An 2025 : la grande régression
Guerres sans fin, droit international piétiné, crise climatique et retour des empires : un quart de XXIe siècle suffit à faire vaciller l’idée même de progrès
Imaginons un historien, loin dans le futur, chargé de traiter le chapitre du XXIe siècle. Il choisirait en accroche une date symbole, 2025, parce que le siècle était bien entamé d’un bon quart. En thésard appliqué, il commencerait par un rappel rapide du siècle précédent, le XXe, chiffre rond, clin d’œil aux millénaristes, l’an 2000, un tournant. Ce siècle-là avait bien mal commencé : deux guerres mondiales dantesques, une crise économique effroyable en 1929, la flambée du populisme, du nazisme, l’Holocauste, et Satan qui conduisait le bal des maudits. De ce mal absolu est pourtant né un immense espoir : la renaissance économique, la prospérité et la naissance d’institutions mondiales — ONU, Conseil de sécurité, HCR, CPI, OTAN — qui donnaient à penser que les humains avaient enfin décidé d’ériger un monde juste, moral et en paix. La preuve : la tour de Babel avait même atteint la Lune.
Qu’est-ce qui avait changé en 2025 ? Apparemment tout. La Palestine, par exemple, l’un des berceaux de l’humanité, n’était plus qu’une flaque sanglante sur la carte. Un endroit absurde où les rescapés de la Shoah en étaient arrivés à ghettoïser toute une population pour l’écraser sous les bombes, l’affamer et, désormais, interdire aux humanitaires de nourrir et soigner même les enfants. Bon, mauvais exemple, se dit l’historien.
À l’Est, pourtant, la roue de l’histoire semblait, elle aussi, tourner à l’envers. La monarchie d’un tsar agonisant avait accouché du souffle de la révolution, donnant naissance à la puissante URSS, avant de s’effondrer, comme un Kremlin de cartes, pour voir la grande Russie conquise par un Vladimir Ier, mélange de nouveau tsar et de KGB, qui rêve d’empire et écrase son voisin récalcitrant sous les missiles en les traitant de nazis. Même pour un historien, il y a de quoi se perdre.
Hors ces deux gros points noirs, il espérait malgré tout pouvoir esquisser le profil d’un monde en marche. À l’image de Pioneer 10, cette sonde spatiale lancée le 2 mars 1972, qui a parcouru depuis plus de 20 milliards de kilomètres, dépassé Pluton et file vers l’espace interstellaire. Beau symbole. Oui, mais détail : des hommes et des femmes meurent encore de froid, raidis au petit matin, seuls dans la multitude en fête, dans les rues glaciales des grandes capitales d’Europe et d’Amérique. Plus au Sud, là où il fait chaud, en Afrique, c’est la faim qui fait toujours souffrir près de 20 % de la population, alors que l’ONU prévoyait d’éradiquer la faim… en 2030. L’Afrique, un continent toujours déchiré par les guerres, ethniques, nationales ou régionales.
Le phénomène n’était pas local, mais systémique. Comme le monde arabe, où les printemps ont des allures de Toussaint. Et le Perse, l’Iran, sous le joug médiéval de mollahs réduits à pendre, cette année-là, près de 1 500 opposants, soit environ quatre par jour, pour contenir les émeutes. Plus à l’Est, la Chine, enfant prodige du XXIe siècle, elle ne s’est réveillée que pour conquérir le monde, en commençant par Taïwan, sûre que personne ne voudra mourir pour cette île lointaine.
Non, décidément, l’historien a beau prendre de l’altitude pour faire le tour de la planète, il ne voit rien d’autre que des taches sombres : la reconstitution d’une internationale des dictateurs et des puissants qui se disputent leurs territoires au Conseil de l’insécurité de l’ONU, aux conventions bafouées.
Le monde brûle, bouillonne même, de plus en plus chaud et pollué, avec ses capitales empestées : New Delhi, Pékin, Dacca, Jakarta, Islamabad. Les forêts étouffent, la banquise fond, l’eau monte, selon un cycle de réchauffement naturel aggravé par la faute de l’homme. Et sa cupidité. Rien n’y fait.
À ce stade, le chercheur se dit, un peu étonné par le pessimisme de l’époque, qu’il aurait mieux fait de choisir une autre période de l’histoire que celle-ci où, pour la première fois dans l’humanité, les humains ne croient plus en l’avenir. Et il se demande s’il lui faudra titrer son étude « Le siècle de la grande régression », « le siècle de la peur » ou « le siècle de la grande dépression ».
Il se dit qu’il lui reste maintenant à documenter, face à la plongée de ce siècle vers le fond, les hommes sans mémoire, le combat éternel entre les forces du mal et du bien, la résistance des démocraties, l’impasse des dictatures — forcément éphémères parce qu’elles blessent sans jamais réussir. Et surtout ce monde nouveau qui ressurgira, plein d’espoir, endolori mais mieux trempé, qui obligera le hamster fou de la roue de l’histoire à trottiner à nouveau dans le bon sens.
Oui, notre historien du futur, qui sait tout cela, pourrait commencer à l’écrire à la date de 2025. Mais il n’en fait rien et referme son ordinateur quantique, parce qu’il sait aussi que ceci est un tout autre chapitre de notre histoire à venir. Et puis il sourit en se rappelant l’expression culte d’un de ses ancêtres confrères, Jacques Bainville, qui disait que dans l’histoire : « Tout avait toujours très mal marché… ».
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