Le site des amoureuxdu grand-reportage

Accueil des étrangers… Témoignage d’une expérience vécue à la préfecture de Nantes

Bloc-Notes publié le 05/01/2020 | par grands-reporters

Témoignage d’une expérience vécue à la préfecture des Pays de la Loire sise quai Ceineray, à Nantes
de décembre 2019 à janvier 2020.


Monsieur le Préfet de la région Pays de la Loire, Préfet de la Loire- Atlantique, monsieur Claude d’Harcourt,

permettez-moi, s’il vous plaît (ou pas), de ne pas vous envoyer cette lettre ouverte et de me contenter de l’écrire. Vous l’expédier reviendrait, tel que je le subodore, à uriner dans un crincrin, puisque les barrages qui vous protègent l’intercepteraient avant qu’elle ne soit déposée sur votre bureau et que, si par miracle cela advenait, elle serait illico, et verticalement, dirigée par votre main (qu’on dit de fer) dans la préfectorale poubelle.

C’est une anecdote personnellement vécue qui me fait (vous) écrire. Mais, comme le dit Georges Didi-Huberman, « On ne témoigne jamais pour soi. On témoigne pour autrui. »

Accompagnant une Malagasy en butte à un problème administratif ubuesque avec son visa, je me suis rendu lundi [23 décembre 2019] à votre préfecture pour demander à vos services de démêler ce sac de nœuds. Nous sommes arrivés à 14 h 30, sachant que la préfecture fermerait ses guichets à 16 h 30 [en réalité 16 h 15]. Dehors (je dis bien dehors, puisque ses portes étaient fermées et gardées), nous avons attendu dans une file de près de cent personnes. Un peu avant 15 h 30, constatant qu’il restait plus de cinquante personnes devant nous à moins d’une heure de la fermeture, nous avons renoncé.

Le lendemain, j’ai téléphoné au standard de la préfecture. La mise en attente de mon appel a duré une bonne demi-heure. Lorsqu’une personne m’a répondu, je lui ai expliqué la demande de cette amie. Cette personne m’a répondu qu’elle n’avait aucune idée de la procédure à suivre et qu’elle ignorait si la préfecture était compétente ; puis je l’entendis interroger plusieurs de ses collègues.

Dans l’écouteur, je percevais un brouhaha considérable, fait de nombreuses voix (sans doute étais-je en communication avec l’accueil) qui m’empêchait de comprendre clairement ce que me disait mon interlocutrice. J’ai toutefois deviné, plus qu’entendu, qu’elle me conseillait de venir physiquement à la préfecture, me précisant qu’on pouvait prendre rendez-vous « en ligne ».

Quelques jours plus tôt, un ami étranger en procédure de demande d’asile, avait ainsi demandé un rendez-vous via Internet et on lui en proposa un… en mars 2020, alors que, bien sûr, ses démarches exigeaient une intervention rapide (et obligatoire). J’ai quand même tenté cette prise de rendez-vous électronique ; réponse : « Il n’existe plus de plage horaire libre pour votre demande de rendez-vous.

Veuillez recommencer ultérieurement. » Même réponse le mercredi, puis le jeudi.

Nous n’avons pu revenir à la préfecture que vendredi [27 décembre 2019]. Plus tôt, par prudence, soit à 12 h 15, bien que nous sachions que la préfecture ferme de 12 à 13 h 30.

À ce que l’on m’a dit, cette attente obligatoire à l’extérieur du bâtiment, et sans aucun abri ni siège, aurait été mise en place voilà environ un mois [novembre 2019], c’est-à-dire à l’entrée de l’hiver, quand il fait froid, toujours, quand il pleut, souvent. Auparavant, même après avoir attendu d’abord dehors en raison de l’affluence, on entrait dans la préfecture où l’on prenait un numéro d’ appel et l’ on attendait, assis sur une banquette lorsqu’on trouvait une place ; on attendait (je parle par expérience) deux heures les bons jours plus souvent trois heures, n’ayant parfois pas été appelé à l’heure de la fermeture. Ce qui explique que les files d’attente se formaient dès six heures du matin, trois heures avant l’ouverture, quand les étrangers, par un étrange dispositif, ont tous rendez-vous en même temps, soit à 8 h 45.

Nous sommes donc arrivés, ce vendredi, à 12 h 15, nous plaçant à l’arrière d’une file d’une cinquantaine de personnes. Dans le froid et le vent. À partir de 13 h 30, un monsieur Sécurité a fait entrer les gens au compte- gouttes, la grille s’ouvrant et se refermant sur chaque personne telle une guillotine. Aucune impatience dans la file, aucune incivilité, chacun restant à sa place avec calme et résignation.

Une heure passa encore, qui nous permit de progresser de vingt centimètres. Puis deux heures. Bientôt trois. Mais il fut 16 h 15, heure fatidique de la fermeture (jusqu’au jeudi suivant !) : après quatre heures d’attente, nous n’avons pas pu entrer ni échanger avec aucun membre du personnel. Il n’ y a plus d’ accueil accessible dans votre préfecture.

Comme vous le savez, ces gens qui se rendent à la préfecture sont en grande majorité des étrangers, parce que soumis à une folle paperasserie. Aussi, lorsqu’un Français se présentait pour quelque démarche personnelle, demandait-il, éberlué : « Mais qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? » — Eh bien, c’est ainsi chaque jour, chère madame, cher monsieur…

Voilà donc, Monsieur le Préfet, l’image que vous donnez de l’accueil que réserve aux étrangers l’État français – que vous représentez. Un accueil dans lequel se conjuguent l’irrespect et le mépris. Un accueil indigne que des centaines de citoyens nantais peuvent constater clairement, chaque jour, de 6 à 16 h 15, en passant devant la préfecture dont l’entrée se trouve située à un carrefour très emprunté du centre de la ville.

Ne les voyez-vous pas, Monsieur le Préfet, ces interminables files d’attente, n’avez-vous jamais eu la curiosité de vous y mêler pour compter les heures et écouter les réactions de ces personnes qui, malgré ce que vous leur faites subir, restent calmes et respectueuses ? Il me semble que tout patron ou responsable devrait se mettre, disons physiquement, à la place de ses clients ou usagers afin de pouvoir mesurer concrètement ce qu’ils vivent.

Comme vous ne l’ignorez pas, les demandeurs d’emploi sont nombreux en France. Beaucoup d’entre eux seraient aptes à travailler dans une préfecture, au service de toutes et de tous, seraient heureux de pouvoir le faire. Un personnel augmenté permettrait de mettre un terme à ce dysfonctionnement inacceptable ; de même que des horaires d’ouverture élargis : on ne ferme pas à 16 h 15, ni entre 12 et 13 h 30, quand la demande est pressante.

Vous me voyez donc révolté par cette situation, non pour ce que j’y ai personnellement vécu, mais pour ce que vous faites vivre à des centaines, à

des milliers d’individus traités comme du bétail, un bétail qui semble vous gêner, un bétail malvenu ; je suis Français et vous faites honte à mon pays, pays dit des droits de l’Homme, dit terre d’asile, dit des Lumières…

Je citais plus haut Georges Didi-Huberman, revenons-y. Ce philosophe écrit ceci, encore : « Lorsqu’une société se met à confondre son voisin avec l’ennemi, ou bien l’étranger avec le danger, lorsqu’elle invente des institutions pour mettre en œuvre cette confusion paranoïaque, alors on peut dire, en toute logique historique – et non pas selon un simple point de vue éthique – qu’elle est en train de perdre sa culture, sa propre capacité de civilisation. » (Livre Passer, quoi qu’il en coûte, Éditions de Minuit.)

Je vous prie de croire, Monsieur le Préfet sans respect, en l’assurance de mes respectueuses salutations.

2.- Ajouté le soir du vendredi 3 janvier 2020 :

L’histoire ne s’arrête pas là, je me permets donc de raconter ci-dessous la suite, ce post de lettre ouverte ayant suscité sur ma page Facebook (28 décembre 2019, 17 h 45) 131 likes, 133 partages et 60 commentaires indignés.

Parmi ces commentaires, l’un nous conseillait de nous rendre à la sous- préfecture d’Ancenis où le temps d’attente semble raisonnable. J’y ai donc téléphoné illico : « Nous ne traitons plus les visas ». L’employée, très aimable, me laissa comprendre qu’elle regrettait ces réductions de compétences de la sous-préfecture. Je me suis alors souvenu que lors d’un séjour à Calais, fin 2018, j’avais appris que la sous-préfecture avait fermé son accueil des étrangers ; à Calais où les migrants nombreux et aux situations administratives diverses sont soumis à d’incessantes démarches ! Ils sont donc obligés de se rendre à la préfecture d’Arras alors qu’ils n’ont, bien souvent, aucun revenu leur permettant d’acquitter le prix du déplacement. Voilà encore comment l’État français facilite le quotidien des étrangers…

Puisqu’on nous avait dit le vendredi [27 décembre], à la fermeture de la préfecture, de revenir jeudi [2 janvier] (préfecture fermée les lundi, mardi et, bien sûr, mercredi 1er janvier), notre amie malagasy J. y est évidemment allée jeudi matin, peu après l’ouverture de 9 heures. Miracle : il n’y avait pas de file d’attente ! Mais une fois entrée, elle apprit qu’un personnel réduit au minimum ce jour-là ne traitait ni les questions de visas ni presque aucune autre demande : « Revenez demain ! » Encore une heure perdue (sans compter deux heures de trajet aller et retour, depuis le lieu de son hébergement jusqu’à la préfecture).

Le vendredi 3 janvier, J. se place dans la file d’attente à 9 heures. Je la rejoins à 11 h 30 et nous comptons vingt personnes devant nous ; dehors toujours, sous la pluie cette fois. Je constate, montre en main, que portes et grilles peuvent parfois rester fermées plus de trente minutes d’affilée sans que personne ne soit invité à entrer. Nous avons tout le temps d’observer la désorganisation de cet « accueil » : face aux trois portes, aucune file n’est clairement installée, matérialisée, aucun affichage n’apparaît pour les rendez-vous, les sans rendez-vous, les cartes grises, etc.

Quelques barrières métalliques ont été placées à la va-vite (ou plutôt, dans cette situation, à la va comme je te pousse) sur les marches, bancales car non fixées, et contenant donc très imparfaitement la file, plusieurs personnes pouvant s’y placer de front. Faute de la moindre indication, celui qui vient là pour la première fois ne sait pas où se placer. Les personnes ayant un rendez-vous montent en haut des marches, près des portes, et agitent leurs papiers à bout

de bras, sachant qu’ils sont autorisés à passer devant les « sans rendez- vous » ; leur admission à l’intérieur se fait dans le plus grand désordre.

À 11 h 56 précises, la préfecture ferme pour la pause méridienne. Dans ces quatre minutes volées à l’horaire officiel, une personne aurait pu être reçue, non ? Je chipote, certes, mais je suis sérieux.

Nous n’avons guère avancé et la préfecture ferme donc pour une heure trente. Bien sûr, personne ne quitte la file d’attente puisque personne ne veut perdre sa place : chacun patientera jusqu’à 13 h 30 sans avancer d’un pouce. Derrière nous, un jeune homme confie qu’il a pris, pour la deuxième fois, un jour de congé sans solde afin de venir chercher je ne sais quel papier à la préfecture.

Pourquoi, moi, français, nantais, vazaha, est-ce que j’accompagne J. qui est malagasy et noire ? Parce que je connais et que j’ai plusieurs fois déjà fait l’expérience de ce qu’on appelle « l’effet white face », bien connu des associations d’aide et de soutien aux étrangers : oui, dans de nombreux cas, dans les administrations françaises, une personne noire a beaucoup plus de chances d’être écoutée, et sa demande satisfaite, si elle se présente en compagnie d’un blanc. Oui !

Précision pour qui se poserait cette question : les toilettes de la préfecture sont bien sûr inaccessibles – et le premier café ouvert est assez éloigné…

Plus nous nous approchons de l’entrée, au terme de tant d’heures d’attente, plus la pression s’intensifie dans le rang, non sans confusion sur l’ordre de passage. Quelques (rares) resquilleurs en profitent, au risque de créer un désordre qui offrirait aux autorités une occasion rêvée de restrictions et de brimades supplémentaires : les enfants pas sages seront punis.

À 15 h 15, il reste six personnes devant nous. Nous pouvons ainsi estimer que sept personnes sans rendez-vous sont reçues à l’heure. La préfecture des Pays de la Loire (3,8 millions d’habitants) se révèle donc incapable de « traiter » plus de quarante « sans rendez-vous » par jour.

Une demi-heure plus tard, soit à une demi-heure de la fermeture, nous sommes toujours dans l’incertitude : passerons-nous quand quatre autres personnes sont littéralement écrasées avec nous sans qu’aucun ordre d’entrée ne puisse plus être clairement défini ?

À 15 h 50, la grille et la porte s’ouvrent devant nous. Nous sommes poussés, tirés, bousculés, compressés, écrabouillés, mais nous sommes à l’intérieur !

Entrés! Après, donc, cinq heures et cinquante minutes d’attente ininterrompue. Ou, en temps cumulé sur quatre jours, quatorze heures : quatorze heures d’attente (dehors) pour accéder aux renseignements d’une préfecture… Boza ! Boza ! Boza ! À l’intérieur, toute la rangée de guichets, sur la gauche, est fermée. Seul l’espace Renseignements est accessible, où se tiennent trois employés dont un seul reçoit les requérants : un très jeune homme. Nous attendons notre tour derrière trois personnes. Je demande candidement à un employé qui se trouve debout dans l’entrée, avec le vigile, pourquoi il faut désormais attendre à l’extérieur : « À l’intérieur, il y a eu des troubles à l’ordre public… » Il me semble que le maintien de l’ordre à l’intérieur de la préfecture revient à Monsieur le Préfet et qu’avec une surveillance bien organisée, cet ordre ne doit pas être très compliqué à faire respecter ; mes précédentes visites, assez régulières depuis trois ans, ne m’ont jamais fait assister à la moindre incivilité, passons…p Il me semble également évident que l’insupportable attente à l’extérieur risque à tout moment de provoquer des « troubles à l’ordre public », sans doute plus manifestes, dont pourront inévitablement se trouver accusés « tous les étrangers »…

De l’intérieur, plus encore que de l’extérieur, les gens qui attendent et se pressent contre les grilles apparaissent comme les animaux d’un zoo. Certains, à bout de patience après plusieurs heures d’attente, toquent contre les vitres, supplient qu’on leur ouvre. De temps en temps, un employé menace verbalement l’un ou l’autre des impatients : « Toi, je t’ai bien vu, la prochaine fois, je ne te ferai pas entrer ! » (sic). Le jeune homme au congé sans solde n’est pas entré et n’entrera pas aujourd’hui.

Des bribes de conversations avec plusieurs employés nous font comprendre qu’ils sont les premiers à regretter cette situation, que leurs effectifs sont trop réduits, que l’État ne recrute pas assez de fonctionnaires… Une seule personne pour recevoir les usagers dont plus de cent sont venus aujourd’hui, c’est en effet un peu juste…

En ce qui nous concerne, après une bonne vingtaine de minutes, nous avons été reçus par ce jeune homme dont la compétence nous a semblé indiscutable et qui se montra attentif, patient et compréhensif. J. repartit avec des conseils et des renseignements rassurants, mais le responsable des visas étant absent ce jour-là, aucune solution concrète ne put lui être apportée, aucune décision ne put être prise, aucun document officiel ne put lui être fourni. Une heure plus tard, répondant à mes questions au téléphone, un fonctionnaire de la Police aux frontières m’affirma que les conseils et renseignements fournis par la préfecture étaient erronés …

Voilà donc, chers amis, chers Nantais, chers Ligériens, chers Français, ce que nous avons vécu, et ce que vivent des centaines, des milliers de personnes, à la préfecture des Pays de la Loire sise dans le centre de Nantes et frappée de l’inscription Liberté Égalité Fraternité. Chacun pourra dire s’il estime ce traitement normal…

 


TOUS DROITS RESERVES