Marie Dorigny

Après une première carrière de rédactrice, Marie Dorigny, 46 ans, a rejoint le monde de la photographie en décembre 1989, à l’occasion de la révolution roumaine. Ses reportages sur le travail des enfants, les filières de l’immigration clandestine, les formes contemporaines de l’esclavage ou la vie des femmes de banlieue ont été publiés dans la plupart des journaux et magazines français ou étrangers : Libération, Le Monde, L’Express, Le Nouvel Observateur, Elle, Géo, La Vie tout comme Life Magazine, Time, The Independent ou Der Spiegel…

Elle a publié en 1993, aux Editions Marval et pour le compte du BIT, « Enfants de l’Ombre », avec des textes du grand reporter de Libération, Sorj Chalandon. Elle travaille également en parallèle sur des projets plus personnels, comme celui du Cachemire, région où elle s’est rendue pour la première fois en 1991. Entre janvier 2002 et décembre 2003, elle y a effectué plusieurs séjours en vue de la publication de l’ouvrage : « Cachemire, le paradis oublié ». Depuis 2002, elle a rejoint l’agence Editing.

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Livres

SANS BLESSURES APPARENTES

NB : Le film "Sans blessures apparentes", documentaire de 63 minutes, tiré du livre, a été diffusé le 24 juin dernier sur FR2 dans l’émission "Infrarouge.Il a reçu le Grand Prix Figra et le Prix du plublic 2010

Retrouvez le DVD du film dans le Nouvel-Observateur en kiosque dès le jeudi 17 juin.

Le Livre (Grand Prix des Lectrices Elle 2009). Lire le début ci-dessous...

Bagdad, 8 avril 2003.

Ce matin, l’aube est noire. Un brouillard sale monte des fosses de pétrole en feu. Elles brûlent jour et nuit au cœur de Bagdad, vomissant des nuages fuligineux de scories chaudes qui masquent la ville à l’œil des avions américains. La poussière ocre d’une récente tempête de sable crisse dans les draps sous mes doigts. Ma peau pue le naphte brûlé, le tabac froid, la sueur rancie et la fièvre de plusieurs semaines de guerre, j’en ai l’âme encrassée.

J’écris depuis des heures en regardant ce monde qui n’en finit pas de noircir. Mon épaule droite me fait mal. Hier, dans la rue, le souffle de l’explosion d’un missile Tomahawk, tombé à quatre cents mètres, m’a plaqué contre un mur. Cette nuit, une nouvelle déflagration m’a jeté au bas du lit. J’ai enfilé un gilet pare-éclats, à même le corps, comme un peignoir.

Dehors, sur le balcon de ma chambre N°1632, au seizième étage de l’hôtel Palestine, j’ai aperçu mon sexe nu, piteux et j’ai mis un slip. Le Tigre coulait, fleuve puissant, hérissé par une brise qui lui donnait la chair de poule. Un fantôme de brume ouatait le halo des lampadaires sur les berges. Le ciel de Bagdad brillait, illuminé d’en bas par l’incendie. Au loin, des grognements sourds ont annoncé comme un orage qui s’approchait par le sud, né au ras des dunes, quelque part dans le désert du Koweït.

Au départ, ce n’était qu’un tourbillon de sable, provoqué par le souffle des réacteurs d’avions le long d’une piste d’aérodrome militaire, entre les buissons d’épineux et l’herbe à chameaux. Puis l’orage naissant a décollé en formation, chargé de F-18 et de B-52, et il s’est élancé vers le ciel, promesse de tempête portée par des ailes d’acier, dressant sur son chemin le poil du renard du désert et la plume du grand faucon. Gonflé par sa course électrique lâchant des trainées de flammes derrière lui, il a traversé en claquant le mur du son et pris son cap vers le nord. Dans ses flancs, il emportait les éclairs, la grêle et le tonnerre, des bombes d’une tonne et des missiles, bourrasques de feu et de métal. Sur son passage, la nuit en était obscurcie, la lune effacée, l’air solidifié.

Arrivé aux limites du Koweït, le vent mauvais a filé droit, laissant sur sa droite l’île de Bubiyan et les rives du Chatt El Arab, négligeant la péninsule sablonneuse de Fao, face à l’Iran. Il a sauté sans effort les tranchées et les murailles de barbelés d’une frontière qui avait vécu, avant de survoler les premières villes irakiennes, Umm Qasr, Safwan, Zubayr et les immenses puits de pétrole de Rumayla. Dans la ville de Bassora, son haleine forte a courbé les palmiers dattiers et tordu les plis des abbayas noires des femmes. Parvenu au cœur de l’Irak, l’orage a grondé de plus en plus fort au-dessus des marécages et des champs de cailloux, et giflé une terre nue, désolée, impuissante.

L’ouragan fonçait, entre Tigre et Euphrate, maître des lieux, méprisant Dieu, la géographie et l’histoire, sans un regard pour les villes saintes de Najaf et Kerbala, pressé d’atteindre son but. Devant lui s’étalait Bagdad, le « Don de dieu » en persan, la « Citadelle des aigles » en arabe ancien, la splendeur de ses palais abbassides, les bibliothèques d’Al-Mustansiriya et les mosquées bleues, ravagées trois siècles plus tôt par les invasions barbares.

Enroulée autour du Tigre, la Babylone moderne exhibait sa richesse de béton, de verre et d’acier, autoroutes à six voies, aéroports, universités et puissantes casernes. La provocante cité avait fortifié ses remparts, bâti des murailles de sacs de sable, des casemates et des bunkers.

Cette nuit, dans ses flancs, il y avait cinq millions d’habitants qui n’arrivaient pas à trouver le sommeil, saisis par le pressentiment de la catastrophe. Bagdad, ultime forteresse de Mésopotamie, attendait l’assaut final.

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