Le site des amoureuxdu grand-reportage

Roumanie : Ceausescu le forcené.

publié le 20/12/2006 | par Jean-Paul Mari

Le mur de Berlin est tombé, la Hongrie et la Pologne ne sont plus communistes, la Tchécoslovaquie et même la Bulgarie respirent. Mais, à Bucarest, le souffle de Gorbatchev n’a plus faire fondre la glace du dernier régime dictatorial d’Europe. Voici le portrait du tyran qui a mis la Roumanie a genoux.


Un homme attend, debout dans la nuit de Bucarest. Autour de lui il n’y a plus qu’un terrain vague, quelques tuyaux crevés et des plaques d’égout retournées comme des ongles. La noirceur, le froid de l’Est et, partout, cette poussière des destructions qui monte de la terre. Qu’attend-il donc en crachant des petits jets de vapeur ? Qu’on le rase lui aussi? Les deux yeux jaunes d’un tramway vide crevent la nuit. L’homme fait un signe et monte. Dans trois heures, dans trois jours, les dents d’un scrapper auront arraché les rails… Au centre de Bucarest, le dernier Roumain attendait le dernier tramway.

Ailleurs, le peuple n’attend plus rien, sauf la mort de l’Eternel, Nicolas Ceausescu, secrétaire général du Parti communiste et chef de l’Etat, surnommé « le génial bâtisseur,le fils le plus aimé du peuple, le génie des Carpates, le Danube de la pensée, le timonier du communisme, l’étoile polaire du destin national, le phare lumineux, le firmament de l’humanité, le Doigt qui sait tout… ». A l’Est, on le surestime. A l’Ouest, on le sous-estime. On le prend pour un fou mégalomane, un tyran capricieux, un petit Staline attardé, un Ubu décalé, un bouffon roumain aux mains sales.

Erreur, il n’a pas l’exotime sanglant d’Amin Dada, la transparence métallique d’Erich Honnecker ou la rigidité bridée d’un Kim Il-song. Pas même la moustache d’un Pinochet. Qu’importent les autres! Eux s’en vont au fil de l’histoire, grignotés par les petites dents de la démocratie, emportés par des révolutions de palais ou par le vent violent qui a tourné à l’Est. Jaruzelski a perdu ses lunettes noires et Marcos n’est même plus maître de ses cendres. Lui, il reste en plein cœur de l’Europe. Et il crache au visage du monde entier, qu’il soit rouge pâle ou petit bourgeois.

Regardez le officier sur l’autel rouge du 14ème congrès du Parti communiste à Bucarest. On le disait malade, aphasique, diminué; il va lire pendant sept heures un rapport de cent-quarante-et-une pages « visant à la mise en oeuvre exemplaire du programme d’édification de la société multilatéralement développée et d’avance de la Roumanie vers le communisme ». A soixante-et-onze ans, le conducator est sec comme un jeune homme. Debout, très droit, il a l’oeil brillant, la mèche rebelle et domine, du haut de son mètre soixante, les 3.330 délégués du congrès tassés dans leurs fauteuils.

Le guide suprême a beau avoir la voix éraillée, le teint rougeaud et le costume bleu d’un chef de kolkhoze endimanché, quand il hurle que ce congrès est « un évènement crucial de l’histoire millénaire », aussitôt 3.330 corps se soulèvent comme un seul homme et 6.660 mains se mettent à battre: « Hourra! Hourra! Hourra! Ceausescu et le peuple. »

D’un mot, il les fait se lever; d’un geste, il les fait se rasseoir. Sa main droite, rigide comme un dogme, ne cesse de s’agiter, verticalement pour asséner ses vérités, horizontalement pour saluer ses fidèles. Il mène un rituel incantatoire, psalmodie la grand messe, vivant et irréel, fascinant comme un livre d’Histoire que l’on feuilletterait à la page du congrès de Nurenberg. Le monde bouillonne, le mur de Berlin est tombé et il chante ses ancêtre les Daces et la génialité du peuple roumain.

« Jamais, jusque là, la Roumanie n’avait connu de victoire aussi grande que l’édification de la société la plus juste et la plus humaine: le socialisme », tonne Nicolas Ceausescu. « Hourra hourra hourra! », répondent cent fois les délégués mécaniques. A l’heure de l’hymne du Parti, il chante à tue-tête, convaincu et joyeux, en tapotant la table au rythme de la musique, comme un petit maître de chorale d’un village des Carpates.

Surtout ne pas le sous-estimer. Cet homme-là a réussi à faire parler vingt-trois millions de Roumains à voix basse dans leurs propres maisons. Voici, dans son pays bunker, l’histoire du dernier des dictateurs.

Il a grandi en sous-sol. A onze ans, le petit paysan du Danube né dans le village de Scornicesti, proche de la capitale, n’a connu que des Noël sans orange et une école tout à fait élémentaire. Il sera apprenti cordonnier. Dans l’ancienne rue Cherban-Voda, au centre de Bucarest, les vieux se rappellent ce grand magasin de chaussures et le soupirail où les apprentis travaillaient l’alène à la main et le nez à hauteur du pavé avec, pour unique spectacle, les pieds des passants et leurs semelles qu’ils allaient devoir un jour réparer. A quatorze ans, le gamin rejoint le mouvement ouvrier et il est arrêté par la police du roi Carol. Nicolas Ceausescu passe du soupirail au cachot: deux ans et demi pour « agitation ».

Doftana est une sâle prison, le genre d’endroit qui fabrique les vrais démocrates ou les grands tyrans. Le jeune militant serre les dents. « Un gamin sec qui ne parlait pas, a dit de lui un ancien détenu. Il ne se plaignait jamais quand les gardiens le tabassaient, il ne sourait pas quand ils lui donnaient enfin à manger. » Quand le gamin qui ne parlait pas sort de sa cellule, il en garde deux défauts, à vie: un léger bégaiement et une terrible rage au ventre. En Roumanie les grands procès d’avant-guerre ont envoyé à Doftana l’élite du Parti communiste. Au programme, coups, privations et étude clandestine de Marx et Lénine.

L’élève Ceausescu a la chance de partager ses chaînes avec un maître absolu, Gheorghiu-Dej, celui qui dirigera bientôt la Roumanie. L’homme est un mélange de nationaliste et de stalinien, de rebelle et de despote qui n’a pas peur du sang. Il croit au communisme et à l’indépendance de la Roumanie. C’est un titan qui va frapper l’Histoire de ses deux poings, l’un sur la table de Moscou pour obtenir le retrait des tanks soviétiques après la guerre, et l’autre sur la tête du plus petit opposant roumain. Arrestations, déportations, disparitions… deux cent mille personnes ne reviendront jamais des camps de travail du delta du Danube.

Pour l’heure, dans sa cellule, Dej n’est qu’un forçat enchainé et le père spirituel d’un certain Nicolas Ceausescu.
Un matin d’août 1944, un officier allemand brandit un ordre sous le nez des gardiens de la prison et emmène les détenus politiques. Dehors, tout le monde s’embrasse. L' »officier allemand » est un grand avocat bourgeois proche des communistes, Ion Maurer, l’éminence grise de Dej. Il sera bientôt Premier ministre de Ceausescu.
Vive la guerre! Cette fois le petit paysan en a fini avec l’obscurité. Libre, il retrouve une jeune camarade à l’âme et au visage sévères, rencontrée dans un défilé du 1er mai; Elena Petrescu devenue madame Ceausescu. Une prison, une femme, un parti: la pâte est prête. Le reste est affaire de destin.

En quelques mois, le monde a basculé. L’Europe ancienne convulse à Yalta. Les communistes roumains n’étaient qu’un petit millier en 1944, une poignée; fin 45, ils sont 800 OOO! Le camarade Ceausescu sait surfer sur les lames de fond et il glisse, lisse comme une carrière d’apparatchik appliqué, blotti sous l’aile protectrice de Dej. Pendant vingt ans.

Il aurait pu finir sa vie politique ainsi, à l’ombre du Parti, à l’abri mais à l’écart de l’Histoire. A 47 ans, le Ceausescu membre du Politburo n’est qu’un soldat du régime, fidèle et inculte, un ancien paysan courageux qui a appris par coeur tous les rudiments du marxisme. Quand Dej le titan meurt en 1965, emporté par un cancer à la gorge, Maurer le fidèle lui cherche un successeur. Au sein du Politburo, l’un est trop proche des Russes, l’autre a épousé une femme juive, l’autre boit plus que de raison d’Etat. Reste Nicolas Ceausescu. Maurer le sait intelligent, mais il le croit docile et incapable de trahir. L’éminence grise croit anoblir une marionnette, il se trompe. Derrière l’apparente modestie du camarade Ceausescu se cache un redoutable tacticien et toute la ruse des gens de la terre.

Sa superbe mémoire n’oublie jamais un chiffre, une humiliation ou le prénom d’un ennemi. C’est un bon joueur d’échecs – dangereux – parce qu’il ne sait pas perdre. Sous la blouse grise de l’apparatchik bouillonne une ambition sans limite et cette rage au ventre qui ne l’a plus quitté depuis sa sortie de cachot. Maurer ne l’a pas assez observé. Ceausescu bégaie peut-être quand il s’énerve, mais aussitôt que la contrariété devient trop forte, il ne dit plus un mot et se jette vers la première salle de bains. Là, longuement, il vomit. De faiblesse? Non. D’une fureur impossible à contenir.

A la tête du Parti, Ceausescu, en bon élève dictateur, va faire le vide autour de lui. Si il sait faire appliquer la technique de « l’accident de voiture », ou de « la chute dans l’escalier », Ceausescu n’a pas un goût immodéré pour le sang. Il a une religion, l’espionnage, et un objet de culte, le micro. « Le Doigt qui sait tout… » va mettre la Roumanie sur écoute. Il fait intaller trois millions de téléphones espions, crée quarante-huit services de censure, dix centres nationaux d’écoutes, deux cent quarante huit centres locaux et mille unités mobiles. Sous les assiettes des restaurants, dans les bouquets de fleurs du salon, dans l’ascenseur, la chambre d’hôtel ou sous votre lit… les micros sont là. Quiconque vous reçoit aujourd’hui à Bucarest, met d’abord de la musique et un coussin sur le téléphone.

Chaque matin, le camarade Ceausescu commence sa journée en épluchant les rapports de ses services secrets et les synthèses de la presse. Puis il se rend dans une salle spéciale près de son bureau. Là, il écoute les meilleurs enregistrements. Le numéro deux roumain, son principal rival, était un marxiste sans faille. Sa femme ne l’était pas. Preuves en main, Ceausescu le fait casser par le comité central. Le numéro trois, président du Conseil d’Etat, sera accusé d’avoir une relation coupable avec sa nièce. Quand il découvre la forêt de micros dans sa chambre, le numéro trois ne desserre plus les dents, sauf pour se tirer un coup de fusil dans la bouche. La religion du micro a eu raison du triumvirat au pouvoir.

Alors commencent les années flamboyantes. De Gheorghiu-Dej, Ceausescu a retenu la leçon d’indépendance farouche. Jamais il n’oubliera comment, à sa mort, les Roumains sont descendu lui rendre hommage dans la rue, malgré la mémoire de la dictature et des camps de travail. Le paysan Ceausescu connaît bien son peuple; il a lui aussi la haine ancestrale de l’envahisseur, le « Turc » qui a fait payer pendant cinq siècles le tribut à la Roumanie. Unité nationale, indépendance, nationalisme; voilà ce qu’il faut donner au peuple, croit-il, pour que tout vous soit pardonné. Le monde de l’après-guerre est scindé en deux blocs de glace, l’Est et l’Ouest. Tant mieux! Il sera la fenêtre de l’Est,l’intermédiaire avec le monde extérieur. Voilà comment la Roumanie pourra jouer, au carrefour des grandes puissances, un jeu politique surdimensionné.

De 67 à 71, en quelques années, Ceausescu va tenter et réussir une série de formidables coups politiques. D’abord refuser de prendre parti dans la querelle entre la Chine et l’URSS ; établir des relations diplomatiques avec l’Allemagne de l’Ouest malgré les cris de trahison de la RDA ; ne pas rompre avec Israël après la guerre des Six jours et surtout dire haut et fort non à l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée rouge. Le 15 août 1968, Ceausescu ira jusqu’à Prague assurer Dubcek de son soutien. Moscou, exaspéré, envoie ses chars à portée de canon de la Roumanie et… Ceausescu ne cède pas. Lindon Johnson, le président américain a prévenu Moscou: « Ne déchaînez pas les chiens de la guerre ».

A Bucarest le peuple est dans la rue. Les paysans, les ouvriers et mêmes les intellectuels qu’il étouffe de ses mains, ils sont tous là: « On avalait de la Vodka et du café toute la nuit, on discutait comme des fous, prêts à se jeter sous les chenilles du premier tank russe, raconte une femme écrivain. La dureté du régime, sa violence? On disait « il ne sait pas! », on avait besoin de tout oublier, de cette explosion comme d’une catharsis collective d’un peuple retrouvé. » Le Ceausescu flamboyant de ces années-là participe à la préparation des accords d’Helsinki, se rapproche de Tito le Yougoslave, reçoit à la fois Arafat et Golda Meir et négocie avec les plus grands chefs d’Etat étrangers.

Au point que le général de Gaulle, l’homme qui voulait briser les carcans Est-Ouest, rentre de Roumanie en annonçant qu' »il souffle un vent salubre à l’Est ». Mieux! Après l’éclat de Prague, six cents mille Roumains demandent leur inscription au parti communiste. Le jeune président de cinquante ans a désormais l’image rebelle mais sympathique d’un John Kennedy avec sa mèche sur le front. Au summum de sa popularité, Ceausescu exulte, son peuple l’aime. Il se croit tout permis.

« Il nous a bien eu », pleurent aujourd’hui ceux qui dansaient dans la rue. Le voile se déchire en 1971. Ceausescu part pour Pékin rencontrer le Mao de la Révolution culturelle. Il est stupéfait par sa capacité à mobiliser les masses et à transformer des centaines de millions de paysans crottés, analphabètes et réactionnaires en soldats uniformes d’une révolution au col mao. Ainsi il suffit comme lui de savoir pétrir les hommes pour les faire passer de l’ère médiévale aux post-moderne?

De retour à Bucarest, on commence à l’entendre murmurer des choses des choses étranges. Dans un programme culturel en dix-sept points à la chinoise, il est question d’en finir avec la littérature bourgeoise morbide, d’exalter l’art au service de la classe ouvrière, de rapprocher -déjà ! -les structures des villages et des villes, du génie absolu du peuple roumain … Le ton a changé, sa voix s’est éraillée, il ne dit plus: « Je souhaite » mais « Je veux ». Il change les lois, autorise l’internement psychiatrique des fortes têtes ou interdit la circulation dans toute une province sous prétexte qu’il neige, il paralyse la population. A coup de petites phrases, par rafales de décrets-lois, Ceausescu commence à travailler son peuple. Les intellectuels prennent peur, ils ont raison, l’étau se resserre.

En 1975,Nicolas Ceausescu, secrétaire général du parti communiste, président du conseil d’état, président de la république et guide suprême se libère de son Premier ministre, son dernier frein. Désormais, il peut donner libre cours à son génie.
Un mot, un geste, une pensée de travers, et votre vie s’arrête là. La censure contrôle tout, les livres, les étiquettes des boites de conserve et le texte des menus des restaurants. IL suffit à un policier de jeter un coup d’oeil à une plaque d’immatriculation pour savoir qui est le conducteur de la voiture : « 1 B » membre du parti  » 12 B blanc » : étudiant étranger »…Le flic, le concierge de l’immeuble, l’aimable inconnu qui vous salue, les plaques des voitures et les murs de la ville sont tous des indicateurs. La sanction est immédiate.

On perd son emploi et son téléphone, le chauffage tombe en panne, l’ainé de la famille rate tous ses examens ou est battu par des « délinquants ». Pourquoi emprisonner la dissidente Doinea Cornea quand on peut lui briser les côtes à coups de pieds devant sa porte? Le régime tue peu, il préfère faire bastonner son peuple pour l’humilier. Comme cette femme qui a fait des heures de queue devant une boucherie vide. Quand elle a voulu protester. La foule s’est écartée et le boucher a brandi un tuyau d’arrosage. Dehors, il faisait -20°. La femme est rentrée chez elle, trempée, en pleurs, avec son pamier vide à la main. A quoi bon se révolter?

« Une goutte d’eau peut creuser la pierre,non par sa force, mais en la frappant sans relâche » se répéte Ceausescu. Les Roumains détournent la tête? Il va leur boucher l’horizon, s’inscruter dans leur inconscient collectif. « Au réveil, tu l’entends à la radio, tu ouvres un journal et tu le lis ; dans la rue, tu butes contre son portrait, le soir, tu le vois à la TV  » dit un Roumain. Ceausescu impose quatre enfants minimum, envoie ses médecins dans les usines détecter les femmes enceintes, interdit les contraceptifs et l’avortement… » Dans ton lit au moment de faire l’amour, il est là, encore là, toujours là ! » Quand il est absent, ce sont les autres qui parlent de lui, comme cette anthologie de la honte écrite par une génération d’écrivains nuls mais dociles, comme ces poétes aux yeux révulsés qui à la télévision chantent « le fils du soleil, le dirigeant suprême, le cher héros, celui qui a redonné vie à la vie, qui caresse la terre de ses mains fleurs… » Comme ces petits rats de l’opéra qui font les pointes en dessinant son nom lumineux ou ces grands ténors d’opéra qui les soirs de congrés poussent un : « Ceausescucououou ».

Ceausescu a inventé le communisme monarchique.

Voici Elena sa femme, « Ingénieur-Docteur -Académicienne » spécialiste de pétrochimie et qui inonde l’intelligence humaine de ses livres sur les polymeres et collectionne les titres de docteur honoris cosa des universités du globe, de Paris à Tokyo, de Malte à Ankara. C’est elle qui administre la science, l’éducation, la justice et la santé. Premier vice-premier ministre, « Héros de la république socialiste de Roumanie », c’est le Numéro deux du pays. Et peu importe si l’ingénieur-docteur-académicienne a contraint quelques scientifiques roumains a lui décerner ses titres ronflants. Ce sont les services d’espionnage roumains qui consacrent leur énergie et leur talent à arracher les secrets des laboratoires occidentaux pour qu’une armée de nègres en blouse blanche puissent écrire ses livres.

La petite mère du peuple est surtout experte en fourrure, bijoux et enregistrements nocturnes de la Nomenklatura. Mais elle est la seule à pouvoir taper séchement sur l’épaule du condukator pendant qu’il discute avec l’ambassadeur d’allemagne : « Partons ! Ca suffit ! Il ne sert à rien de discuter avec les impérialistes réactionnaires. » Et il la suit. Elle lui a donné trois enfants : Valentin, un physicien trop sérieux, le desespoir de ses parents; Zoïa, une jeune mathématicienne qui crache sur le nom de Ceausescu et Nicu, un garçon délicieux, féru de marxisme, de voitures et de beuveries et qui, dans les diners officiels, pisse sur les huitres « pour les assaisonner  » et fouille dans le corsage des soubrettes et les femmes de ministres. Sans oublier le chien, un doberman que l’on voit passer debout sur la banquette d’une limousine, entre les deux sirènes du cortége officiel qui lui est réservé.

Qui oserait leur résister? Même un tremblement de terre n’a pas pu abattre le systéme. Pourtant ce jour là, le 4 mars 1977, à 21h21, tout aurait dû exploser. L’onde de choc de 7,4 degrés sur l’échelle de Richter dévaste Bucarest, tue trois mille personnes et imprime l’horreur dans les yeux des survivants. Au milieu des ruines, on voit Elena apparaître en manteau de vison blanc et Nicolas Ceausescu expliquer aux techniciens devant les cameras comment il faut s’y prendre. Quatre jours plus tard, alors qu’on entend encore les cris des ensevelis, le guide suprême ordonne de niveler le sol. Devant l’immeuble Scala sur le Boulevard Baulcescu, les bulldozers avancent. La foule gronde : « Assez ! C’est une honte d’enterrer les gens vivants. » Ce jour là, tout est inhabituel : ces roumains au bord de la révolte et ces miliciens compréhensifs qui essaient de faire reculer les gens. La foule hésite, cède et reflue…C’est fini. Les roumains ont perdu. Ils vont le payer.

Ils avaient peur. Désormais, ils auront faim et froid. A en mourir. Pourtant, le pays est riche de son agriculture et de son sous-sol. En économique comme en politique internationale, Ceausescu applique la même politique, les mêmes principes : l’indépendance et la fuite en avant. Dans les années soixante dix, il a lancé une industrie lourde à la Staline. Le pays peut pomper quinze millions de tonnes de pétrole par an ; il construit des usines pour raffiner le double, trente millions de tonnes, et achète ce qui lui manque sur le marché extérieur. La dette extérieure devient exorbitante. Quand le FMI jette un regard inquisiteur sur le pays, il est à la dérive monétaire et propose 27 cours de change différents dont 13 commerciaux… Il faudrait tout revoir à la baisse.

Le FMI exige et Nicolas Ceausescu se cabre. Le paysan du Danube retrouve ses vieux réflexes. Au nom de l’indépendance, la Roumanie va payer ses dettes , rubis sur l’ongle, 11 milliards de dollars en 9 ans. Dehors les impérialistes !
A l’intérieur le tour de vis est terrible. Les Roumains du vingtième siècle ont les traits creusés, la barbe et les yeux fous des moujiks de l’ancienne Russie. Le guide suprême voulait en faire des mutants, il en a fait des zombies. Dans les centres médicaux, pas d’aiguilles stériles et des enfants qui dorment à trois dans un lit. On refuse de soigner les vieillards,l’espérance de vie chute et le taux de suicide grimpe. Les hopitaux ne sont pas assez chauffés et les morgues n’ont plus de frigos. Les malades claquent des dents et les morts pourrissent.

Un poète roumain a écrit : « Dîtes là où vous allez que dieu s’est détourné des roumains ».
Un fou, un mégalomane, un génie du mal…qui est exactement Nicolas Ceausescu ? Pour le comprendre, il faut suivre pas à pas les méandres de son cerveau et marcher toute la nuit le long des rues des monuments et des places de son oeuvre majeure : la rénovation du centre de Bucarest. Oubliez les techniciens de l’urbanisme qui ont tiré les plans, le grand architecte, c’est lui. On ne brule pas une fortune et des années de labeur pour rien. On ne rase pas par caprice l’équivalent de quatre arrondissements de Paris en plein coeur historique de Bucarest, là où il y avait de superbes églises du 16ième siècle, des maisons basses couleur pastel, le parfum des lilas et des glycines, là où un peuple avait une partie de sa mémoire.

Il a fait avancer les bulldozers et certains habitants ont préféré se pendre ou se jeter par la fenêtre plutôt que d’abandonner leur vie. Par goût du péché ? Non.
Nicolas Ceausescu l’a dit lui-même avec gravité à un visiteur étranger : « On a mal lu les utopistes du 18 ième siècle. Et on a eu tort. »
Devant nous, le sol attend son futur. On a éffacé le dessin des rues et tous les repères d’antan. Du passé, Nicolas Ceausescu a fait table rase. Le nouveau palais est au coin de la rue. L’essentiel est là : un énorme cube haut et sans grace, la mémoire profonde de l’ordinateur, le cerveau et l’äme du pouvoir. Il n’a pas à être beau. « L’ornement est un crime » disait l’architecte autrichien Adolphe Loos. Au pied du palais, une place peut acceuillir un demi million de fidèles et, sur l’avenue de la Victoire du Socialisme, longue de cinq kms et demi, l’éclairage est aussi violent que le reste de Bucarest est sombre. Puis en ordre décroissant viennent les organismes d’Etat, les appartements de la Nomenklatura et du peuple. Ces colonnades, les balcons ronds et les dalles plaquées de stuc sont le théâtre baroque des années trente quand la roumanie de Ceausescu avait vingt ans.

Derrière, dans les unités de béton ouvrier, l’Homme neuf s’épanouira à égale distance de son atelier, du théâtre et du magasin : c’est la « Cité industrielle » de Claude Nicolas Ledoux, le phalanstère de Charles Fourier… »On a mal lu les utopistes du 18ième… »
Le grand oeuvre n’est pas une construction urbaine ou esthétique, c’est une construction intellectuelle. C’est une molécule avec un noyau central relié aux autres atomes de la société. Reproduites à l’infini, « systématisée », elle iront raser et remplacer 7 OOO villages roumains comme le prévoit le plan. Nicolas Ceausescu n’a jamais voulu faire Versailles, Persépolis ou Brasilia mais bien le premier maillon de la chaine moléculaire d’un seul corps, la roumanie, lieu d’une métaphysique de l’ordre nouveau. Qu’on rase Bucarest et tous les villages du pays ! Qu’on sacrifie une génération entière ! L’Homme neuf naitra de ces cendres et il vivra dans la cité totale, l’âge d’or du communisme. Tout est effroyablement cohérent. Le camarade Nicolas Ceausescu n’est pas fou, il souffre seulement d’avoir une vision carrée de l’évolution des peuples. L’utopie! le seul concept qui permette de sortir une fois pour toutes du cycle du temps. D’être éternel.

Est-ce ce rêve fou que 3330 délégués ovationnent debout dans la salle du 14ième congrés. « Nous avons instauré le socialisme en terre humaine, hurle Nicolas Ceausescu ». Le peuple crève, le mirage économique s’évanouit, la fonte des blocs a transformé la fenêtre roumaine en bunker et un observateur venu de l’est ne lui donne que: « Deux ans maximum ». « Houra! Hourra! Hourra!  » scandent les délégués automates. A la tribune, tous les apparatchiks ont le même visage, lourd et renfrogné, la nuque épaisse et des mains à broyer l’intelligence. Qui sera le traître? « Le peuple roumain est prêt à s’acheminer vers l’étape suprême: le communisme » a crié la voix cassée du dernier des utopistes. « Hourra! Hourra! Hourra! » a répondu l’écho.

Jean-Paul Mari


COPYRIGHT LE NOUVEL OBSERVATEUR - TOUS DROITS RESERVES