Algérie. La fuite du « Djinn » affole le pays
La fuite d’un général a provoqué un bouclage sans précédent à Alger, rappelant les heures sombres des années 1990. Entre coup d’État et guerre des clans…
Une capitale bouclée au petit matin
C’est avec d’infernaux embouteillages et des survols d’hélicoptères que les Algérois se sont réveillés ce jeudi 18 septembre. Un bouclage qu’on n’avait pas vu depuis la guerre avec les islamistes dans les années 90 et qui a mobilisé des centaines d’hommes armés et des dizaines de barrages routiers. Un coup d’État pensent certains, une guerre des clans disent les autres ! Pas un mot sur les radios et chaînes de télévision qui diffusent leurs programmes comme si rien ne se passait : un black-out total. Il faut se connecter aux réseaux sociaux pour apprendre rapidement que le célèbre général Abdelkader Haddad, qui était en résidence surveillée, a pris la fuite.
Le « Djinn »
Plus connu sous le surnom de « Nacer El-Djen » (nom de guerre qui signifie le « djinn vainqueur »), qui lui colle depuis les années quatre-vingt-dix lors de la guerre avec les islamistes, il traîne une réputation sulfureuse. De nombreux détracteurs lui reprochent tortures, exécutions extrajudiciaires, disparitions et autres crimes qui ont entaché la longue lutte contre-insurrectionnelle dont il est proscrit de relater les faits.
Le retour d’un exilé encombrant
L’homme avait fui le pays, comme d’autres officiers, au lendemain de la dissolution de son service, en 2015 : le redoutable DRS (Département du renseignement et de la sécurité, service secret dirigé depuis vingt-cinq ans par le célèbre général Mohamed Mediène, alias Toufik), pour s’installer en Espagne où il avait acquis des biens immobiliers.
C’était l’époque des grandes purges opérées par Ahmed Gaïd Salah, le chef d’état-major de Bouteflika, dans sa tentative de mainmise totale sur l’appareil sécuritaire. Un remue-ménage général qui avait vu la déliquescence de l’État, la généralisation de la corruption et fait descendre des millions d’Algériens dans toutes les villes du pays pour réclamer la chute de la « Issaba » (le gang au pouvoir) qui voulait reconduire un président impotent, Bouteflika, pour un cinquième mandat. Ce Hirak (mouvement populaire) avait conduit le chef d’état-major à se retourner contre son président et à le démettre.
Tebboune, l’armée et les purges en cascade
C’est dans ce grand chamboulement qu’a été élu Abdelmadjid Tebboune, qui avait les faveurs du chef de l’armée. Mais à peine installé à la présidence, son mentor meurt et son successeur, le général Saïd Chengriha, entreprend une contre-purge pour nettoyer l’armée de tous les fidèles à son prédécesseur.
De nombreuses sources indiquent que plus de deux cents officiers supérieurs, dont de nombreux généraux, croupissent depuis en prison. Il en est de même pour un grand nombre de responsables civils, dans tous les secteurs et à tous les échelons, jusqu’aux ministres et Premiers ministres arrêtés pour corruption. Une situation inédite dans l’histoire du pays, que même le coup d’État de Boumediene en 1965 contre le premier président Ahmed Ben Bella n’avait pas produite à telle échelle.
Une atmosphère de peur où la suspicion le dispute à la paranoïa, la terreur à la justice expéditive, et où toute voix dissonante relève désormais du complot étranger et de la trahison.
Un général rappelé puis déchu
C’est dans cette « guerre larvée » que d’anciens cadres, civils comme militaires, bannis par le régime précédent, ont été rappelés à la rescousse. Dont le général Haddad, rappelé de son exil pour diriger la lutte antisubversive lors du premier mandat de Tebboune.
Ses méthodes musclées devaient incarner cette terreur qui avait sévi durant la guerre civile pour mettre au pas l’opposition, pourchassée jusque dans les capitales européennes. Pour s’assurer un second mandat, le général est propulsé à la tête de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure), le plus puissant et redoutable service secret, héritier de la police politique, qui contrôle organisations de masse, presse, société et individus.
Toutes les libertés sont désormais verrouillées et la chasse aux esprits contestataires est ouverte, écrasant l’Algérie sous une chape de plomb qui rappelle la période du mur de fer précédant la révolte d’Octobre 1988, laquelle fit tomber le système de parti unique et ouvrit la voie au multipartisme. C’est sur les ordres de ce général que Boualem Sansal a été inculpé d’atteinte à la sécurité de l’État et jeté en prison. Avant d’être condamné le 1er juillet 2025 en appel.
L’ambition trop grande d’un « djinn »
Malgré une abstention historique, marquée par des tergiversations sur les chiffres qui témoignent du rejet de Tebboune au sein du sérail, le simulacre d’élections avec une mise en scène de boy-scouts en guise d’opposants politiques a fait passer le second mandat dans le calme, sans opposition .
Pour le général, mission accomplie. La récompense qu’il réclame n’est rien moins que le commandement de l’ensemble des services secrets (intérieurs, extérieurs, sécurité de l’armée), ce qui l’aurait placé de facto au même rang que le président et le chef d’état-major qui se partagent le pouvoir.
Déchu, l’homme est encore plus dangereux
Pour ce dernier, les ambitions de son benjamin sont dangereuses. Il le soupçonne d’affaiblir son image par des fuites orchestrées l’accusant de diverses malversations. En mai dernier, il est donc mis fin à ses fonctions et remplacé par son ancien chef, le général Hassan, qui avait payé le prix fort des purges de Gaïd Salah en purgeant cinq longues années de prison.
Mais la disgrâce ne s’arrête pas à son limogeage, car un « djinn » déchu est encore plus dangereux. Ainsi est-il poursuivi par le tribunal militaire pour sa fortune démesurée, arrêté puis placé en résidence surveillée dans l’attente de son procès.
La fuite d’un maître du camouflage
Des sources concordantes affirment que les principaux chefs des services de sécurité de l’armée chargés de sa surveillance auraient été arrêtés au lendemain de sa fuite. Mais pour un homme qui approche de la soixantaine, au physique d’athlète, aguerri à l’exfiltration, au camouflage et au contournement des dispositifs de sécurité, fort d’un réseau d’agents qui échappent aux répertoires officiels, la fuite est un jeu d’enfant et sa traque une mission quasi impossible. Certaines rumeurs disent qu’il aurait rejoint l’Espagne grâce à une embarcation rapide, d’autres qu’il serait en route vers le Maroc.
Coup de théâtre
Selon les dernières informations, les services viennent d’arrêter le fugitif à Khemis El-Khechna, une localité à trente kilomètres à l’est d’Alger, l’un des fiefs du terrorisme durant les années noires. Une reddition négociée. Qu’importe ! Le mal est fait. Car cette traque digne des films hitchcockiens a braqué les projecteurs sur le climat de terreur qui règne dans le pays et mis en lumière l’instabilité chronique du régime.
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