FRANCE , TURQUIE 23 octobre 2018

Edito.

Le Prix Albert Londres en Turquie : «  Le message d’Istanbul  ».

C’est l’histoire d’un président turc qui n’aime pas le tabac. Et qui n’hésite pas à confisquer le paquet de cigarettes de ses interlocuteurs fumeurs en notant leur numéro de téléphone. Au point que l’éditorialiste de Jumuriyet, un grand journal à l’époque encore dans l’opposition, a écrit un billet titré : «  Erdogan veut être notre père  », dans lequel il enjoint à ses lecteurs - non pas, comme le Tunisien Mohamed Bouazizi à se transformer en torche vivante - mais à allumer une cigarette, sans la fumer, seulement l’allumer, histoire de manifester un minimum de rébellion. .

Pour cet édito, et quelques textos reçus par l’opposition auxquels il n’a même pas répondu, le grand journaliste turc Kadri Gursel vient de passer un an en prison.

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Et il est là, assis, à la table d’une tribune sur la presse à l’Institut français d’Istanbul, invité par l’Association du Prix Albert Londres, devant une salle qui ne perd pas une miette de ce témoignage hors du commun.

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Kadri Gursel sort de prison, il peut y retourner à tout moment, mais affirme calmement : «  Je suis journaliste, je défends des valeurs classiques, démocratie, liberté, pluralisme, laïcité. Des valeurs qui n’existent plus en Turquie.  » Le thème du débat est la question de l’engagement. Kadri Gursel fournit la réponse. «  Je suis journaliste donc je suis un opposant. Et je l’ai dit au juge : “Je vais continuer à pratiquer mon métier.”

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Dans la salle, nous sommes une quarantaine de lauréats du Prix Albert Londres. On se regarde. Combien de journalistes avons-nous interviewés dans le monde, qui sortaient de prison ou d’une salle de torture ? Et ceux, assassinés, dont nous n’avons pu raconter que leur mort. Pour eux, l’engagement ne se décrète pas, il se vit seul, face à sa table de travail, au moment d’écrire, en sachant exactement le prix à payer.

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Tous les journalistes turcs aujourd’hui sont face à ce choix. Cent vingt journalistes sont en prison, dont une quarantaine pour leurs seules activités journalistiques. Le président turc Erdogan fait procéder à des arrestations massives, sous les prétextes les plus divers et des chefs d’accusation kafkaïens. Avant de les faire libérer par paquets. Entretemps, les journalistes ont passé…deux ans en prison. Un bon moyen de bâillonner les médias.

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Affaires financières et corruption, affaires régionales, affaires diplomatiques, ici tout est tabou. Sauf quand le président se métamorphose – miracle de la liberté de la presse – en défenseur du journaliste saoudien assassiné, Jamal Khashoggi, en laissant filtrer des informations goutte à goutte qui lui permettent à la fois de passer une belle couche de blanc sur son image et plusieurs couches de noir sur l’effigie de son adversaire saoudien. La belle opération ! Et, ironie de l’histoire, réalisée grâce à l’assassinat et au dépeçage d’un journaliste qui prétendait faire son métier.

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En Turquie, le dépeçage est aussi une méthode qu’on applique à la presse. Il n’a pas fallu moins d’une heure au responsable de RSF pour dresser le tableau des médias sous Erdogan. En bref, la censure est systématique, la justice aux ordres du pouvoir se charge d’envoyer les journalistes rebelles au cachot, des “juges de paix” défendent “l’honneur des religieux”, des proches du pouvoir s’emparent des plus grands médias, journaux et télévisions, les patrons de grandes entreprises rachètent les organes rebelles pour les démanteler et on crée, si besoin, des rédactions serviles- comme au Jumuriyet que Kadri Gursel a fui – qui vont témoigner à charge aux procès contre leurs confrères…arrêtons-là.

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“Le journalisme turc est à l’article de la mort”, dit Kadri Gursel, “j’espère qu’un jour, il sortira de son coma profond.”

Dans la salle, nous écoutons et regardons cet homme mûr, tranquille, à la voix posée et à l’intelligence brillante. Une de ces plumes turques que chaque reporter avisé venait consulter lors de son enquête à Istanbul. Un éditorialiste de talent qu’un président qui n’aime pas les fumeurs peut, d’un mot, renvoyer en prison.

La Turquie, aujourd’hui, c’est cela. On se soumet ou on est démis. Et les journalistes officiels ne sont plus que des “employés”, ceux qui vivent ployés.

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Voilà pourquoi l’Association Albert Londres est allée jusqu’en Turquie pour décerner son prix annuel. Pour dire notre solidarité avec les journalistes trucs, et notre respect aux hommes comme Kadri Gursel. Ceux qu’un président épais et autoritaire a décidé d’écraser.

. Voilà notre « message d’Istanbul ».

VOIR LE PALMARÈS DU PRIX ALBERT L0NDRES 2018

LE PALMARÈS DU PRIX ALBERT L0NDRES 2018

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80e Prix de la presse écrite : Élise Vincent pour ses reportages publiés dans Le Monde. Élise Vincent, journaliste au Monde depuis 2006, est récompensée pour une série de 6 articles, fruit d’un an de travail, mais aussi l’aboutissement de huit ans consacrés à couvrir les crispations françaises.

34e Prix audiovisuel : Marjolaine Grappe, Christophe Barreyre, Mathieu Cellard pour Les hommes du dictateur diffusé sur Arte, dans Arte reportages. Marjolaine Grappe et Christophe Barreyre (plusieurs fois présélectionnés au Prix Albert Londres) et Mathieu Cellard sont journalistes indépendants. Ils signent une formidable enquête sur la machine à financer le programme nucléaire de la Corée du Nord. Des interviews et des révélations exceptionnelles, un travail d’enquête de longue haleine, qui permettent de comprendre comment fonctionne cette dictature.

2e Prix du livre : Jean-Baptiste Malet pour L’Empire de l’or rouge (Fayard). Obsessionnel de l’investigation, Jean-Baptiste Malet nous entraîne dans une enquête autour du monde. Et la tomate devient fable pour nous raconter, de manière magistrale, à la fois le capitalisme et la mondialisation.

23 octobre 2018

Par Jean-Paul Mari

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