Armée contre gouvernement : divorce à l’israélienne
Face à l’échec militaire à Gaza et à un gouvernement jusqu’au-boutiste qui fait le jeu du Hamas, l’armée israélienne freine des quatre fers, quitte à affronter son gouvernement
Une provocation calculée
La diffusion, par le Hamas, d’images d’otages israéliens au bord de l’agonie n’avait pas pour but de faire pression sur Israël pour mettre fin au conflit armé à Gaza. Il s’agissait, au contraire, de provoquer un gouvernement piloté par sa frange la plus extrémiste, afin qu’Israël s’enfonce encore plus dans le bourbier de Gaza. Cette provocation va réussir puisque le gouvernement israélien a décidé d’intensifier l’occupation de Gaza, accroissant l’indignation mondiale.
D’anciens responsables israéliens tirent la sonnette d’alarme
Les hauts responsables israéliens de la sécurité, qui ont passé leur vie à gérer la confrontation avec le mouvement national palestinien, connaissent bien cette stratégie du « faible » contre le « fort », où l’on perd militairement mais gagne politiquement. C’est pourquoi, après vingt-deux mois de conflit et forts de leur expérience, plus de 500 anciens responsables du Mossad et du Shin Bet ainsi que plusieurs anciens chefs d’état-major se sont résolus à lancer un appel public au gouvernement.
Opération « Chars de Gédéon »
Ces responsables ont dressé un constat lucide des échecs de la campagne « Chars de Gédéon », lancée il y a trois mois (voir encadré). Ils estiment que le Hamas maintient son contrôle sur la population. Aucun otage n’a pu être libéré, alors que les pertes militaires sont conséquentes. Le chaos humanitaire accentue l’isolement politique d’Israël et contribue au durcissement des positions du Hamas dans des négociations désormais dans l’impasse.
Ils ont conclu par un appel public à un cessez-le-feu, afin d’assurer une sortie du conflit et de garantir le retour des otages, dont vingt seraient encore vivants.
Netanyahou sourd aux propositions de son chef d’état-major
Cet appel rejoint les propositions du chef d’état-major Eyal Zamir en faveur d’une pause dans les combats et d’un repli partiel sur un périmètre sécurisé. Cela permettrait de maintenir la pression sur le Hamas par des interventions ponctuelles, tout en garantissant une meilleure sécurisation de l’approvisionnement humanitaire. Face aux critiques et aux appels à sa démission émanant de la frange la plus extrémiste du gouvernement, Eyal Zamir n’a jamais caché que, comme soldat, sa priorité est et reste la libération des otages, contrairement à l’objectif chimérique d’une « défaite totale » du Hamas.
Après dix heures de délibération du Cabinet de sécurité, où Eyal Zamir a défendu ses propositions, il a été décidé de faire… le contraire.
Dès le lendemain, Eyal Zamir a présenté son propre plan d’action. Officiellement conforme aux directives, ce plan, dans le détail, prévoit de temporiser dans l’espoir d’éviter toute intervention. L’armée maintient que la priorité est la préservation des otages. L’évacuation de Gaza et de ses enclaves, abritant 80 % de la population, nécessitera au moins deux mois de préparation logistique.
Les réservistes renâclent
Il est précisé qu’à tout moment, des étapes de sortie de ce plan sont possibles en fonction d’éventuelles évolutions diplomatiques. Dans les zones de la ville de Gaza où des otages pourraient se trouver, la priorité sera — toujours — donnée à la sécurité avant la vitesse. Un contrôle strict sera exercé sur les opérations aériennes, dans le respect du droit international. Compte tenu de l’effondrement constaté dans le taux de réponse des réservistes aux ordres de mobilisation, l’essentiel de l’effort reposera sur les jeunes soldats d’active.
Danger de chaos
Il n’est pas certain que cette prudence et cette lenteur conviennent aux jusqu’au-boutistes du gouvernement, et que Benyamin Netanyahou réussisse à éviter la dislocation de son gouvernement dans les deux mois à venir. Mais si des otages meurent pendant ces opérations imposées par un gouvernement de fanatiques, le pays sombrera dans le chaos, ce qu’Eyal Zamir et son état-major veulent éviter.
Une crise de confiance inédite
Le gouvernement se retrouve aujourd’hui, pour la première fois de son histoire, dans une situation inédite. Le pays ne lui accorde plus sa confiance et préfère la donner à son armée. Et cette armée n’a pas la confiance du gouvernement, qui le lui rend bien.
Pendant ce temps, 2,1 millions de Palestiniens et une vingtaine d’otages israéliens essaient de survivre sans les rations de l’aide humanitaire internationale.
📌 Encadré
La campagne « Chars de Gédéon »
Lancée par l’armée israélienne il y a trois mois, la campagne « Chars de Gédéon » avait pour objectif officiel de démanteler l’infrastructure militaire du Hamas, de détruire ses tunnels et de réduire durablement ses capacités offensives.
Son nom fait référence à un épisode biblique où Gédéon remporta la victoire contre un adversaire supérieur en nombre, symbole d’une avancée décisive malgré un rapport de forces défavorable.
Malgré des bombardements massifs et un déploiement terrestre important, l’opération n’a permis ni de libérer d’otages, ni de déloger le Hamas de son contrôle sur la population gazaouie, ce qui en fait aujourd’hui un échec stratégique reconnu par plusieurs hauts responsables militaires israéliens.
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