À Moscou, l’université Bauman forme en secret l’élite des hackeurs du Kremlin
Révélation par un consortium de sept médias: dans les salles de classe de l’université , on forme les futurs agents du GRU, le service de renseignement militaire russe.
Dans un bâtiment néoclassique aux façades beiges longeant la Moskova, l’une des plus prestigieuses universités techniques de Russie cache un secret bien gardé. L’université Bauman, vénérable institution fondée en 1830, abrite depuis plusieurs années le « Département 4 », une structure clandestine qui forme les futurs agents cybernétiques du GRU, le redoutable service de renseignement militaire russe.
C’est ce que révèle une enquête exclusive menée par un consortium de sept médias internationaux – Le Monde, Der Spiegel, The Guardian, The Insider, Delfi, VSquare et Frontstory – dont les résultats ont été publiés ce mercredi. Basée sur plus de 2 000 documents internes confidentiels, cette investigation lève le voile sur la militarisation systématique de l’éducation supérieure russe au service de la guerre hybride de Vladimir Poutine.
Des cours pour « hacker un serveur » et « créer un virus »
Les documents obtenus par les journalistes – programmes d’enseignement, contrats, listes nominatives couvrant 2022 à 2024 – détaillent le fonctionnement du Département 4, également appelé « Formation spéciale ». Cette structure est divisée en trois filières, dont la principale, le programme 093400 ou « Service de reconnaissance spéciale », forme directement pour le GRU.
Contrairement aux cursus classiques de cybersécurité, les étudiants de Bauman apprennent explicitement à « développer une campagne de propagande », « hacker un serveur », « créer un virus » et « cracker un mot de passe ». Le GRU supervise personnellement le recrutement, envoyant ses officiers administrer les examens et valider les affectations. À leur diplôme, les meilleurs éléments rejoignent les unités d’élite du renseignement militaire.
Daniil Porshin : du terrain de football aux cyberattaques
Le parcours de Daniil Porshin illustre parfaitement ce système. Étudiant modèle pendant six ans à Bauman, où il maintenait des résultats quasi-parfaits tout en jouant dans l’équipe de football de la faculté, il a été diplômé en 2024. Puis il a disparu des radars civils. Les documents révèlent qu’il a été secrètement affecté à l’Unité 26165 du GRU, mieux connue sous le nom de Fancy Bear, l’un des groupes de hackeurs les plus redoutés au monde. Quinze autres étudiants de sa promotion ont suivi le même chemin.
Cette unité porte la signature de nombreuses opérations majeures contre l’Occident. En 2015, elle a saboté la chaîne TV5 Monde pour y diffuser de la propagande jihadiste. En 2017, elle a volé les emails de l’équipe d’Emmanuel Macron en pleine campagne présidentielle. En 2024, elle a tenté de déstabiliser l’organisation des Jeux olympiques de Paris. Entre-temps, elle a piraté le Bundestag allemand, compromettant les comptes de la chancelière Angela Merkel, et infiltré le Comité national démocrate américain pour influencer l’élection présidentielle de 2016.
Une institution au service de l’appareil militaire
L’université Bauman n’est pas devenue une pépinière d’agents du GRU par hasard. Dans une correspondance de 2013 consultée par The Guardian, le recteur informait le ministre de la Défense que Bauman effectuait plus de recherches pour le ministère que n’importe quel établissement russe, avec plus de 40% de ses travaux réalisés pour ce ministère.
Vladimir Poutine lui-même a visité l’université en avril 2025. Le compte-rendu officiel du Kremlin a soigneusement omis toute mention du Département 4. Pourtant, c’est bien là que se forge l’avenir de la cyberguerre russe, dans une fusion totale entre éducation supérieure et appareil sécuritaire.
Faire la guerre sans tirer un coup de feu
Les diplômés de Bauman déploient aujourd’hui des techniques sophistiquées documentées par les agences occidentales : campagnes massives de « password spraying » testant des milliers de mots de passe sur de multiples comptes, vagues de spear-phishing individualisé dans la langue native des cibles, développement de malwares comme Drovorub utilisé contre l’Ukraine.
Cette enquête montre comment Moscou a transformé une institution centenaire en arme stratégique, formant méthodiquement une armée de l’ombre capable de frapper les démocraties occidentales sans tirer un seul coup de feu. Dans les salles de classe de Bauman, la guerre du XXIe siècle s’apprend sur des claviers.
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