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Ah! Que la République de Weimar était belle!

publié le 25/10/2025 par Laurent Perpere

Livre « L’ivresse des sommets ». . Une plongée saisissantes dans la République de Weimar, entre modernité fulgurante et vertige politique.

Harald Jähner avait publié l’année dernière l’excellent Temps des loups, description de l’Allemagne d’après-guerre. Il revient avec son dernier ouvrage sur la première après-guerre, celle de la méprisée et méconnue République de Weimar.

La remarquable méthode avec laquelle il déployait son propos, faite d’un efficace mélange de considérations générales et de plongées dans le détail quotidien à partir de lettres ou journaux, est ici moins flagrante et, de ce fait, la couleur moindre. La presse (foisonnante à l’époque) est la base essentielle de sa passionnante recréation de ces quinze années.

Passionnante parce que la société et la politique de la République de Weimar ne se lisent généralement qu’au prisme de l’avènement du nazisme.

Née dans un pays battu après quatre années d’une guerre terrible qui pourtant n’a jamais touché son sol, proclamée par surprise dans un pays en proie à un début de guerre civile, construite à la chute d’une monarchie très autoritaire… on ne peut pas dire que les bonnes fées se sont penchées sur son berceau. Pourtant, elle est suivie sinon aimée par la majorité de la population, animée par un parti socialiste puissant et un centre accommodant.

Jähner explique parfaitement les hésitations, les contradictions, mais aussi les vrais succès des politiques de Weimar, qui, sans doute, ont manqué de dirigeants de très grande envergure. Le poids des réparations sur les finances publiques, l’hostilité armée de groupes extrémistes à droite comme à gauche, les espérances déçues de la classe moyenne, mais surtout la violence de la crise économique auront raison des efforts de politiciens modérés en quelques années, au tournant des années 1930.

L’intérêt immense de ce livre est sans doute ailleurs que dans la narration proprement politique et économique. Bien plutôt dans la recréation de ce monde de Weimar, dont la seule image aujourd’hui semble être celle du cabaret.

Ce qui frappe le lecteur, c’est avant tout l’extraordinaire élan de modernité de cette société allemande d’après 1918. Libérée du carcan wilhelminien, elle découvre et innove pendant la décennie des années 1920 dans tous les domaines : architecture et habitat (Bauhaus, Arts déco), urbanisme des grandes villes, peinture (l’expressionnisme), littérature, organisation du travail (un chapitre fascinant sur les dactylos), loisirs (le monde des cafés, des restaurants, des dancings géants) et surtout mœurs, avec la mode des garçonnes et la confusion des genres.

Un monde tourbillonnant, ivre de liberté, qui contraste dans les grandes villes avec une Allemagne traditionnelle des campagnes et des provinces. Mais, après quelques années, une société désenchantée, doutant d’elle-même, cherchant à retrouver l’unité perdue d’une nation que garantissait l’ordre wilhelminien.

Jähner raconte admirablement cette histoire tragique d’une fragmentation du vouloir-vivre ensemble et d’une modernité sans autre but qu’elle-même, qui finit par se perdre dans l’épuisement du désir.

Hitler saura comprendre cette soif de sens et de réconciliation de tout un peuple et bâtir un imaginaire national dans lequel, faute d’autre récit, ce peuple se retrouvera et se réconciliera, par conviction parfois, et le plus souvent par lassitude.

On se demande toujours comment les Allemands ont pu accepter le joug du national-socialisme. On comprend mieux, à la lecture de Jähner, qu’ils n’en pouvaient plus de l’arrogance désabusée de leur élite intellectuelle, de politiciens sans vision ni charisme, d’une confusion sociale et économique désespérante, mais surtout d’une liberté qui tournait à vide.

Beaucoup se plaisent actuellement à établir, avec autant de paresse que de certitudes, de sinistres parallèles entre les années 1930 et les nôtres. Ils feraient bien de lire Jähner pour mieux comprendre ce qui nous menace, et pourquoi. Peut-être y gagneraient-ils en modestie.

L’ivresse des sommets
L’Allemagne et les Allemands (1918-1933)

Harald Jähner

Actes Sud


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