EGYPTE , ERYTHREE 11 septembre 2014

« La prison d’Abu Omar était couverte de sang, du sol au plafond"

Voyage en Barbarie- Les oubliés du Sinaï (1)

Un reportage exceptionnel sur la traite des Erythréens dans de le désert égyptien.

(Photos Cécile Allegra- Delphine Deloget pour Le Monde - Tous droits strictement réservés )

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« Ils ont ouvert la porte de la prison. J’ai vu dix personnes enchaînées, debout, face contre le mur. Par terre, il y avait ce garçon qui n’arrivait plus à se relever. Son dos était une bouillie de chair et d’os à vif. Et cette odeur de sang, d’excréments… Une odeur de mort ». Au mois de mars 2013, Germay Berhane pénètre pour la première fois une maison de torture du désert du nord Sinaï. Il va passer trois mois aux mains d’Abu Omar, l’un des trois tortionnaires les plus redoutés de la péninsule. Supplicié chaque jour, plusieurs fois par jour, sans répit.

Aujourd’hui Germay vit au Caire, dans le quartier de Fesal, à un kilomètre de l’Université. C’est un jeune homme mince, aux gestes et au regard étonnamment doux, qui affiche un éternel sourire. Pour raconter son histoire, il lui a pourtant fallu du courage. Rares sont les Érythréens qui acceptent de témoigner dans la capitale égyptienne. La blessure est trop récente, la peur omniprésente. « Rien n’a changé depuis que je suis sorti », glisse-t-il avec toujours ce sourire poli aux lèvres. Rien, c’est à dire, l’exode massif des Érythréens, leur fuite éperdue par le désert égyptien, leur rapt par les bédouins du Sinaï, la séquestration dans des maisons dédiées à la torture, les menaces de mort et le chantage aux parents des victimes pour leur extorquer des rançons exorbitantes.

Germay Berhane* est né il y a vingt-trois ans dans la banlieue d’Asmara, capitale de l’Érythrée. Trois frères et sœurs, des parents aimants mais un avenir tout tracé par la dictature : Germay a toujours su qu’il lui faudrait un jour rejoindre l’armée érythréenne. En vingt ans, Issayas Afeworki, ancien héros de l’indépendance devenu despote, a transformé son pays en prison à ciel ouvert. De plus en plus paranoïaque, Afeworki semble n’avoir qu’une obsession, lever de nouvelles légions pour préparer une guerre imaginaire contre son éternel ennemi, l’Éthiopie. Quitte à imposer à son peuple - hommes et femmes - un service militaire à durée indéterminée.

En août 2012, il a même fait distribuer des fusils kalachnikovs AK-47 et deux chargeurs à toute la population. Son bac en poche, Germay doit se plier à cette folie nationale, intégrer la marine et apprendre à obéir sans discuter. Un jour, des papiers administratifs disparaissent de la caserne. Le soupçon plane sur l’unité de Germay. Le jeune homme redoute les conséquences : « J’ai posé mon AK et marché tout droit vers la frontière ».

Comme lui, ils sont plus de 3000 Érythréens à fuir, chaque mois, vers le Soudan. La plupart sont à peine majeurs. Sur la route entre Teseney, dernière bourgade érythréenne, et Kassala, ville soudanaise la plus proche, un tiers des fuyards sont enlevés par des trafiquants d’êtres humains qui les monnayent, étape par étape, jusque dans le désert où les attendent les tortionnaires. Parti un jour de janvier 2013, Germay, en militaire aguerri, ne prend que des chemins de traverse et atteint sain et sauf le camp de réfugiés de Kassala. Objectif, Karthoum, où vit un de ses cousins. Sa route croise celle de deux policiers soudanais véreux qui prétextent un contrôle d’identité et l’envoient en détention. Puis appellent trois acolytes, membres de la tribu des Rashaidas, des nomades du delta du Nil qui vivent depuis toujours de la contrebande.

« En Érythrée, on savait qu’il existait un trafic de migrants. Je parlais mal l’arabe, mais j’ai compris qu’ils étaient en train de me vendre ». Quelques heures plus tard, privé de papiers et de téléphone, encadré par deux molosses, Germay est embarqué de force dans un pick-up Toyota. Il tente un geste fou : « J’ai bondi sur le frein à main et j’ai tiré de toutes mes forces ». La voiture fait plusieurs tonneaux, Germay réussit à s’enfuir par la fenêtre brisée. Les passeurs le rattrapent, le plaquent au sol. « J’ai appelé à l’aide, la rue du centre-ville était bondée. Personne n’a bougé. Tout le monde avait compris ce qu’il se passait », dit Germay.

La suite est un système bien rodé. Cet autre poste de police où il doit payer 10000 livres soudanaises (1200 euros), en vain. Ce point de ralliement dans le désert, où dix autres captifs attendent, pieds nus dans le sable. La rencontre avec d’autres migrants, Halefom, 17 ans et sa sœur Wahid, 16 ans à peine. Cet arbre au pied duquel on les enchaîne les uns aux autres pour la première fois. Puis la traversée de la Mer Rouge, à fond de cale, sans eau ni nourriture. La décision du passeur d’en jeter certains par-dessus bord, sans raison, sinon se divertir. Wahid qui ne sait pas nager. Germay qui plonge et la sauve. Puis le désert du Sinaï, infini, brûlant. Et le début du voyage en barbarie.

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La maison des tortionnaires

« La prison d’Abu Omar était couverte de sang, du sol au plafond. Les murs infestés de mouches et de cafards. Et la terre grouillait de vers à viande ». Comme les autres, Germay est enchaîné et placé visage contre le mur, avec interdiction de bouger et de parler. Abu Omar fait son entrée, suivi par trois hommes de main. Les arrivants osent supplier, ils ont déjà payé et n’ont plus rien à offrir. L’homme agacé, soupire : « Quels menteurs, ces Érythréens ! Donnez-moi une heure, et vous allez voir. À partir de maintenant, votre vie vaut 50 000$ ». Et les coups se mettent à pleuvoir, à la barre de fer. Les chairs s’ouvrent. Certains s’évanouissent. « Ils nous réveillaient à grands coups de pieds dans la tête ». On reprend. Séances de gégène, brûlures infligées au fer rouge ou au phosphore extrait de cartouches, plastique fondu coulé sur le dos, dans l’anus, coups répétés sur les parties génitales. « Leur truc préféré, c’était de nous pendre par les bras, comme des moutons. Puis de nous brûler à la cigarette ou au chalumeau ».

Un jour, un gardien délie la jeune Wahid, la traîne dans un coin de la cellule. Six hommes la forcent pendant que son frère Halefom sanglote contre le mur. Premier viol collectif d’une longue série. Dans la maison de torture d’Abu Omar, Germay rencontre Yonas, 33 ans, un prisonnier qui sert de traducteur. Par signes, il fait comprendre aux autres que le silence est leur meilleure arme. Regarder par terre, ne pas crier, ne pas irriter les bourreaux. Yonas a survécu six mois dans la geôle et fait de son mieux pour consoler les nouveaux arrivants. Les séances de torture se déroulent toujours avec un téléphone portable allumé et au bout du fil une mère, un père ou une soeur brisés par la douleur. « On m’a forcé à appeler mon père. J’ai eu à peine le temps de hurler - papa, je suis dans le Sinaï ! Il s’est évanoui. Aujourd’hui il est toujours à l’hôpital, son cœur n’a pas tenu... » Cette fois, Germay ne sourit plus. Il pleure.

« Le pire est ce qu’ils nous ont forcés à faire ». Quand ils sont fatigués de frapper, les bourreaux demandent aux prisonniers de s’entre-torturer et de choisir leur bourreau : « moi je demandais toujours Yonas, je savais qu’il n était pas cruel ». Les Bédouins exigent parfois que les détenus se violent ou s’entretuent : « Un jour, ils m’ont demandé d’égorger Wahid. J’ai refusé. Alors ils m’ont brisé les doigts des deux mains, un à un ». Ceux qui ne peuvent pas payer sont achevés à la barre de fer et jetés dans le désert, dans des fosses communes qui débordent de squelettes. Germay s’interrompt, allume une cigarette, souffle la fumée : « Pour eux, nous valons moins qu’un animal. Je priais Dieu pour qu’il me laisse mourir vite. Mourir et dormir, c’était tout ce que je voulais ».

En Érythrée, les proches de Germay se mobilisent et parviennent à envoyer 25000$, la moitié de la rançon exigée. Les bourreaux s’énervent : « Trop peu. Pour toi, c’est fini ». Il perd conscience. Au réveil, le miracle. « Trois d’entre nous ont été tirés de la cellule. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais allongé sur une couverture, dans un hangar. Au mur, il y avait écrit en langue tigrigna : à partir de maintenant, frères, votre calvaire est terminé ». Germay vient d’arriver chez Cheikh Mohammed, l’un des seuls chefs bédouins à s’opposer au trafic de migrants.

Depuis le 6 juillet 2013, date de la chute de Mohammed Morsi, frère musulman devenu un temps président d’Égypte, tout le Nord-Sinaï est strictement interdit aux journalistes. Et l’armée tente d’éradiquer les bases arrière des cellules djihadistes. Les militaires assurent aujourd’hui avoir « stabilisé la zone », mais les contre-attaques sont meurtrières. Plus de 500 membres des forces militaires et de police auraient été tuées dans le Sinaï depuis le début des opérations et l’armée envoie régulièrement ses hélicoptères de combat Apache bombarder la région. El-Mahdeya, le village de Cheikh Mohammed est à deux kilomètres à peine de la frontière entre l’Égypte et Gaza.

Pour y accéder à partir du Caire, il faut franchir le canal de Suez par le « Pont Moubarak » qui relie l’Égypte à la péninsule du Sinaï. Sur la route qui mène à la grande ville d’El-Arish, les check-points se multiplient, six à huit en moyenne, parfois le double en fonction des attaques récentes. La capitale du Sinaï est une ville sous tension où tout peut arriver. Un tir BM-21, lance-roquette russe héritée du conflit libyen, sur un poste de police, comme en mars dernier. Une bombe qui explose au passage d’une patrouille. Ou un enlèvement, bien sûr. Il faut partir de nuit, arriver dès l’aube, changer de voiture, porter un hijab et s’en remettre au seul passeur bédouin digne de confiance de la région.

Sur la route qui mène à Rafah, bien avant El-Arish, un barrage se dresse tous les 500 mètres, obligeant à d’interminables détours sur des pistes de sable pour éviter les patrouilles égyptiennes qui perquisitionnent chaque jour dans les villages. Par la fenêtre, le passeur désigne deux villas, murs rose bonbon et toits en forme de pagode, plantées en plein désert : « là, c’était la maison d’un tortionnaire… et là aussi, et celle-là ». Encore deux heures de route et on atteint le village d’El-Mahdeya et une maison blanche posée en haut d’un champ d’oliviers, la base de Cheikh Mohammed Ali Hassan Awwad.

La trentaine affable, Cheikh Mohammed arbore la barbe drue des religieux et offre le thé dans une annexe proprette, au sol matelassé de tapis. Dans le Sinaï, le Cheikh est une célébrité. Tous les sinaouites connaissent celui qui, à chaque prière du vendredi, brandit le Coran pour affirmer : « La torture est contraire à l’islam ! Arrêtez de kidnapper les Africains ! ». Le Cheikh aurait récupéré plus de 500 déportés. En avril 2013, il a même été invité à Rome par le Vatican, inquiet du sort des Érythréens, en grande majorité catholiques. Cheikh Mohammed désigne le hangar en béton où il avait l’habitude de recueillir et de soigner les rescapés jusqu’à ce que les opérations de l’armée ralentissent le trafic : sur le sol caillouteux, quelques couvertures empilées et des paquets de biscuit vides. Les traces des survivants.

« Je suis religieux, c’était mon devoir », dit le Cheikh un peu las de ce rôle obligé de sauveur et de la sauvagerie des tortionnaires. Nous énumérons devant lui les noms des plus connus : Abu Omar, Abu Musa, Sultan, Kalil… Avant les opérations de l’armée égyptienne, tous opéraient à ciel ouvert dans un périmètre d’une dizaine de kilomètres autour du village d’El-Mahdeya. Les connaît-il ? Le Cheikh sourit, soupire. Un Bédouin ne dénonce jamais son voisin, c’est la règle, la loi tribale. « Grâce à Dieu, ici, nous avons réussi à arrêter ce massacre. Aujourd’hui, le problème s’est déplacé en Libye et au Yémen. » Pourquoi torturer les migrants avec une telle violence ? Nouveau soupir... « Ceux qui le font ont perdu Dieu ». Au loin, le fracas d’un bombardement se fait brusquement entendre. Soudain, notre passeur bédouin disparaît. « Il est allé fumer une chicha ! », dit un homme du Cheikh, le doigt sur la gâchette d’une mitraillette Uzi flambant neuve. Un nouvel obus explose au loin. L’homme sourit de plus belle : « Chicha ! »

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Les mains atrophiées par la torture d’un jeune captif du Sinaï

Voilà un an que les opérations de l’armée perturbent le trafic. Certains tortionnaires sont au chômage technique. À Arish, dans un appartement modeste de la banlieue, l’un d’entre eux a accepté de parler. Il prétend s’appeler « Abu Abdullah », l’équivalent de « Pierre Dupont » dans le nord Sinaï. « Après les attentats de 2005, j’ai perdu mon emploi dans le tourisme. Alors j’ai dû choisir ce travail… », se justifie l’homme dont les yeux dépassent à peine du chèche blanc bien serré autour de son crâne. « Mais en 2007, les Africains ne payaient que 1000$ et je les faisais passer en Israël tout en douceur ». Par groupes de 20 clandestins, cela fait déjà une jolie somme. « Puis les Érythréens sont arrivés. On savait qu’ils étaient désespérés, parce que là-bas les jeunes sont envoyés très tôt au service militaire. C’est là que le travail a commencé ».

Petit lexique obligé. Ici, la torture et la séquestration se disent « travail », ou « commerce ». La prison, « mazkhan », ou « hasha », petite hutte de campagne. Les migrants sont « les Africains ». Et jamais, personne ne reconnaît avoir torturé personnellement : « j’ai simplement dit à mes hommes de leur faire peur », assure l’homme au chèche blanc. Et comment fait-on peur à un migrant ? « On les tabasse, on les brûle ou on les électrocute ». Et comment apprend-on à torturer ? L’homme au chèche blanc hausse les épaules : « C’est facile… les plus anciens montrent à ceux qui arrivent. Parfois ils se trompent, et un Africain meurt ».

Et pourquoi tant de sauvagerie ? Parce qu’ils sont noirs ? Chrétiens ? Ou veulent passer en Israël, l’ennemi héréditaire ? « Si on en torture un devant les autres, tous paient plus vite. Ici, on dit : « si tu me fatigues, alors moi je te fatigue ». Tout ce que je veux, c’est récupérer l argent. » Combien ? Derrière son chèche, l’homme étouffe un rire gêné devant l’impolitesse de la question : « Environ 700 000$ en six ans de travail. En moyenne, mon bénéfice était de 5000$ par Africain. » Il soupire : « Comme j’ai gagné cet argent par le mal, il est écrit qu’il se transforme en vent ». Puis se cabre : « Vous savez, il n’y a rien pour nous ici. Pas de travail, pas d’infrastructures. Rien ! »

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rescapés sauvés par Cheikh Mohammed

Rétrocédé par Israël à l’Égypte en 1975 après la guerre de Kippour, le Sinaï, transformé en zone tampon démilitarisée, s’est peu développé depuis. Les Bédouins, citoyens de seconde zone, n’ont pas même le droit à une pièce d’identité. La majorité d’entre eux n’est jamais sortie du Sinaï. Le désert est leur royaume. Et lui seul échappe au contrôle de l’Égypte. « Si l’État égyptien nous avait aidés, tout ça ne serait jamais arrivé ». Dans la pièce d’à côté, un cousin dont la jambe a été déchiquetée dans le bombardement du matin, gémit sur sa couche.

Étrange atmosphère que celle de ces villages du nord-Sinaï, où certains ont ordonné, d’autres ont exécuté, et où tous savaient. À Arish, l’heure du couvre-feu approche. Il faut partir, avec l’impression que, comme l’homme derrière son chèche, chaque habitant du nord-est pourrait tenir le même discours. Tout le monde, ici, connaît l’histoire du trafic et de la torture des damnés de l’Érythrée. Même si les cinquante derniers prisonniers du Sinaï auraient été tous exfiltrés vers la région de Nakhl, à un jet de pierre du Mont Sinaï. Cinquante oubliés, condamnés à mort au pied du berceau de l’humanité. S’ils s’en sortaient - par miracle - ils pourraient encore mourir entre les barbelés de la frontière israélienne, finir en prison pour « entrée illégale sur le territoire égyptien » ou être renvoyés dans un camp en Éthiopie. À ce jour, 50 000 Érythréens sont passés par le Sinaï. Entre 10 000 et 12000, au bas mot, n’en sont jamais revenus.

Dans son quartier de Fesal, Germay n’a plus le cœur à sourire. Il vient d’apprendre Yonas, celui qui les protégeait des tortionnaires, vient de craquer. On l’a vu errer dans Le Caire, en divaguant à voix haute. Voilà deux semaines que Germay le cherche en vain partout. Les autres ne sont pas en meilleur état. A sa libération, un mois après Germay, le jeune Halefom ne pèsait que 41 kilos et d’innombrables brûlures le contraignaient à marcher et à se tenir à quatre pattes. Aujourd’hui, il se terre dans un appartement au septième étage d’une tour poussiéreuse aux allures de château de sable de Dokki, le plus miséreux des quartiers de migrants, convaincu qu’un tortionnaire va surgir au coin de la rue et l’enlever à nouveau. Wahid, l’adolescente violée par les Bédouins, vit elle aussi dans la terreur d’être à nouveau déportée dans le désert.

Ne faire confiance à personne, vivre dans l’ombre est devenue leur obsession. Tous sont gagnés par la dépression et la paranoïa. Et le « refuge » du Caire est devenu leur seconde prison. « Chacun de nous sait qu’il a été le bourreau de quelqu’un d’autre », se désole Germay. Certains ont même développé une sorte de syndrome de Stockholm sanguinaire. Comme Frezghi Geremedhin, déporté devenu à son tour tortionnaire, reconnu dans les rues du Caire par plusieurs rescapés. Jusqu’au 28 avril dernier où son corps sans vie a été repêché dans le Nil.

Soudain, le téléphone sonne. Germay retrouve le sourire : « On a retrouvé Yonas ! » Il note l’adresse dans le quartier de « Garage », à une bonne heure au nord du centre-ville, trouve l’immeuble, grimpe quatre à quatre l’escalier et tambourine à la porte. Devant nous, Yonas. Germay a du mal à le reconnaître. Il a perdu douze kilos. « Je veux partir, partir tout de suite », répète-t-il comme un automate. « S’il vous plaît, aidez-moi à sortir d’ici… » Face à cet afflux d’hommes et de femmes martyrisés, face aux preuves de plus en plus accablantes des exactions commises, face à ce crime contre l’humanité, l’Égypte détourne le regard. « Chaque Érythréen qui arrive au Caire est une preuve vivante de la corruption du régime, de la police, de l’armée », confie un humanitaire sous couvert d’anonymat.

L’UNHCR, de son côté, fait ce qu’il peut : les procédures de « placement dans des démocraties occidentales sont interminables, trois à cinq ans en moyenne. Et les rares ONG qui s’occupent des migrants, très prudentes, vivent dans la peur de se voir expulsées du pays. En décembre dernier, Human Rights Watch a dénoncé les conditions de vie indécentes des réfugiés dans la capitale égyptienne. « Demandez à tous les Érythréens du Caire », confirme Germay, « aucun d’entre nous ne vous dira qu’il se sent en sécurité ici. »

À cinq mille kilomètres de là, très loin de la fournaise du Caire, Robel Kelete, lui, a cru qu’il était sauvé. En janvier dernier, il est placé dans un petit chalet suédois, au bord du lac de Soberge, à quatre heures au nord de Stockholm. Robel attend son statut de réfugié. Lits superposés en pin, casseroles flambant neuves, couettes imprimées de roses… un havre made in Ikea. Robel a d’abord passé de longues semaines à dormir. Une lente convalescence face au lac gelé : “ j’avais un peu de sommeil en retard”, lance-t-il en souriant. Pantalon baggy et coiffure en nattes courtes, le jeune homme passe désormais ses journées à pianoter sur son portable et à chatter sur Facebook avec des filles... « Là aussi, j’ai un peu de retard ».

Quand il émerge de son lourd sommeil, Robel se douche, puis passe une crème épaisse sur les cicatrices nacrées qui zèbrent son corps : « Dites, vous savez si ça peut disparaître, ces trucs sur ma peau ? ». Robel a 24 ans, dont cinq passés sur les chemins de l’exil. Dans le Sinaï, au bout de huit mois de tortures, ses bourreaux le laissent pour mort dans une fosse jonchée de cadavres, en plein désert. Il se réveille à l’hôpital de la prison d’Arish, où il passe huit mois. Le temps de le soigner et de l’expulser vers l’Éthiopie. Là, il prend une décision stupéfiante, repartir sur le chemin de l’exil, gagner l’Europe, avec ses cicatrices pour seul talisman. « Je les montrais au passeur – désolé mec, j’ai déjà donné ! », crâne celui qui sait qu’il est « déjà mort une fois ».

Robel retraverse le désert soudanais, repasse en Libye, embarque sur un rafiot. Et échappe de justesse à un naufrage à Lampedusa. En Italie, inutile de laisser ses empreintes : « trop de migrants y débarquent, on n’a aucune chance d’obtenir un statut ». Il traverse alors toute l’Europe sans laisser de trace et entre clandestinement en Suède, l’eldorado des Erythréens, puisque le seul à donner la priorité à ce peuple martyr. C’est pourtant là, en plein Stockholm, il y a quelques semaines, que l’impensable se produit. « J’allais rendre visite à une amie. Et soudain, je l’ai vu. Il se promenait tranquillement, en pleine rue. C’était... l’homme qui m’avait vendu. »

(Texte et photos Cécile Allegra et Delphine Deloget)

LIRE L’APPEL DES REALISATRICES DE VOYAGE EN BARBARIE

Les réalisatrices de "Voyage en barbarie", sur l’enlèvement, la détention, la torture et la mort des Érythréens dans désert égyptien du Sinaï, veulent produire un film plus long et traduit en anglais pour mieux faire entendre la voix des victimes.

Lire le deuxième épisode

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CHEZ LES BOURREAUX DU SINAÏ SUR LA PISTE DES RANCONS

11 septembre 2014

Par Cécile Allegra

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