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Boualem Sansal, libéré mais toujours emprisonné : « Je contrôle chacun de mes mots »

publié le 24/11/2025 par grands-reporters

Libéré mais marqué, Boualem Sansal raconte l’enfermement et dit sa peur tout en préservant les siens

Depuis sa sortie de prison, l’écrivain algérien n’accorde ses mots qu’avec une prudence extrême. Ses apparitions sont rares, son débit lent, son visage marqué par une année d’enfermement. Mais chaque phrase porte : l’épreuve, la peur, la réadaptation, et ce fil obstiné qu’il refuse de lâcher, celui de la réconciliation entre l’Algérie et la France.

Un premier signal, transmis à Kamel Daoud

Dans les jours qui suivent sa grâce et son départ d’Algérie, Sansal fait passer un message à Kamel Daoud. Il espère que les relations franco-algériennes puissent « évoluer ». Le message est bref, relai indirect, presque chuchoté. Première indication d’une liberté encore conditionnelle.

Paris : une apparition discrète, un silence volontaire

À son arrivée en France, il est reçu à l’Élysée. Il n’en sort aucune déclaration publique. En réalité, il se terre, encore fatigué, amaigri, marchant lentement. Les proches décrivent un homme très affaibli, encore en état de vigilance permanente. Le silence n’est pas un choix littéraire : c’est une protection.

Au journal de 20h : un visage creusé, un ton retenu

Le 23 novembre, surgissant enfin à la télévision, Sansal apparaît amaigri, les joues légèrement creusées, les épaules en retrait. Ilk a perdu sa longue chevelure. Le regard est droit mais prudent. La voix, basse, contrôlée, cherche ses appuis. Tout indique un homme qui sort d’un long tunnel.  « On se sent mourir en prison. » « En prison, on garde sa souffrance pour soi. » « On était coupé du monde. »

Il décrit aussi la réadaptation, presque comme un choc sensoriel :
« On retrouve la vie, des senteurs, des murmures, des choses qu’on ne comprend pas très bien. » Sur sa santé, il assure être « en bonne santé » et avoir reçu des soins « tout à fait remarquables » pour son cancer.

La parole surveillée

Sur le plateau, Sansal pèse chaque mot. Il se tient très droit, les mains serrées, souvent immobiles, il dit :
« Je ne vous parle pas de manière naturelle […] je contrôle chacun de mes mots. » Et il ajoute qu’il « a peur ». Peur pour sa femme restée au pays. Peur pour les « prisonniers politiques », dont « Christophe Gleizes ». Peur, enfin, qu’une parole trop directe ne retombe sur ceux qu’il laisse derrière lui.

Une fatigue palpable, un récit intérieur

Le lendemain, sur France Inter, la voix est encore plus posée, presque assourdie. Sansal choisit ses mots, laisse des silences. Il dit : « En prison, notre mémoire se vide. »
Et répète : « On est obligé de garder sa souffrance pour soi.
» Il ne dramatise pas : il raconte. Mais la lenteur du débit, la respiration courte, laissent deviner la profondeur du choc.

Le long entretien : un récit précis, visage fermé

Dans l’entretien écrit publié quelques jours plus tard, il raconte l’arrestation. Le texte ne dit pas son expression, mais ceux qui l’ont vu parlent d’un visage fermé, d’un homme qui revit encore les scènes en les décrivant.
Il évoque des hommes « patibulaires », « moitié islamistes, moitié voyous de quartier », la cagoule, le transfert sans explication, les jours d’isolement. Il affirme que les accusations d’atteinte à la sûreté nationale relèvent d’un montage politique.

La ligne politique : un appel maintenu

Malgré tout, il s’autorise encore un seul message politique : la nécessité de la « réconciliation » entre l’Algérie et la France. Là encore, le ton est sobre, presque las. Il regrette que les dirigeants des deux pays restent prisonniers des récits de la guerre d’indépendance.

Un homme qui n’est pas encore complètement revenu

Ses apparitions . France 2, France Inter, entretien long et message transmis à Daoud — dessinent un homme qui parle lentement, marche prudemment, se tient comme quelqu’un qui a réappris la liberté en tremblant un peu. Un écrivain vivant, certes, mais encore dans l’ombre de ceux qui restent enfermés. Et il résume lui-même, sur France 2, sa condition de rescapé prudent :
« Je contrôle chacun de mes mots. »


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