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À Gaza, des corps enfouis par des bulldozers israéliens dans des fosses communes

publié le 07/12/2025 par grands-reporters

Chapeau
Images satellites, vidéos géolocalisées, témoignages de soldats : l’investigation de la chaine de télévision américaine met en lumière des corps de Palestiniens tués près de Zikim, enterrés ou déplacés au bulldozer.

Au point de distribution alimentaire

L’enquête de CNN publiée début décembre jette un jour cru sur une zone déjà meurtrie : le point de passage de Zikim, au nord de la bande de Gaza. Là, où des milliers de Gazaouis se pressaient pour obtenir farine et vivres, des dizaines d’entre eux auraient été tués par des tirs israéliens puis ensevelis à la hâte dans des fosses communes, parfois même écrasés ou abandonnés sur place, selon une accumulation d’éléments visuels et de récits concordants.

Les images analysées– vidéos de terrain, séquences publiées sur les réseaux sociaux, imagerie satellite – dressent un tableau d’une rare brutalité : corps en décomposition autour de camions d’aide renversés, dépouilles partiellement ensevelies sous le sable, bulldozers en activité dans des zones où les tirs ont été documentés.

L’armée israélienne nie toute intention d’enterrer des corps ou de tirer sur des civils, affirmant ne pas viser des innocents et évoquant de simples « opérations de routine ». Mais les faits décrits, s’ils étaient confirmés, constituent des violations directes du droit international humanitaire, qui impose l’identification et l’inhumation décente des morts.

Des Gazaouis tués lors de distributions de nourriture

Tout commence à la mi-juin. Deux témoins rapportent la même scène : un camion d’aide humanitaire pris d’assaut par une foule affamée, puis la fusillade. Une vidéo géolocalisée montre le camion renversé, entouré de corps déjà en décomposition. Les secouristes ne pourront récupérer que quinze dépouilles ; une vingtaine disparaîtront à jamais.

Le 11 septembre, deux autres vidéos vérifiées par la chaine de télévision américaine ontrent des habitants fuyant sous le feu, sacs de farine sur l’épaule. L’analyse acoustique situe l’origine des tirs à environ 340 mètres : la position des soldats israéliens présents ce jour-là.

Le ballet des bulldozers

Entre juin et septembre, les images satellites montrent une présence continue de bulldozers israéliens dans la zone. Certaines séquences semblent liées au déblaiement ; d’autres à la création ou à l’élargissement de fosses. Des témoins – chauffeurs de camions d’aide, habitants, secouristes – décrivent des corps repoussés, déplacés ou recouverts de sable.

« Je vois des morts à chaque fois que je traverse Zikim… J’ai vu des bulldozers israéliens enterrer les corps », confie un conducteur.

Dans plusieurs cas, selon l’enquête, les corps étaient trop dégradés ou trop exposés pour être récupérés. Un secouriste décrit des cadavres « manifestement là depuis longtemps » et mutilés par des chiens errants.

Localisation satellite de zones probables de fosses communes – CNN

Des témoignages internes à l’armée

Deux anciens soldats israéliens ont accepté de parler, sous anonymat. L’un décrit neuf corps abandonnés près d’un avant-poste début 2024, finalement recouverts par un bulldozer, sans enregistrement, sans marquage. Un autre, capitaine, affirme n’avoir jamais reçu la moindre instruction sur la gestion des cadavres palestiniens pendant l’offensive : lorsqu’un corps bloque une route, la solution trouvée fut de le pousser dans une fosse.

Ce type de pratiques n’est pas isolé, assure Breaking the Silence, ONG recueillant les témoignages de militaires israéliens. L’organisation avait déjà alerté sur des cimetières détruits, des tombes profanées, des corps déplacés. CNN avait documenté en 2024 la découverte de centaines de dépouilles anonymes autour de l’hôpital Nasser, à Khan Younès.

Une violation claire du droit international

Pour Janina Dill, codirectrice de l’Institut d’Oxford sur l’éthique et le droit des conflits armés, les règles sont sans ambiguïté : les belligérants doivent identifier les morts, marquer les tombes, coopérer pour leur restitution. L’article 17 des Conventions de Genève impose l’examen préalable des corps et l’inhumation individuelle « dans toute la mesure du possible».

Manquer à ces obligations, dit-elle, revient à faire des morts des disparus et à priver les familles de toute possibilité de deuil. Et si les corps sont délibérément endommagés ou traités de manière dégradante, cela peut constituer un crime de guerre.

«Le triangle des Bermudes ».

La famille d’Ammar Wadi, 17 ans, disparu en juin après être parti chercher de la farine, n’a plus de nouvelles depuis six mois. Son dernier message – « Maman, pardonne-moi s’il m’arrive quoi que ce soit » – est désormais tout ce qu’il leur reste. Comme elle, des dizaines de familles cherchent encore un fils, un frère, un père disparus dans ce no man’s land que les chauffeurs appellent « le triangle des Bermudes ».

L’armée israélienne, comme d’habitude, ne reconnaît pour l’heure, rien de ce qui lui est reproché. Mais les questions s’accumulent : combien de familles condamnées à ne jamais savoir, de morts sans sépulture, de fosses anonymes ?


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