« 1966, année mirifique », Antoine Compagnon
Cheveux longs et mini-jupes, Michel Foucault, Pierrot le fou et French Theory…quand l’année 1966 était enceinte de Mai 68
Archéologue de la vérité
Notre mémoire fonctionne par repères, et les dates sont les jalons de notre histoire collective et de nos histoires personnelles. Qui se penche sur les années 60 pensera spontanément à 1962, fin de la guerre d’Algérie et élection présidentielle au suffrage universel, à 1963, assassinat de Kennedy, à 1968 surtout.
Antoine Compagnon, découvreur des écrivains « Antimodernes », ainsi qu’il les a qualifiés, du XIXᵉ, grand proustien, vulgarisateur sur les ondes de Colette, de Montaigne et de Pascal, a choisi de se pencher sur 1966, en archéologue qui exhume, à partir du foisonnement de signes, de traces, de monuments, la vérité d’une époque. Année dont on serait bien en peine de singulariser des événements marquants. Année pourtant séminale de plusieurs décennies de notre histoire française, à notre profond étonnement.
L’adolescence de la génération du baby-boom
Impossible de résumer cette enquête attentive et fascinante : il faudrait parler des premiers cheveux longs et de l’apparition des minijupes, de la publication par Michel Foucault de L’Archéologie du savoir , du Pierrot le Fou de Godard, de la folie des collections de porte-clés , du virage humaniste du PCF, de la sortie des Écrits de Lacan, etc.
une histoire intellectuelle et morale de cette année, moment de bascule entre l’élan de la reconstruction et l’entrée dans la société de consommation. On en retiendra quelques éléments seulement.
Tout d’abord, le substrat démographique. En 1966 commence à sortir de l’adolescence la génération du baby-boom : avec elle apparaît une nouvelle classe sociale, celle des étudiants, et avec elle les nouveaux intellectuels : « Aucun événement culturel des années 1960 ne saurait être compris sans prendre en compte la démocratisation de l’enseignement supérieur — ou sa massification, car il grossit de manière incontrôlée. » Proportion des bacheliers en 1960 : 10 % d’une classe d’âge, 15 % en 1966 (et… 80 % en 2023). Mais les classes d’âge sont autrement nombreuses, et l’université, insuffisamment préparée, réagit avec retard tant dans sa structuration que dans ses moyens, tandis que l’école peine à s’adapter à la nouvelle donne démographique malgré des recrutements aussi importants qu’insuffisants.
En même temps se crée, à côté des filières traditionnelles (lettres, sciences, droit, médecine, grandes écoles, submergées par l’afflux de bacheliers), des disciplines nouvelles, aux débouchés plus incertains, et pourtant plébiscitées : les sciences humaines.
Modes de consommation et nouveaux maîtres à penser
Avec cette population jeune d’étudiants et d’enseignants se développe une classe moyenne intellectuelle, avec ses codes, ses engouements, ses médias (les news magazines, L’Express et Le Nouvel Observateur), ses modes de consommation (FNAC, Club Med) et ses nouveaux maîtres à penser.
Pour Compagnon, 1966 est en effet l’année de l’abandon par l’avant-garde intellectuelle de l’existentialisme, qui a dominé les deux décennies précédentes, au profit du structuralisme, courant générique et un peu fourre-tout, qui va façonner les suivantes.
Entre fin 65 et début 67 sont publiés : Les Mots et les Choses de Foucault ; Problèmes de linguistique générale d’Émile Benveniste et Théorie de la littérature de Roman Jakobson ; Pour Marx et Lire le Capital de Louis Althusser ; Écrits de Jacques Lacan ; De la grammatologie de Derrida ; Critique et vérité de Roland Barthes, etc.
Inutile de s’attarder sur l’importance décisive de ces ouvrages dans le façonnage de l’idéologie des décennies à venir. C’est en octobre 1966 qu’on commence à évoquer, aux États-Unis, lors du colloque de Baltimore, la French Theory, dont on connaît la postérité dans l’histoire des idées et des mœurs.
La bataille intellectuelle sur le marxisme
Ce qui se joue dans la bataille intellectuelle, c’est aussi la place du marxisme dans la doxa dominante. L’interprétation stalinienne de Marx a été sérieusement secouée depuis Khrouchtchev, laissant les communistes français un peu désemparés, hésitant entre une vision pure et dure et une tendance humaniste, incarnée par Garaudy. Le congrès d’Argenteuil, cinq ans après avoir expulsé les « Italiens », partisans de la seconde, se range, après d’âpres débats, derrière la formule « Le marxisme est l’humanisme de notre temps ». Waldeck Rochet définit explicitement le PCF comme un parti réformiste, défend le « passage pacifique au socialisme », ouvre la porte à un rapprochement avec le Parti socialiste et évoque un « programme commun » avec celui-ci. On connaît la suite.
Dans sa violente opposition, Althusser a perdu la bataille du parti. Il a gagné celle de la jeunesse étudiante. L’UEC va faire les frais de cette bascule.
En janvier, l’UNEF est mise au pas ; Krivine, Weber et Bensaïd, exclus, fondent en avril la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) : naissance des trotskistes.
Les jeunes communistes anti-humanistes de la rue d’Ulm, derrière Althusser, se rapprochent du communisme à la sauce Grande Révolution culturelle et créent en décembre l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCML) : naissance des maoïstes en France.
Compagnon conclut : « De 1966 datent la fin du passage obligé des intellectuels par le PCF et son échec irréversible auprès de la jeunesse étudiante. »
La découverte de Treblinka
Faute d’être exhaustif parmi toutes les pistes ouvertes, il importe de définir l’affaire Treblinka. On parle peu, jusqu’alors, de l’extermination des Juifs, qui sera nommé à partir de 1985 et de Lanzmann la Shoah , terme alors inconnu.
J.-F. Steiner publie en mars 1966 un livre sur la révolte de Treblinka, préfacé par Simone de Beauvoir, qui va provoquer une très vive controverse sur l’attitude des Juifs face à l’extermination. En octobre 1966 paraît aussi la traduction française du livre d’Hannah Arendt Eichmann à Jérusalem . « Toute l’année 1966 est traversée par la question de la Shoah, de la banalité du mal, de la coopération des responsables juifs et même de la résignation de la masse des victimes », indique-t-on Compagnon, à raison au vu de son analyse passionnante. Et de conclure : « La même année que La Grande Vadrouille , vision distrayante et inoffensive de l’Occupation, le débat ouvert par le livre de Steiner annonce une inflexion historiographique majeure. » L’année suivante sera publiée La Grande Rafle du Vél’ d’Hiv .
Une année justement nommée
On pourrait revenir à l’envi sur nombre d’autres plongées dans l’actualité de cette année 1966. Les 500 pages référées, on ne peut être qu’ébloui par la profondeur de la documentation, la pertinence de l’analyse, la souplesse d’un style qui ne laisse pas place à l’ennui (si tant est qu’on connaît un peu l’histoire intellectuelle des dernières décennies). Au point qu’on ne peut que regretter la brièveté de la page qui recense quelques événements diplomatiques, industriels et économiques marquants : inauguration de l’usine marémotrice de la Rance, de l’usine de séparation isotopique de Pierrelatte, création des villes nouvelles, discours de Phnom Penh.
Mais on ne peut pas demander à Antoine Compagnon un savoir encyclopédique, et l’entreprise serait sans doute épuisante pour le lecteur aussi. Remercions-le et admirons-le d’avoir su recréer, avec tant de vigueur et de profondeur, cet étonnant et décisif foisonnement d’idées que fut 1966, la justement nommée année mirifique.
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