques, pas de drogues, moins de pilules ou d’alcool. "En clair, des personnalités plus équilibrées que la moyenne". Son premier témoin est un officier de CRS, plongé dans le coma (stade II) par une mauvaise méningite, il en ressort en décrivant comment il a été "immergé dans une lumière chaude et protectrice". Un professeur de peinture aux Beaux Arts, foudroyé par une hémorragie cérébrale, a vu "son esprit partir comme une bille de lumière vers l’infini rejoindre une grande clarté blanche et carrée". Agnostique, il parle de la mort comme une ultime création. Le troisième témoin, hémiplégique, est sorti de son corps et a vu son visage, paralysé. Du coup, le psychiatre a continué à fouiller les témoignages et les textes. Il a découvert que des hommes ont vécu des NDE pendant une relaxation, un demi sommeil ou une simple anesthésie dentaire, sans être confrontés à la mort. Il releve aussi qu’il existe des NDE négatives, beaucoup plus rares mais atroces, où le voyage devient torture. La mort n’est pas toujours jolie ! A l’heure de l’analyse, le psychiatre trace un premier schéma : "Le tunnel obscur évoque le phantasme d’abandon", les patients des psychothérapies parlent de leur abandon, du noir, d’un trou et de l’isolement. La mort est un départ. On s’en va par un tunnel noir. Au bout du tunnel, la lumière inverse les signes. Quand un rêveur éveillé imagine qu’il s’enfonce au coeur de la terre, il finit toujours par rencontrer l’eau, la chaleur, la légèreté et la beauté. Le retour à la lumière est une expérience archétype. "Relisez la Mort d’Ivan Illitch, c’est une description stupéfiante d’un phénomène de NDE" (voir encadré). Quand le sujet, stressé par l’imminence de la mort, voit sa vie défiler devant lui, il effectue une sorte de manoeuvre de sauvegarde sur ordinateur de poche, il relit sa vie avant de la perdre. La vision des parents morts serait une réalisation hallucinatoire du désir de revoir ceux qui nous manquent et dont nos sens sont privés. Reste l’hypothèse péri-natale : le tunnel est le passage génital du bébé, l’accession à la lumière se fait par la naissance, la mort est une nouvelle naissance symbolique, une re-naissance. En enquêteur consciencieux, le psychiatre a lu ou relu le Mythe d’Er de la République de Platon, où un soldat tombé au combat se réveille au 12ème jour sur le bucher pour raconter son voyage. Il a fouillé le Bardo Thödol, grand livre des Morts tibétains et Eben Moshe, maitre du Hassidisme quand il écrit :"La lumière originelle est la relation directe entre un sujet et son géniteur, à l’exemple du foetus dans les entrailles de sa mère et qui alimente sa vie directement de la substance maternelle. A sa naissance, cette vie s’interrompt". Les Anciens et les médecins seraient réconciliés ? Vivent les NDE. Dans quel tiroir de NDE faut-il ranger Frossard, Sainte Thérèse d’Avila et Saint Jean de la Croix ? Là, le Dr Dewavrin referme en souriant l’épais mémoire qu’il a rédigé : "La psychanalyse est un art artisanal qui a des limites. Face aux grandes expériences mystiques, il n’y a pas grand chose à dire. Moi, je me tais respectueusement"... Quand un psychiatre doute, le monde apparaît tout de suite plus chaleureux. L’analyste a eu beau fouiller les NDE et tracer des schémas d’interprétation, un petit phénomène parmi les autres continue à résister à toute lecture : la décorporation. A quoi ressemblent ces histoires d’opérés qui ont décrit ce qui se passait au même moment dans la pièce à côté, d’aveugles qui précisent la couleur de la cravate du chirurgien, ou de petite fille qui quitte son lit au lieu de dormir sagement. "J’avais 13 ans à l’époque...", raconte le Dr S. Elle a la cinquantaine et pas mal d’allure, une grande femme blonde, cultivée, médecin du travail dans une grande société française, un poste qui l’oblige à l’anonymat. Son histoire commence comme un jeu de l’enfance. La gamine a entendu parler des fakirs qui ralentissent le battement de leur coeur. Le soir venu, allongée dans son lit, elle prend son pouls comme le lui a enseigné son père docteur, et se concentre de toute la force de ses treize ans : "Je veux que mon coeur ralentisse". La méthode Coué finit par être efficace, et son pouls ralentit. Surprise, elle hésite un peu à continuer mais décide d’aller jusqu’au bout : "L’instant d’après, je me suis sentie arrachée de mon corps comme un parachute ascensionnel et je me suis retrouvée en train de flotter à l’angle supérieur gauche de la pièce". L’enfant est prise par la peur quand elle découvre un corps inerte -le sien-sur le lit. Elle voit sa mère qui pénètre dans la chambre, borde les couvertures et repart, sans avoir rien remarqué. "J’ai voulu revenir dans mon corps, en vain ! Je me suis retrouvée en face, près du miroir au dessus de la cheminée." Elle se regarde et croit voir une forme blanche vaporeuse. "Il y avait comme un cordon ombilical qui me reliait à mon corps en bas." Elle panique." La pièce a commencé à s’obscurcir, j’entendais des bruits de verre qui s’entrechoquaient et des conversations lointaines (peut-être mes parents qui dînaient). Sur le mur, un gros nuage gris foncé est apparu. J’ai fait un effort terrible pour revenir. Tout a tremblé et puis..." Elle se retrouve dans son lit. "Je me suis frotté les mains pour être sûre d’être revenue. Ouf !". La jeune fille disait toujours tout à sa mère ; cette fois, elle n’a rien osé lui raconter. Et elle s’est tue pendant cinq ans jusqu’à ce qu’elle tombe sur un article d’Elisabeth Kübbler-Ross. Soulagée, elle court aussitôt, le journal à la main, tout lui dire : "Elle a jeté un vague coup d’oeil sur l’article et elle m’a ri au nez." Sa mère, son mari, et plus tard ses enfants... tous ont ri en lui parlant des bienfaits du repos et de l’air de la campagne. Il lui faudra attendre une bonne trentaine d’années avant de découvrir qu’elle n’a connu qu’une "banale" décorporation dont les psychiatres affirment qu’elle n’a aucun rapport avec un dédoublement de la personnalité. Celui de Nerval qui décrira .. "ce jeune homme vêtu de noir et qui me ressemblait comme un frère". Depuis cette expérience et une fois son diplôme de médecin en poche, la petite fille qui voulait jouer les fakirs mais ne croit toujours pas à l’au-delà, ne cesse de compulser d’austères études psychologiques sur les mécanismes de l’"ego dissocié". Elle soupire : "Le plus triste est que les spécialistes n’expliquent pas tout." Sauf un ! Il n’a rien d’un savant fou avec une mèche en bataille et un appartement en désordre. Non, Régis Dutheil, professeur de biophysique, agrégé de physique et passionné de recherche fondamentale porte le cheveu sage et un gilet sans manche. Sa fille à ses côtés, il vous offre le café avec la gentillesse prévenante de celui qui s’apprête à expliquer la mécanique quantique à un élève de maternelle. "Prenons un exemple simple..." Quand un physicien commence ainsi son propos, on sait qu’on ne sortira pas indemne de l’aventure. "Deux trains sont à l’arrêt, vous êtes dans l’un d’eux, il y en a un qui part. Lequel ? ...La vitesse est une chose relative n’est-ce pas ?" Le professeur a trois obsessions : la vitesse, la lumière et la vitesse de la lumière. Depuis Einstein, le monde de la physique est convaincu qu’aucun corps ne peut atteindre ou dépasser la vitesse de la lumière (300 000 km/seconde). Depuis 17 ans, le professeur s’intéresse, lui, à un monde situé au-delà du mur de la vitesse de la lumière : le monde des Tachyons. L’univers de Dutheil serait composé : 1) d’une partie sous-lumineuse, les Bradyons, où nous évoluons tous ; 2) de Luxons, propulsés à la vitesse de la lumière ; 3) des fameux Tachyons du monde super-lumineux. "Mathématiquement, la formule fonctionne". Il n’y aurait plus donc un mais trois espaces-temps qui coexistent et on pourrait évoluer dans l’un ou l’autre, selon notre propre vitesse. Mathématique, mon cher professeur ! Bien sûr, dans le monde super-lumineux, le temps ne s’écoule plus et... "il n’y a plus de passé, de présent et de futur. Le temps est de l’espace." "Encore un peu de café ?". Où sont les Tachyons ? Peut-être dans un cyclotron de l’Institut de Physique Nucléaire de l’Université de Louvain la Neuve où Jacques Steyaert, physicien, a fait une étrange découverte. Voilà plusieurs années qu’il travaillait sur la production de rayons gamma de très haute énergie quand il a cru voir apparaître des particules qui filaient à 1,2 la vitesse de la lumière. Des Tachyons ? Il faudrait quelques années de travail pour le vérifier, mais Jacques Steyaert n’en aura pas le loisir ; la très catholique université menace de lui couper les crédits. Peut-être parce que la théorie des Tachyons remet en cause le grand principe de causalité : "Du coup, le temps n’existe plus. Un lustre s’allumerait avant que l’on appuie sur l’interrupteur !" Faut-il brûler les physiciens ? Et la NDE dans tout cela..."Patience. Parlons d’abord de la conscience." Elle ne serait qu’un champ de particules inconnu de la physique, un champ de tachyons par exemple. Quant au cerveau, il ne serait plus l’origine de la pensée mais un simple relais : "Vous connaissez l’hologramme ?" Oui, c’est un gadget assez ridicule où l’on peut voir en trois dimensions le portrait d’un tigre du Bengale ou la statue de la Liberté... "Pas du tout, sourit le professeur. C’est une invention révolutionnaire." Un hologramme est une extraordinaire plaque sensible. Balayé ensuite par un rayon laser, il restitue une image en trois dimensions. On peut casser cet hologramme en deux, en quatre, à l’infini : le moindre débris portera encore toute l’image enregistrée. Tout est en un... "Le cerveau ne serait qu’un filtre intelligent, balayé par le rayon laser venu du monde des Tachyons, un monde super-lumineux ".La réalité et les objets qui nous entourent ne seraient que des hologrammes. "L’univers n’est qu’une apparence, a dit Platon." Pour le professeur et sa fille, les NDE seraient, au moment de la mort, le passage vertigineux du mur de la lumière par une conscience qui rejoint l’univers super-lumineux des Tachyons, celui où le temps ne s’écoule plus. "C’est une physique de la conscience, non religieuse et matérialiste", disent en choeur le professeur et sa fille. Il vous raccompagne jusqu’à la porte de son appartement et tente de vous rassurer : "Tout ceci n’est évidemment qu’une hypothèse mathématique.." Thèse physique, recherche psycho-analytique, exploration de la piste neurophysiologique ou voies mystiques : la NDE donne des idées. Elle inquiète ceux qui ignorent la mort ; elle intéresse ceux qui la côtoient. Maurice Abiven, créateur de l’unité d’accompagnement aux mourants à l’hôpital universitaire de Paris, s’est mis en retraite de la mort. A 66 ans, il a passé la plus grande partie de sa vie avec elle. Pendant la guerre, le jeune homme tuberculeux a vu ses camarades de chambre s’en aller par manque d’antibiotiques, il a perdu sa mère et son propre fils très jeune et il a vu dans les hopitaux modernes le problème de la mort liquidé comme un tour de passe-passe. Alors, il a fait les comptes : 540 000 morts en France chaque année, dont 130 000 cancéreux à qui les médecins impuissants ont dit qu’ils étaient perdus, parvenus à un état unique : "la phase terminale". Dans son unité de soins palliatifs, il a fallu d’abord régler le problème de la douleur, grâce à la morphine, et ensuite, et surtout, entourer les malades et les écouter : "Moi, de nature si réservée, je me suis pour la première fois retrouvé en train de tenir mes patients dans les bras. Et les embrasser." Il y avait ceux qui n’acceptent pas de partir tant qu’ils n’ont pas mis leur vie et leurs problèmes en ordre, ceux qui lui disaient tranquillement : "Cette fois, c’est mon tour", et puis cette femme qui lui a demandé, angoissée : "Docteur, au moment venu, est-ce que je vais crier ?" Maurice Abiven ne sourit pas quand on lui parle des NDE : "On en voit de plus en plus grâce à l’efficacité des réanimateurs. J’ai compris que la mort n’est pas un instant "T" mais un processus progressif qui peut s’étaler sur plusieurs heures." Il y a bien un point de non retour, au-delà duquel on ne revient pas. On côtoie la mort mais on ne la perce pas. Ce qu’il sait aujourd’hui, ce que l’étude de la NDE lui a appris, c’est que "juste avant le point de non retour, il y a un espace mal connu, peut-être un autre état de conscience. Il faut chercher. La NDE habite ce temps-là. Elle se passe dans les premiers pas de la mort."

Jean-Paul MARI

12 juillet 1990

Par Jean-Paul Mari

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