Argentine : le bouffon n’amuse plus
En Argentine, Milei a certes cassé l’inflation, réduit la dette mais il a brisé le pays : dettes, pauvreté, scandales, la « solution miracle » tourne au cauchemar
Un « anarcho-capitaliste » au pouvoir
L’histoire commençait comme un conte de fée : élu en décembre 2023, le héros Javier Milei allait tailler dans la dépense publique et mettre fin à la gabegie et la corruption institutionnalisée par des années de mauvaise gouvernance du parti justicialiste. La méthode est simple : « A fuera » (« dégage ») pour tous les ministères ne relevant pas du régalien. Comme en Europe de l’Est dans les années 1990, Milei a appliqué une « thérapie de choc », au nom de son idéologie libertarienne qui voit dans chaque action de l’État un viol inqualifiable de la propriété personnelle.
Soutenu au niveau international par les hommes les plus marqués à droite que l’on puisse imaginer (Elon Musk, Benjamin Nétanyahou, Donald Trump, Viktor Orbán, Nayib Bukele), Milei a brandi sa célèbre tronçonneuse pour débiter les dépenses publiques.
Des chiffres flatteurs qui cachent une réalité cruelle
Or, si les institutions internationales et la presse libérale du monde entier ont, dans un premier temps, été conquises, les déséquilibres structurels de l’économie argentine n’ont pas été corrigés par les réformes néolibérales de Milei. Certes, la dette publique est passée de 155% à 80% du pays ; bien sûr, la croissance est passée à 4,4%, après une récession de 1,3% l’an dernier due au choc des réformes. Enfin, l’inflation annuelle, qui avait a atteint 300%, est aujourd’hui d’environ 32%. Une réussite à mettre à son crédit.
Un pays appauvri et précarisé
Mais cela a été fait au détriment du niveau de vie des Argentins : « Ce n’est pas un plan d’ajustement, c’est un plan d’appauvrissement massif », a dit une députée péroniste lors du débat budgétaire. « On nous demande de “tenir encore un peu”, mais nos frigos sont déjà vides» , dit une manifestante à Buenos Aires, lors d’une marche contre l’austérité.
42% des Argentins travaillent dans le secteur informel, sur fond de baisse des salaires réels à cause de la désindexation et de la perte d’influence des syndicats. Le chômage atteint 7,5%, un record depuis le Covid : 230 000 emplois ont été supprimés depuis deux ans et 240 000 entreprises ont fermé. « On est en train de détruire la classe moyenne pour afficher des chiffres qui plaisent au FMI », a dit un responsable de l’opposition.
Plus de subventions pour les soupes populaires
La demande a chuté, et avec elle, la rentabilité des entreprises : le nombre de PME endettées a augmenté de 90%. Dans le même temps, le gouvernement a coupé toutes les subventions aux soupes populaires. Un responsable syndical : « ce gouvernement appelle “liberté” la peur de ne plus pouvoir se soigner, se nourrir ou envoyer ses enfants à l’université. » Aujourd’hui, seuls 30% des Argentins ont une opinion favorable à Milei.
L’Argentine sous perfusion
Milei ne peut pas compter que sur le soutien des États-Unis : le prêt de 20 milliards de dollars sur quatre ans octroyé par le FMI est insuffisant pour reconstituer les réserves de valeur de la Banque centrale. Le moindre choc économique pourrait refaire plonger le pays dans une spirale d’hyperinflation, puisque l’État n’aura pas les moyens de soutenir le peso sur les marchés de cours.
Un peso artificiellement fort
Pour reconstituer ses réserves de change, Milei parie une hausse des exportations, notamment de matières premières (agricoles et minières). Ces secteurs n’emploient cependant qu’environ 9% des actifs. Or, fidèle à son idéologie néolibérale, il a mis fin aux barrières douanières, exposant les entreprises argentines à la concurrence internationale. De plus, son gouvernement maintient le peso au-dessus de sa valeur réelle, pour éviter une nouvelle ruée vers le dollar. Le peso artificiellement fort en termes réels bride les exportations et équivaut à une subvention des importations.
Fin d’état de grâce
À un an des élections, Milei est sous pression : ce que l’on pensait être une simple partie de plaisir pour sa réélection pourrait être bien plus complexe. Le président est empêtré dans les scandales : il a interdit à la presse de se rendre au palais présidentiel à cause des révélations qui ont été publiées sur son collaborateur Manuel Adorni, embourbé dans un scandale financier et des accusations de corruption.
Corruption
La sœur de Milei, Karina, dite « El Jefe », occupe le poste de secrétaire générale à la présidence et est elle aussi accusée de corruption ainsi que de détournement de fonds publics. À cela s’ajoute une valse des ministres et des hauts fonctionnaires, certains incompétents, d’autres trop bavards avec la presse. Un tiers des Argentins restent convaincus par les bouffonneries de leur président mais pour combien de temps encore ?
🔻 Argentine : les chiffres-clés
Inflation : de près de 300% par an au pic de la crise contre environ 30–35% aujourd’hui.
Croissance : après une récession d’environ –1,3%, le PIB rebondit autour de +4–5%.
Dette publique : supérieure à 150% du PIB avant la thérapie de choc, ramenée autour de 80% selon le gouvernement.
Chômage : autour de 7,5%, au plus haut depuis la pandémie.
Travail informel : environ 43% des actifs, soit plus de 4 travailleurs sur 10 sans protection complète.
Pauvreté : autour de 30–32% de la population, après un pic à plus de 50% au début du mandat Milei.
Entreprises : surendettement en forte hausse et fermetures massives, notamment parmi les PME du commerce et de l’industrie locale.
Popularité de Milei : autour de 30% d’opinions favorables.
Tous droits réservés "grands-reporters.com"