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Boualem Sansal libéré: Paris soulagé, Alger déchiré

publié le 15/11/2025 par issam nazari

L’écrivain franco-algérien incarne désormais malgré lui à la fois le symbole de la répression politique en Algérie et d’un fragile espoir de rapprochement franco-algérien

Photo : © J. Saget / AFP – M. Wissmann / Shutterstock – L’Express 

Le rapatrié-expatrié

Après près d’un an à l’ombre dans les prisons algériennes, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a été libéré. C’est un grand soulagement et une immense joie en France. Cela l’est moins en Algérie, entre ceux qui le considèrent comme un traître, qui pensaient qu’il devait périr en prison et reprochent à Tebboune d’avoir cédé aux pressions de la France, et ceux qui y voient un traitement de faveur : une sorte de double peine pour les centaines de prisonniers d’opinion condamnés, quant à eux, à croupir dans les geôles de la dictature faute de soutien des élites occidentales.

La condamnation, début novembre, de Mohamed Tadjadait, 31 ans, surnommé « le poète du Hirak », à une peine lourde de cinq ans de prison ferme pour avoir entonné des vers dénonçant le pouvoir, n’augure malheureusement pas d’un abandon de la répression politique dont le régime de Tebboune a fait son instrument de gouvernance. « Un signal alarmant », avaient commenté une vingtaine d’ONG internationales de défense des droits de l’homme.

L’opinion publique sceptique

La majorité des observateurs et des commentaires d’internautes en Algérie, qui échappent au discours officiel, s’accordent à dire que la libération de l’écrivain par intercession du président allemand Frank-Walter Steinmeier n’avait pour but que de leurrer l’opinion publique algérienne en feignant un arrangement avec l’Allemagne, dont les relations sont au beau fixe,. Contrairement à celles avec la France qui ont connu la plus grave crise des relations bilatérales depuis l’indépendance.

En effet, pris au piège de ce conflit diplomatique inouï, amorcé par la reconnaissance par la France de la marocanité du Sahara occidental, au moment où, sur cette question, l’Algérie était sur le pied de guerre avec son voisin, Boualem Sansal s’est trouvé l’otage d’une crise exacerbée par les extrémistes de ses deux pays qui ont en commun la haine de l’autre, fruit d’une morbide rumination mémorielle.

« Immigration » contre « néocolonialisme

Ces antagonistes invétérés aux idéologies hostiles plaçant l’immigration au cœur de tous les problèmes pour les uns et le combat contre le néocolonialisme au centre de toutes les luttes pour les autres -se sont mutuellement nourris de leur racisme : l’animosité anti-algérienne en France et le sentiment anti-français en Algérie.

Un ostracisme d’une violence telle que les voix de la raison en devenaient inaudibles. Les canaux diplomatiques officiels s’étaient totalement tus, mais sans pour autant empêcher les liens humains qui lient les deux peuples de pousser, dans la plus grande discrétion, vers cette issue heureuse.

Alger pris entre son isolement et les pressions sahéliennes

La conjoncture internationale, marquée par l’isolement diplomatique de l’Algérie exposé au grand jour par l’échec retentissant face au Maroc au Conseil de sécurité des Nations unies — qui s’est aligné quasi-unanimement sur la position marocaine dans la résolution du conflit du Sahara occidental — a mis en minorité les tenants d’une ligne dure de la diplomatie algérienne. La dégradation rapide de la situation sécuritaire au Mali et la montée du JNIM, passé d’un nationalisme touareg à l’idéologie d’Al-Qaïda, augmentent les risques de débordement sur l’Algérie. De quoi sonner la fin des “dégagistes” de la France.

Déjà en désaccord, dans l’antichambre du pouvoir depuis plusieurs mois, avec la politique étrangère de Tebboune, l’armée algérienne a sonné le glas de la rupture avec ce partenaire sécuritaire historique. Le départ de Bruno Retailleau, qui avait fait du bras-de-fer avec l’Algérie prôné par l’extrême droite sa doctrine, et les déclarations de son successeur Laurent Nuñez, à contre-sens de celle-ci, ont définitivement libéré le tarmac au rapatriement de Sansal.

Un détenu politique devenu symbole malgré lui

En campant courageusement sur la défense de sa liberté d’opinion et d’expression lors de son jugement, Boualem Sansal s’est hissé, dans son drame et malgré lui, en symbole de la défense des libertés fondamentales dont la confiscation est devenue la marque de fabrique du régime de Tebboune.

Rapatrié vers son pays, la France, et expatrié de son pays, l’Algérie, réussira-t-il à surmonter son traumatisme pour éviter les pièges de la récupération et porter le flambeau aussi bien du combat démocratique en Algérie que du rapprochement entre ses deux pays ? L’histoire avenir nous le dira.

Quoi qu’il en soit, de cette nouvelle guerre franco-algérienne qu’il a incarnée comme victime collatérale est née la certitude qu’on ne peut déménager ni de l’histoire ni de la géographie et que la France et l’Algérie sont assignées à trouver le chemin de la concorde.

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