Accord de paix : l’ombre du grand absent
Un accord de paix est signé, mais un nom manque : Marwan Barghouti, « Mandela palestinien », en prison. Israël l’a exclu des libérations. Sans lui, la paix sera-t-elle possible ?
Dans Gaza anéantie par les bombes et saignée à blanc par la guerre, où 67 000 hommes, femmes et beaucoup d’enfants sont ensevelis dans les ruines, des colonnes de réfugiés marchent vers le Nord, vers chez eux ou ce qu’il en reste. Avec l’espoir que l’accord de paix ne sera pas qu’un cessez-le-feu éphémère, mais le début d’un processus qui aboutira à une paix durable, sinon juste. La question est : veut-on vraiment la paix ? Oui, si l’on en croit l’accord en vingt points ; non, si l’on analyse la méthode.
Si le regard s’élève bien au-dessus des décombres de la ville pour embrasser la région et l’histoire des grands conflits, une autre question se pose : pouvait-on aboutir à la paix en Afrique du Sud sans Nelson Mandela en liberté en 1990 ? À la fin du conflit en Irlande du Nord sans la libération de Gerry Adams ? À la réconciliation en Uruguay en 1985 sans José Mujica ? À la reconnaissance – déjà – Israël-Palestine avec Yasser Arafat toujours assigné à résidence ? Non, bien sûr.
Pourtant, à la vague de libération prévue de Palestiniens – 1 722 Gazaouis arrêtés et 250 prisonniers, dont certains condamnés à perpétuité pour des crimes de sang – il manque un nom. Il était bien présent sur la première liste de négociation établie sous l’œil des Américains, mais Israël a fait pression pour qu’il en soit retiré « secrètement ». La ligne dure l’a emporté. Marwan Barghouti, 66 ans, vingt-quatre années d’incarcération, ne sera pas libéré avec les autres.
Il faut croire qu’Israël a toutes les raisons de le craindre. Alors, qui est celui que l’on a surnommé le « Nelson Mandela » de la Palestine ?
Tout simplement la figure la plus populaire et la plus emblématique du mouvement national palestinien. Pour Israël, c’est un dangereux terroriste ; pour des millions de Palestiniens, un homme hautement respecté, symbole d’unité et de résistance, ancré dans l’histoire. Né en 1959 dans le village de Kobar, près de Ramallah, milieu rural modeste, étudiant à l’université de Birzeit, orateur charismatique et leader étudiant, il rejoint le Fatah de Yasser Arafat, dont il devient un des cadres montants. Arrêté et expulsé par Israël après la première Intifada de 1987, il revient en Cisjordanie en 1994 à la faveur des accords d’Oslo.
La nouvelle génération du Fatah, c’est lui : verbe clair, critique envers la corruption et la vieille garde, favorable à une réforme démocratique de l’Autorité palestinienne, acteur du dialogue avec la gauche israélienne — il dérange.
En 2000 éclate la seconde Intifada. Il en est, à la tête des Tanzim, la figure de proue. Opposé aux attaques contre des civils israéliens : « Je ne suis pas un terroriste, ni un pacifiste : je suis un homme qui résiste à l’occupation. » Ce n’est pas l’avis d’Ariel Sharon. Deux ans plus tard, en 2002, il est arrêté et présenté comme le « cerveau des attentats ». Au procès (2003-2004), mué en tribune politique, il refuse de reconnaître la légitimité du tribunal et dénonce « l’occupation coloniale ». L’accusation de meurtres repose sur des témoignages. L’ancien ministre de la Justice Yossi Beilin a depuis reconnu qu’aucun lien direct n’avait été établi entre Barghouti et les attaques mortelles. Verdict : cinq fois la prison à vie… plus quarante ans supplémentaires.
Soumis à l’isolement, régulièrement brutalisé selon ses avocats, Marwan Barghouti tient bon. Son visage orne les murs de Ramallah et de Gaza. En prison, il continue d’écrire, d’appeler à la résistance et à la réconciliation. En Europe, plusieurs villes l’ont fait citoyen d’honneur. Son autorité morale et sa popularité restent intactes. Tous les sondages le montrent en tête devant le président Mahmoud Abbas et même les dirigeants du Hamas : « Marwan a une vision et c’est un homme sérieux. Il gagnerait n’importe quelle élection », affirme un compagnon de lutte. En Israël, certains responsables de gauche ont longtemps plaidé pour sa libération, y voyant le seul partenaire palestinien crédible pour une paix durable.
Marwan Barghouti a un projet politique clair : une solution à deux États. Et il est sans doute capable de rallier les Palestiniens. Deux États, la fin de la colonisation, la fin du cauchemar de la guerre, une paix durable et juste. Ce dont les durs du gouvernement d’extrême droite de Netanyahou, comme Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich — ultra-sionistes, suprémacistes et jusqu’au-boutistes — ne veulent pas entendre parler. Alors, tous, mais surtout pas lui !
Voilà pourquoi son nom a été biffé, dans le secret des desseins cachés, de la liste des prisonniers à libérer. Et, désormais, sur cet « accord de paix », plane l’ombre de ce grand absent.

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