CHILI 24 novembre 2014

Un pays ? Non. Un continent. Un million de kilomètres carrés, un à trois habitants au kilomètre carré, des champs glaciaires plus vastes que l’Himalaya et la plus grande réserve d’eau douce de l’Amérique du Sud.

Voyage en Patagonie : la terre des géants

De Balmaceda à Puerto Tranquilo, expédition sur la mythique route australe. Un périple qui donne le frisson.

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Il y a des bouts du monde qui ne ressemblent à rien. Et d’autres qui ressemblent à ce qu’ils sont. Caleta Tortel ne souffre pas le doute. Sans la Carretera Austral, la route de 1 200 kilomètres tracée dans la sueur et le sang par dix mille soldats sous Pinochet, l’endroit n’existerait pas. Tout au bout d’une piste de cailloux, la montagne dégouline dans le Pacifique en énormes blocs noirs, enfermant une eau verte, dure comme du métal.

Pas de terre, pas de forêts. Seulement des falaises sombres qui s’accrochent au golfe de Penas, le golfe des Chagrins que même les baleines évitent en passant sagement au large. Coincés entre ciel et mer, les premiers colons ont construit sept kilomètres de passerelles de bois en guise de rues, de trottoirs ou de place publique. Les passerelles, les maisons, les meubles, le feu, le village tout entier, ici, tout est de bois. C’est pour lui que l’endroit a été inventé, pour faire transiter les troncs sur le rio Baker.

Pour le reste, il pleut, jour après jour, mois après mois, trois mètres d’eau par an. Tant mieux pour les 507 habitants. Quand le soleil se montre, les mini-centrales hydroélectriques fonctionnent mal et... l’électricité est coupée. On pousse jusqu’au port jonché de barques de pêche et son embarcadère, entre le noir de la roche et le vert hermétique des profondeurs, pour s’arrêter face au néant Et on se dit que, cette fois, on a vraiment atteint le bout du monde des hommes.

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La terre des géants

Un pays ? Non. Un continent. Un million de kilomètres carrés, un à trois habitants au kilomètre carré, des champs glaciaires plus vastes que l’Himalaya et la plus grande réserve d’eau douce de l’Amérique du Sud. Tout vous rend minuscule, fragile, insignifiant. Face au Pacifique, l’hiver est interminable, il tombe dix mètres de neige par an et, dans la longue nuit australe, les murs de pierre des fermes hurlent sous la torture de la bourrasque. De quoi terrifier les survivants de l’expédition de Magellan.

En 1524, l’un d’eux décrit sa rencontre avec un "géant" qui "était tant grand que le plus grand d’entre nous ne lui venait qu’à la ceinture". Va pour Pata-gonie, la "Terre des Grands Pieds", Patagonie, la "Terre des Géants".

Les manes des indiens

Trop de bois mort et trop peu de vivants. Sur ces pentes, l’homme avance comme un enfant qui arpenterait les tranchées de la guerre qu’ont perdue, face aux conquérants espagnols voilà cent cinquante ans à peine, les Indiens Mapuche, Tehuelche et Alacuche, et les Onas, chamans des terres glacées que raconte Sepúlveda. Leur esprit est là. Partout. L’Amazonie, le Vietnam et la Norvège à la fois

Notre vedette contourne des îles, plateaux de terre provisoire que l’eau montante engloutira bientôt. Tout autour, le fleuve bouillonne et ses rives sont recouvertes par une végétation semblable à celle qu’on trouve sous les tropiques.

C’est l’Amazonie avec quarante degrés de moins. Soudain, la roche qui s’écarte dévoile des concrétions calcaires enfouies sous une forêt de plantes, et c’est le Nord-Vietnam, une baie d’Along qui gèlerait à coeur fendre. Puis un lac de montagne, des cimes enneigées, un jardin de douceur, et c’est la Suisse en été. Le temps de passer un éperon rocheux et des vagues salées nous secouent par le travers, et voici la Norvège et ses fjords.

La mer de Glace

Le vent claque, la mer gicle et l’eau à 3 °C ruisselle sur les cirés. On file vers le champ de glace du Nord, long de 150 kilomètres, large de 50 et épais d’un bon kilomètre. La lagune Saint-Rafael est là, toute proche, à trois heures de vedette lancée à plein régime. D’abord, quelques gros glaçons translucides puis les icebergs, sept à huit fois leur hauteur émergée, petites montagnes sous l’eau.

Le vent a sculpté des formes étranges, dessine des poissons géants, une baleine, un phoque, un ours blanc ou des créatures inconnues. Soudain, le mur du glacier, haut de 70 mètres et large de 2 kilomètres, barre l’horizon. Blanc au sommet, bleu pâle au milieu, bleu électrique à la base, là où la glace est comprimée par le poids. Moteur coupé, on flotte au pied du géant, dans la brume qui lèche le fantôme du glacier.

Un combat désespéré

Un craquement énorme et un immeuble de douze étages de glace s’effondre dans la mer fumante. Le colosse pleure des larmes glacées. Il perd la bataille du froid et ses premières lignes reculent, vaincues par le réchauffement climatique. Sur la falaise environnante, les hommes ont marqué les étapes de sa défaite programmée. En 1989, il s’avançait 500 mètres de plus dans la mer. En 2000, sa masse remplissait encore toute la baie. Le temps passe et son corps de colosse fond, maigrit, s’effrite, en craquements répétés qui font une sinistre clameur. Il souffre et se bat. Le glacier terrifiant, magnifique soldat, est en train de perdre sa bataille avec la mer.

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La guerre de l’eau

Dans les bureaux de la société Aysen, l’ingénieur écarte les bras au-dessus de sa maquette en 3D. Voilà, la Patagonie, c’est cela : de l’eau, partout ! Donc de l’électricité. En toute simplicité, le technicien dévoile le plus grand projet hydroélectrique mondial, 4% de la superficie nationale, sur un territoire quasi vierge, sauvage, entre Rio Ibanez, Chile Chico, O’Higgins et quelques bleds de western perdus dans le désert.

Les doigts gourmands du commercial suivent les veines bleues des rivières. L’eau, toute cette eau, quel trésor ! Depuis 1975, des consortiums chiliens et italiens tentent d’arracher les permis d’exploiter. L’argumentaire est implacable : le Chili importe son pétrole, le charbon et tout son gaz, acheté en Argentine, soit 80% de son énergie. Et là, en bleu sur la maquette, courent et se perdent des milliards de mètres cubes « gaspillés », de quoi gonfler des barrages, faire tourner d’énormes turbines, produire 18 400 gigawatts par an et fournir 20% des besoins du pays. L’enjeu est colossal.

Bien sûr, il faudrait bien noyer quelques centaines de vallées et d’immenses pâturages, bétonner les rios, planter des routes, des ponts, des pylônes, des lignes à haute tension et pousser tous ces gueux de paysans hors de leurs fermes. Bref, domestiquer la nature à grands coups de pelleteuses et d’explosifs.

Quand le Paradis se révolte

Dans les villages au bord des lacs, là où on vit du tourisme et de la pêche à la truite, sans bruit et sans turbines, des panneaux fleurissent : « Non aux barrages ! », « Ne détruisez pas cette terre ! » Ecolos ou paysans, pêcheurs ou grimpeurs, tous pointent l’eau confisquée, l’immense Lego industriel et toutes ces lignes électriques qui traverseront le pays pour alimenter les fabuleuses mines d’or et de cuivre du désert d’Atacama. Alors, la colère gronde. Déjà, à Santiago, une manifestation contre l’exploitation du gaz en Terre de Feu a réuni 100 000 personnes dans les rues de la capitale, du jamais-vu depuis Pinochet ! Force des lobbies industriels contre opinion publique, bâtisseurs de barrages géants contre défenseurs d’une immensité encore vierge, la guerre de l’eau fait rage au paradis de la Patagonie.

24 novembre 2014

Par Jean-Paul Mari

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