Big Brother espionne les automobilistes américains
Aux États-Unis, la fronde contre les lecteurs de plaques automobiles unit démocrates et républicains
Photo :Sur cette photo prise le 18 mars 2011, Steven Hiebert, policier à Maplewood (Minnesota), se prépare à partir en patrouille avec le système « Licensing Plate Ready System », composé d’une caméra qui photographie les plaques d’immatriculation et les compare ensuite à celles d’une base de données de véhicules volés. (Photo AP/Star Tribune, Jim Gehrz)
Des dizaines de milliers de caméras ont été installées ces dernières années aux États-Unis, enregistrant les mouvements des véhicules dans une base de données nationale. Cette “surveillance généralisée”, associée surtout à l’entreprise Flock, suscite une exaspération croissante, tous bords politiques confondus. Désormais, la résistance s’organise, raconte “USA Today”.
On ne vous reproche pas nécessairement une infraction, mais un réseau de caméras installées d’un bout à l’autre des États-Unis cherche pourtant à suivre les déplacements de votre véhicule.
C’est un moyen high-tech de dissuader la délinquance et d’arrêter les criminels, à écouter ses inventeurs et certaines polices locales. De leur avis, les lecteurs de plaques d’immatriculation seront à l’avenir un outil fondamental du maintien de l’ordre.
Cette innovation technologique est pourtant une terrifiante atteinte à la vie privée qui a un effet boule de neige, à entendre ses détracteurs. Et ceux-ci ripostent par des manifestations, des lois et des sites Internet qui servent à pister les pisteurs.
Une indignation au-delà des partis
À certains endroits, l’exaspération a dégénéré en vandalisme.
Des lecteurs de plaques d’immatriculation ont été visés par balles dans le Tennessee, percutés avec un véhicule en Californie, détruits à la batte de base-ball en Virginie, sciés au Texas et éclaboussés de peinture dans l’État de New York. D’autres sont régulièrement entravés par un réfractaire qui agit seul, en Floride.
Il vaut la peine de noter que ces caméras sont critiquées par des personnes de tous bords politiques, dans un pays où il est souvent difficile de trouver des terrains d’entente.
Pour Chad Marlow, juriste sur les questions liées au respect de la vie privée, à la surveillance et aux nouvelles technologies pour l’Union américaine des libertés civiles (Aclu), les caméras font naître des inquiétudes à droite comme à gauche : l’une craint un interventionnisme excessif de l’État et l’autre s’interroge avec appréhension sur les personnes qui seront ciblées.
“Même les personnes centristes ou apolitiques n’ont pas envie que tous leurs mouvements soient pistés”, poursuit-il.
“Et les raisons sont différentes, mais tout le monde arrive à la même conclusion, à savoir que la surveillance d’État généralisée dépasse les bornes dans ce pays et doit être jugulée immédiatement.”
Ces préoccupations sur le respect de la vie privée, les usages abusifs, les erreurs et même la sécurité routière s’expriment maintenant lors des conseils municipaux, par des actions en justice et même au moyen d’une semaine de mobilisation nationale [du 16 au 22 août].
Débats houleux
Plusieurs entreprises vendent ces dispositifs (parfois appelés “lecteurs automatisés de plaques d’immatriculation”, ou Lapi), mais la colère populaire vise surtout Flock Safety, dont le réseau de plus de 120 000 caméras dans 49 États enregistre la plaque du véhicule, sa marque, son modèle et sa couleur. À partir du système de Flock, les services du maintien de l’ordre peuvent consulter une base de données nationale qui, d’après l’entreprise et ses partisans, aide la police à localiser des personnes disparues, à retrouver des véhicules volés ou des suspects, notamment dans le cas d’actes criminels médiatisés, comme la fusillade de 2025 à l’université Brown.
Dans le New Jersey, des enquêteurs ont utilisé les données d’un lecteur de plaques pour faire la lumière sur un vol à main armée. Dans le Wisconsin, la police affirme que les caméras Flock ont permis d’identifier des suspects lors d’une série récente d’actes de vandalisme. Depuis l’installation de ces dispositifs, en 2024, dans plusieurs parcs en Ohio, les vols dans des véhicules garés sur les parkings ont chuté d’environ 80 %, selon une porte-parole de ces parcs.
Lors de débats houleux sur la question à Tiverton (Rhode Island), le président du conseil municipal, John Edwards, a déclaré que son accord donné à l’installation de nouvelles caméras Flock s’était résumé à une question : “Est-ce que je fais confiance aux agents de police, qui ont fait le serment de nous protéger ? Et, de mon point de vue, si le commissaire me dit que ça permet de tirer des affaires au clair et qu’il peut m’en donner la liste, je voudrais continuer sur cette lancée.”
Des villes comme Tiverton ont conservé leurs contrats avec Flock et d’autres cherchent à procéder autrement, mais une petite centaine de localités a renoncé à les utiliser, selon le site [qui recense les emplacements de ces systèmes] DeFlock.
De son côté, le fabricant continue de batailler contre les critiques en expliquant à la police comment contrer la pression citoyenne lors des réunions publiques des conseils municipaux, relève Torin Monahan, professeur à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill. “Le fait qu’ils fassent tout pour limiter les dégâts et diffusent ces guides servant leurs intérêts, qu’ils cherchent à anticiper les désaccords exprimés lors des conseils municipaux, c’est bien la preuve à mon avis que l’opposition a un effet”, souligne-t-il.
“Ça ne fait que commencer”
Dans tout le pays, des habitants inquiets ont aussi trouvé d’autres moyens de résister.
Des sites comme DeFlock et Eyes on Flock font appel à des données participatives pour cartographier les caméras et en savoir plus sur les services qui ont accès aux informations. Un autre projet, Have I Been Flocked ?, permet à ses utilisateurs de voir si leur plaque a été recherchée par la police, à partir de registres obtenus par le biais des demandes d’accès à des informations publiques.
“De nombreuses initiatives de résistance sont apparues, mais je pense que ça ne fait que commencer”, estime Chad Marlow de l’Aclu.
Dans la ville de St. Petersburg, en Floride, l’un des habitants, Carl Gunn, monte la garde devant les Lapi et les entrave avec un panneau fixé sur un manche de trois mètres, celui d’une épuisette de piscine. Son message ? “À bas les caméras Flock”. Cet homme de 77 ans, qui est inscrit comme électeur républicain, est particulièrement agacé que la ville ait installé ces dispositifs devant des habitations et des propriétés privées. “J’ai été très déçu qu’ils mettent ça en place sans nous en informer”, témoigne-t-il.
Surveillance sans distinction
Le rejet que suscitent les Lapi a commencé à grandir il y a plusieurs années, quand des organisations de défense des droits telles que l’Aclu ont alerté sur la quantité massive d’informations que ces appareils collectent, rappelle Chad Marlow. “Le plus gros problème, c’est qu’ils créent un dossier répertoriant tous les déplacements, et ce pour toutes les personnes qui vivent dans ce pays”, ajoute-t-il.
Plusieurs actions en justice ont été lancées. En Virginie et en Californie, elles font valoir que ce niveau de surveillance est contraire aux droits des conducteurs au titre du quatrième amendement [selon lequel toute perquisition ou saisie doit découler de motifs sérieux]. Dans les États de New York, de Caroline du Sud et de Virginie-Occidentale, elles contestent le déploiement de cette technologie. En janvier, un juge fédéral a statué en faveur de la municipalité de Norfolk (Virginie) dans l’une de ces affaires, mais Chad Marlow et d’autres juristes soulignent qu’un arrêt récent de la Cour suprême sur l’accès de la police aux données de géolocalisation des téléphones mobiles pourrait signifier que le vent tourne.
“Je pense que les tribunaux, et les citoyens plus généralement, commencent à saisir toute la gravité de l’atteinte à la vie privée que ces outils permettent, notamment les lecteurs de plaques”, affirme Michael Soyfer, avocat au sein de l’Institute for Justice, le cabinet à but non lucratif qui a lancé les procédures judiciaires en Virginie et en Californie.
Des usages non envisagés au départ
Dans le même temps, des détournements présumés d’usages autorisés ont déclenché une plus grande vague de critiques. En 2025, un policier texan aurait notamment fait une recherche nationale sur plus de 83 000 caméras Flock pour identifier une femme qui avait avorté. L’entreprise et le commissaire concerné ont nié ces accusations et déclaré que la femme n’était pas recherchée car elle était soupçonnée d’une infraction, mais parce qu’ils s’inquiétaient pour son bien-être.
Les inquiétudes ont grandi quand, à la suite d’erreurs dans la lecture de plaques, des personnes innocentes ont été arrêtées sous la menace d’une arme ou, dans un cas, attaquées par un chien policier, ajoute Max Isaacs, directeur des questions juridiques et stratégiques pour le Policing Project, au sein de l’université de New York.
“Quand ces outils ont été installés dans les rues, ils ont été présentés aux gens comme un moyen d’élucider les crimes les plus graves, comme les meurtres et les agressions sexuelles. […] Ce sont les usages inverses, à des fins suscitant des réserves majeures dans la population, qui expliquent selon moi une grande partie du malaise actuel vis-à-vis des Lapi”, analyse-t-il.
Flock a ajouté des fonctionnalités qui, d’après le fabricant, signalent les recherches inadmissibles et aident les services à détecter les utilisations inhabituelles. L’entreprise dit aussi ne pas travailler directement avec la police fédérale de l’immigration (ICE).
La responsabilité des législateurs
Malgré ces efforts, le sénateur démocrate Ron Wyden a déclaré que les détournements de Flock étaient “non seulement probables, mais inévitables, et que Flock [n’était] pas capable de les prévenir ou disposé à le faire”. Les députés républicains Tim Burchett et Thomas Massie ont l’un proposé une loi et l’autre appelé à légiférer, afin d’interdire que les budgets fédéraux financent cette technologie de surveillance, “draconienne”, selon les termes de Tim Burchett.
Plusieurs États ont imposé des restrictions plus fermes, notamment des mesures obligatoires d’audit et de transparence, et un élu de Louisiane travaille sur une loi relative à l’interdiction totale de ces dispositifs. En revanche, la moitié des États du pays n’ont aucun texte de prévu sur les lecteurs de plaques, selon une synthèse du Policing Project.
“Je pense que Flock peut faire beaucoup et devrait probablement faire plus pour atténuer les préjudices, estime Max Isaacs. Mais au bout du compte, cela relève de la responsabilité des législateurs. Et, pour l’instant, nous pensons qu’ils n’ont pas su cadrer l’utilisation des Lapi.”
Par N’dea Yancey-Bragg -Traduit par Leslie Talaga – republié par Courrier International
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