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Billet. Télévision. Le rire dérangeant de Léa Salamé sur Sophie Pétronin, «mamie sans dents»

Edito Bloc-Notes publié le 21/11/2021 | par Maria Malagardis

Léa Salamé et Laurent Ruquier sur le plateau de l’émission « On est en direct », samedi. (Jack Tribeca /Bestimage)

Le rire de Léa Salamé. On l’aura entendu résonner pendant toute cette séquence hallucinante samedi soir sur le plateau de On est en direct. Oh, il y en a d’autres qui souriaient : l’écrivain Eric-Emmanuel Schmitt et le comédien Dominique Farrugia, tous deux invités ce soir-là dans l’émission de Laurent Ruquier.

Mais leurs rires sont plus timides, couverts par ceux de la journaliste-chroniqueuse, celle qui nous accompagne chaque matin sur France Inter. Elle a écrit un livre sur «les femmes puissantes», mais la voilà qui rit à gorge déployée quand on se moque d’une autre femme, âgée de 76 ans, en privilégiant les attaques sur… ses dents gâtées.

«Les sans-dents»… Ça vous rappelle quelque chose ? Quand Valérie Trierweiler avait voulu démontrer le mépris de classe de son ex-compagnon, le président François Hollande, elle lui avait attribué cette expression et elle avait tapé dans le mille. L’expression est restée.

Ce samedi soir donc, on moque les chicots défoncés d’une ex-otage au Mali, Sophie Pétronin. Libération a révélé il y a une semaine de quelle façon elle était retournée dans ce pays où elle avait vécu plus de vingt ans. Se dévouant corps et âme contre la malnutrition des enfants, avant d’être enlevée le 24 décembre 2016, puis libérée quatre ans plus tard, le 8 octobre 2020.
Déchaîner les réseaux

Au printemps dernier, incapable de retrouver un sens à sa vie en Suisse où vivait son fils, elle est retournée au Mali. Non pas à Gao, dans cette région septentrionale toujours instable où elle vivait jusqu’à son enlèvement, mais à plus de 1 000 kilomètres au sud, à Bamako, la capitale, épargnée depuis 2017 de toute attaque terroriste. Les risques ne sont pas nuls, mais pas plus importants qu’à Paris ou dans toute autre capitale occidentale, du moins dans l’immédiat.

Peu importe ! La rumeur de sa disparition, et surtout la découverte de son retour dans cet immense pays ont déchaîné les réseaux sociaux et surtout les chroniqueurs, ceux qui sont un jour épidémiologistes, le lendemain spécialistes de géopolitique.

On en a eu une illustration époustouflante samedi soir dans cette émission de divertissement qui prétend commenter les malheurs du monde. «On a appris mercredi que l’ex-otage est retournée secrètement au Mali, elle a piégé les services secrets français», croit bon d’annoncer Laurent Ruquier en lançant le sujet.

Sérieux, Laurent ? Vous croyez que les services secrets français n’étaient pas au courant ? Qu’ils ont juste les mêmes infos que vous ? C’est une insulte à leur professionnalisme, et une arrogance irréfléchie qui caractérise le vôtre. Mais le meilleur était à venir.

«Zinzin au Mali»

Car voilà le chroniqueur humoriste Philippe Caverivière qui nous livre son analyse toute en finesse : «On s’est fait arnaquer […] après Tintin au Congo, zinzin au Mali… Serait pas en train de se foutre un peu de notre gueule mamie Steradent ?» interroge-t-il, première allusion aux dents abîmées de l’ancienne otage après quatre ans de captivité, alors que retentit déjà le rire fracassant de Léa Salamé.

«Bien sûr on pense aux soldats français qui sont allés la chercher la première fois», enchaîne-t-il aussitôt. Sauf qu’aucun soldat français n’est allé «la chercher». Ce sont les Maliens, et eux seuls, qui ont négocié sa libération. Mais quand il faut rire, rien n’arrête le show.

«Déjà la première fois, ils leur avaient montré la photo de mamie Steradent, aux soldats français, et ils avaient dit : “La vieille là ? Vous êtes sûr qu’il faut la chercher, je vais pas me prendre une balle dans le fion pour mémère ?”» poursuit Caverivière, lancé dans l’invention d’un storytelling qui convoque nos plus bas instincts : trop moche, trop vieille, pour être sauvée, et quoi ensuite ?

Prix Goncourt

«Comment vous expliquez son attirance, son addiction même, pour le Mali ?» interroge alors Léa Salamé, qui feint d’interpeller ainsi un grand spécialiste de l’Afrique. La réponse va la faire marrer sans entraves : «Pas le Mali, le Malien. Il y a un mec derrière tout ça, Léa. Il y a un grand noir qui l’attend là-bas», dégaine le chroniqueur. Lequel croit bon d’évoquer la fameuse phrase de Nicolas Sarkozy, celle qui avait fait scandale en 2007 : «L’homme africain n’est pas entré dans l’histoire.»

Pas pour s’en moquer ou la dénoncer, mais pour la détourner : «Je crois en revanche que l’homme africain est rentré dans mamie», lance-t-il (rires), y englobant aussitôt un «homme africain qui est accessoirement rentré dans nos bibliothèques», allusion au récent titulaire du prix Goncourt, le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, dont la photo apparaît aussitôt à l’écran.

«C’est l’île de la tentation malienne !» assène en conclusion ce chroniqueur inspiré, alors que des photos d’Africains bodybuildés défilent sur l’écran, sous les rires de Léa Salamé et de Laurent Ruquier.

Il aura suffi qu’une vieille dame choisisse, très discrètement, de retourner dans le pays qu’elle aime, pour confirmer cette évidence : plus besoin de Zemmour, la zemmourisation des esprits est déjà entamée. Et comme dans toutes les périodes de l’histoire où l’intolérance s’impose, elle passe aussi par ce rire dérangeant, celui qui agresse les plus faibles, les «sans-dents», les femmes impuissantes.

 

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