Algérie : Le pape et les kamikazes
Visite historique du pape Léon XIV en Algérie, double attentat à Blida, déni officiel : quand la quête de prestige de Tebboune se heurte aux fantômes de la décennie noire
Le régime de Tebboune – après avoir éradiqué toute opposition – vient de verrouiller son emprise sur l’architecture institutionnelle du pays, via une révision de la constitution qu’il a lui-même imposée en 2021. Contrôle total : justice, partis politiques, élections. Dans cette conjoncture, cette première visite pontificale est une victoire diplomatique incontestable pour Tebboune. Le constat ? Il émane même d’un ennemi déclaré : Xavier Driencourt, ex-ambassadeur de France à Alger, tenant de la rupture avec l’ex-colonie.
Une visite historique et hautement politique
Au moment où le locataire de la Maison Blanche attise les feux aux quatre coins du globe, cette étape en terre d’islam – marquée par les cicatrices des guerres – portait un message universel de paix. Dès son élection, en référence à l’ordre augustinien qu’il a rejoint jeune et dirigé de 2001 à 2013, Léon XIV s’est présenté comme « un fils de saint Augustin ». Figure iconique de l’Église catholique, ce Numide (354-430), évêque d’Hippone (nom romain d’Annaba), ressuscite aujourd’hui : pour rappeler à l’Église ses racines africaines et à l’Algérie, son ancrage méditerranéen. Pour autant, la lune de miel Tebboune-Meloni n’est pas étrangère à cet agenda. L’Italie s’impose comme interlocuteur privilégié – là où la France recule, en Algérie comme sur le continent. Détail symbolique : Léon XIV parle anglais, pas français.
Tebboune triomphe mais les fantômes de Blida resurgissent
Un tableau d’opéra dont Tebboune – que l’on dit isolé – ne pouvait rêver mieux. Lui qui craignait les coups tordus de ses innombrables ennemis. Il avait personnellement présidé deux réunions préparatoires ultra-médiatisées. Suréquipées et rodées à l’anti-terrorisme, les forces de sécurité algériennes sont un modèle, en Afrique comme dans le monde arabe. Depuis plus d’une décennie, aucun attentat sur ce territoire – vaste comme la Méditerranée.
Mais voilà : à Blida, 40 km au sud d’Alger, deux kamikazes ont frappé le jour même de la visite papale, offrant un spectacle en arrière-scène. L’un après l’autre, ils ont fait exploser leurs charges près du commissariat central de cette ex-capitale des GIA durant la décennie noire. Images et vidéos virales : deux corps mutilés au sol, sous la pluie, recouverts par des passants. Ces fantômes du passé – qu’on étouffe en vain – ont gâché la fête chorégraphiée au millimètre par le grand patron, images diffusées dans le monde entier.
Le réflexe du déni et de la censure
Côté algérien, on pourrait, au pire, comme d’habitude, pointer, au choix, le « complot sioniste », de la « voisine du mal » (le Maroc), des nostalgiques de l’Algérie française, des néo-harkis, de la cinquième colonne, du mouvement Rachad – les islamistes rescapés –, les indépendantistes kabyles, ou les vestiges des réseaux du général Toufik (ex-DRS). La paranoïa du régime a l’embarras du choix. Mais ce registre, trop usé, ne passe plus. Mieux vaut donc nier : l’événement n’a pas eu lieu.
La réalité devient une fake news
Silence radio dans la presse officielle – pas même en bas de page. Les trolls pro-système assurent : une explosion de gaz, rien de plus. Quant au communiqué de l’Union africaine condamnant l’attentat, il a été retiré à la demande de la chancellerie algérienne et les admins de pages locales sommés d’effacer images et infos sur les kamikazes. Disparus.
Il est vrai que certaines réalités dépassent l’entendement. À l’ère Trump, le phénomène est mondial. Mais en Algérie – pays des merveilles, comme on se surnomme par auto-dérision –, on peut se prévaloir d’en détenir la primeur.
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