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A la recherche des migrants en Méditerranée. Journal de bord de l' »Aquarius ».

Photos publié le 04/07/2021 | par Jean-Paul Mari

Jean-Paul Mari, écrivain et ex-grand reporter au « nouvel Observateur » , et Franck Dhelens, réalisateur, ont embarqué à bord de l’« Aquarius », un navire qui sillonne les eaux territoriales libyennes pour porter secours aux migrants. De cette expérience, ils ont tiré un documentaire, « les migrants ne savent pas nager ».
Jean-Paul Mari en décrypte sept images-clés.


Reportage réalisé en Février 2016 lors de la première mission de l’Aquarius

 

 

                                                       Texte seul

 

PORTFOLIO Journal de bord

JEAN-PAUL MARI, écrivain et ex-grand reporter au « Nouvel Observateur », et FRANCK DHELENS, réalisateur, ont embarqué à bord de l’« Aquarius », un navire
qui sillonne les eaux territoriales libyennes pour porter secours aux migrants. De cette expérience, ils ont tiré un documentaire, « Les migrants ne savent pas nager ».

Jean-Paul Mari en décrypte sept images-clés.

(En collaboration avec Hélène Riffaudeau)

LE PREMIER CHOC EST VISUEL

« Cette mer-là, je ne la reconnais pas. La Méditerranée, c’est bleu, lumineux, hédoniste. Celle-ci est un cime- tière de basalte noir, des vagues de lave de 4 mètres qui montent et descendent. Une mer d’angoisse. La Médi- terranée gronde. Huit jours que l’“Aquarius” a quitté Lampedusa. Huit jours de tempête. Accrochés à leurs jumelles, les veilleurs scrutent le vide.

Aucune embarcation de migrants ne peut prendre la mer. L’attente grignote lentement les nerfs. Il faut filmer ce vide, ce temps suspendu, pour les sauveteurs et les migrants. Combien sont-ils de l’autre côté à attendre eux aussi ? L’an dernier, ils étaient un million à tenter la grande traversée. Pourquoi font-ils ça ? Et pourquoi est-ce que nous ne faisons rien ? »

LUI, C’EST KLAUS VOGEL

« Klaus, le capitaine de marine marchande allemande. Der- rière l’aspect débonnaire, une volonté de fer. Tout a com- mencé il y a moins d’un an. Les gens se noient, il faut les sauver. L’Europe ne fait rien, faisons-le nous-mêmes. Neuf mois plus tard, l’“Aquarius” patrouille face aux côtes li- byennes. Impressionnant. Les autres ? Jean, un marin qui voit la mer comme une religion du dépouillement. Anne, médecin, quinze ans à Médecins du Monde, a vu la saleté du monde, humanité intacte. Céline, infirmière, une jeune femme douce en colère. Patrick, photographe, à 20 ans avec les boat people en mer de Chine, à 50 ans sur l’“Aquarius”.

Et Zen, le migrant érythréen installé à Nice. Et qui vient tendre la main à celui qu’il était. »

LÀ, LE SON EST PLUS IMPORTANT QUE L’IMAGE

« Le message craque, dur, métallique, sur la radio de bord : “‘Aquarius’/‘Aquarius’/Répondez.” Un groupe de dauphins arrive droit sur nous et se place juste devant la proue du bateau. Comme s’ils nous guidaient. La vigie signale un point blanc à l’horizon. Et les dauphins disparaissent. Au ras de l’eau, l’œil de la caméra GoPro rend l’irréalité du sau- vetage. Le son, encore. Les voix africaines des hommes au loin dans leur rafiot de plastique : “Prenez les enfants !” Des gilets de sauvetage rouges volent au-dessus des naufragés. On les hisse à bord. Ils chancellent, gris de froid, de faim, de peur, de fatigue. Franck, le cameraman, filme. Moi, j’ai oublié le film, les images. Tout. »

UN BÉBÉ VOLE DE BRAS EN BRAS JUSQUE SUR LE PONT DU NAVIRE

« A bord, sa mère s’effondre. Un homme, la jambe fracturée, pousse un hurlement de bête blessée, les autres, hagards, écarquillent les yeux, balbutient : “Fini ? C’est fini ? Vraiment ?” Le pont est couvert de corps d’hommes affa- lés. La mer, le bateau, la passerelle, tout était vide, il y a un instant à peine. D’où viennent- ils, tous ces inconnus ? Dans leurs regards, il y a cette mort qu’ils ont regardée droit dans les yeux. Et si personne n’avait repéré leur bou- chon de plastique sur l’eau ? Et puis, soudain, ce moment de grâce. Là, un homme, à genoux, les deux bras levés vers le ciel qu’il remercie. Une scène au ralenti. Cela dure une éternité. Au montage, personne n’aura le cœur d’en couper une seule seconde. »

QUAND ON L’A HISSÉ SUR LE PONT, IL GRELOTTAIT

« Sur son tee-shirt blanc, cette inscription : “J’aime pas le lundi.” J’ai regardé ma montre, il était 6h40 du matin, ce lundi. Chaque mi- grant est une épopée. Depuis son départ de Guinée-Bissau, celle d’Assiz a duré sept ans, à travers toute l’Afrique, jusqu’à cette plage de Libye, sa terreur de l’eau et la guerre entre migrants pour monter sur le Zodiac. Et puis

il y a Moussa, son regard d’animal traqué, sa jambe cassée, ses deux frères abattus sur la plage : “En Libye, il n’y a pas de loi.” Et Cyrille, le Camerounais au français châtié, qui parle de tortures et de viols, dans un monde qui a perdu son sens. Dans quelques heures, tous seront débarqués à Lampedusa. Vite ! Il faut faire vite. Les écouter. »

LAMPEDUSA, LA SICILE, L’ITALIE, L’EUROPE, LA TERRE PROMISE EST LÀ DEVANT EUX

« Enroulés dans une couverture grise, les survivants balancent sur le pont leur marche des sépulcres. Mais la nuit est passée. La métamorphose est accomplie. On a secouru des naufragés ano- nymes du radeau de la Méduse, on débarque des hommes qui ont retrouvé leur identité. Ils écarquillent un peu les yeux en voyant arriver les garde-côtes italiens, Martiens enfouis dans leur com- binaison blanche, gants en plastique et masque sur le nez. Là-bas, sur le port, des voitures de policiers attendent à côté des ambu- lances de la Croix-Rouge. Les boat people étaient des réfugiés, nos rescapés ne sont que des migrants. Les temps ont changé. »

L’USAGE DE LA CAMÉRA GOPRO ENCORE

« Elle seule a la brutalité et l’irréalité nécessaires pour rendre ce dernier sauvetage. Le Zodiac s’est cassé en deux par le milieu. Les naufragés ont de l’eau jusqu’à la poitrine. Ce n’est plus un sauvetage, c’est le chaos, une guerre sauvage contre la mort. Les migrants terrorisés qui se jettent à l’eau, se noient, ces grappes d’hommes accrochés au canot de sauvetage, cette main agrippée devant l’objectif de la caméra, le cri d’un homme qui lâche prise : “Help me !” C’est dur, inhumain. Fallait- il montrer cela ? Oui. Sans aucun doute. Pour dire que chaque sauvetage peut être une tragédie. Et que derrière la “crise des migrants”, il y a d’abord des hommes et des femmes qui se noient.

«Lesmigrants ne savent pas nager», samedi,à 23h20, sur Public Sénat. Rediffusion le 10 à 10h20 et le 15 à 17h30.

 


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