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Ces armes de guerre détournées que les soldats ukrainiens ne reçoivent jamais

publié le 16/12/2025 par grands-reporters

Si la plus grande partie du matériel livré à Kiev contribue bien à l’effort de guerre, de nombreuses armes se perdent une fois arrivées en Ukraine

Près de 500 000 armes portatives ont été perdues ou volées depuis février 2022, ont même reconnu les autorités ukrainiennes. La faute aux réseaux criminels et à la corruption dans le pays, dénonce l’hebdomadaire italien “Panorama”.

Deux mois après l’invasion russe [de l’Ukraine], les premiers missiles antichars envoyés par le Royaume-Uni arrivaient déjà sur le front de Kharkiv, la deuxième ville du pays. Une petite crapule ukrainienne, à l’uniforme noir et au sourire roublard, proposait alors ses services aux journalistes, moyennant rémunération. Un jour, il a ouvert en grand la portière arrière de sa voiture : un NLAW flambant neuf s’étalait sur toute la banquette. Un de ces missiles antichars portables, cruciaux pour stopper les blindés russes. Personne ne sait à qui il l’a vendu. Mais, sur le marché, les prix oscillent entre 25 000 et 34 000 euros environ.

Chaque conflit charrie son lot de profiteurs, qui jouent avec la vie des soldats sur le front. Et après trois ans et demi de bombes et de sang, la “guerre corrompue” en plein cœur de l’Europe concerne également le matériel militaire occidental. Le ministère de l’Intérieur ukrainien confirme que, depuis février 2022, près d’un demi-million d’armes portatives ont disparu des radars. Et ce n’est pas tout : le ministère de la Défense a évalué le coût des armes et munitions défectueuses ou jamais livrées à 660 millions d’euros.

Marché noir

“Dans les conflits récents, de la dislocation de la Yougoslavie à l’Afghanistan, et même avant avec la dissolution de l’URSS, un arsenal considérable a atterri sur le marché noir”, observe le général à la retraite Giorgio Battisti. “En Ukraine, le problème est encore plus délicat en ce qui concerne les armes occidentales. Il y a bien un centre de tri en Pologne, où tout devrait être enregistré, mais il y a eu une série de difficultés organisationnelles et pratiques dans le traçage des armes en Ukraine. Et les criminels en tirent profit grâce à la corruption.”

Sur le front, les Russes ont l’ascendant et les Ukrainiens donnent cher de leur peau dans des combats désespérés, comme à Pokrovsk. Mais “désormais, ils touchent le fond des enrôlements”, reconnaît un militaire italien. Sur Telegram, l’ex-parlementaire ukrainien Igor Lutsenko, recruté au début de l’invasion au sein de la 72e brigade mécanisée, dénonce un record de 21 602 déserteurs décomptés en octobre.

Pavel, un jeune Ukrainien qui vient d’être mobilisé, assure que la “corruption est monnaie courante pour éviter d’être envoyé dans les tranchées”. En déboursant 17 000 euros, on peut se procurer une autorisation de quitter le pays. “Avec 2 500 ou 3 400 euros, on peut ralentir sa mobilisation”, ou bien obtenir un poste plus protégé à l’arrière, ou sur le front à l’épluchage des patates. Ce n’est pas un hasard si, en août 2023, un grand nombre de commandants militaires régionaux ont été destitués, après la découverte d’un réseau de monnayage d’exemption de service militaire.

“Les riches ne combattent pas”

“L’impression générale, c’est que les riches ne combattent pas, soutient Pavel, un patriote. Ceux qui meurent dans les tranchées, ce sont tous les autres.” Un argument échafaudé par la propagande russe, mais fermement démenti par les autorités ukrainiennes.

“La Russie aussi est confrontée à des problèmes de corruption et a rendu publique l’arrestation de plusieurs généraux, souligne Gianandrea Gaiani, directeur [du magazine italien consacré à la défense] Analisi Difesa. Mais nous ne donnons pas d’armes à Moscou, mais aux Ukrainiens. C’est pourquoi il faut se méfier de la mafia ukrainienne, qui est bien implantée au Moyen-Orient et dans le Caucase.”

“Les missiles antichars ou antiaériens portables sont des armes à la capacité de destruction colossale et peuvent être transportés dans le coffre d’une voiture. Il n’est pas impossible de les détourner et d’en faire la contrebande.”

En 2024, un rapport du bureau de l’inspecteur général du ministère de la Défense américain, qui supervise le Pentagone, admettait avoir perdu la trace de 1 milliard de dollars d’équipements militaires envoyés en Ukraine. Toutes les armes n’ont pas nécessairement fini sur le marché noir, mais le manque de traçabilité concerne tout de même 2 500 lance-missiles sol-air Stinger, 10 000 lance-missiles antichars Javelin, 23 000 lunettes de visée nocturne et 750 drones.

Une étude publiée dans la revue internationale de l’université Harvard rappelle que l’histoire ukrainienne est marquée par une longue tradition de trafic d’armes et de corruption : “Lors de l’annexion de la Crimée par la Russie, 300 000 armes légères ont été perdues ou dérobées.” Elizabeth Place, directrice de la revue, écrit aussi que, à l’inverse, “la Russie, au sein des Nations unies, a diffusé de fausses informations. Les allégations sur les gangsters finlandais, les émeutiers français, les combattants nigérians ou les cartels mexicains qui se procureraient des fusils et des lance-grenades en Ukraine ont toutes été démenties. Cette propagande vise à convaincre les États-Unis et ses alliés de l’OTAN de réduire les transferts d’armes.”

Base de données

En janvier, un rapport de GI-TOC, une ONG genevoise, tirait la sonnette d’alarme. “Le trafic d’armes dérivé de la guerre russo-ukrainienne est une question à long terme”, peut-on lire dans ce rapport qui conseille de “créer une base de données unique de l’OTAN pour recenser les armes fournies à l’Ukraine et faciliter leur traçabilité”. Kiev s’est activé afin d’éviter le “détournement des armes”, mais “les groupes criminels ont créé des marchés, des routes et des chaînes d’approvisionnement mieux organisés. L’ampleur du problème est bien plus étendue que dans les cas précédents des Balkans et de l’Afghanistan.”

Le 18 octobre, le ministère de l’Intérieur ukrainien a annoncé que, depuis le début de l’invasion russe, 491 000 armes portatives avaient été perdues ou volées. Et le nombre a presque doublé sur la seule année 2025. La majorité des armes manquantes sont des fusils d’assaut (149 000), mais 29 165 mitrailleuses et 18 959 lance-grenades ont aussi disparu. Les modèles principaux sont la traditionnelle Kalachnikov AK-47 ainsi que 21 000 pistolets Makarov.

En 2022, à la suite de l’invasion russe, les autorités ukrainiennes ont distribué des armes à la population. En janvier [2025], dans le cadre d’une opération nationale de démantèlement des réseaux de trafics d’armes, les forces de sécurité ont mené des centaines de perquisitions qui ont conduit à l’arrestation de 23 personnes et à la mise en examen de 38 autres. La police a saisi “des milliers de projectiles de différents calibres, des fusils d’assaut, des grenades, des armes automatiques et des lance-grenades”.

Le SBU, le service de renseignement ukrainien, a intercepté des armes russes qui ont été mises en vente après avoir été capturées sur le front. Parmi ces “trophées”, comme on les appelle, l’une des saisies les plus surprenantes concerne un canon antiaérien soviétique de calibre 23 millimètres, ZU-23-2, cédé pour 6 400 euros. Le barème des prix s’élève à environ 860 euros pour un fusil d’assaut AK et 6 800 euros pour une mitrailleuse M240 de fabrication américaine, tandis qu’un lance-grenades AGS-17 de conception soviétique coûte 5 100 euros.

L’escroquerie des “œufs d’or”

En près de quatre années de guerre, on a aussi découvert 400 000 euros de pots-de-vin dans des transactions visant à remplacer les générateurs que les Russes pulvérisent à coups de missiles. Le prix des pommes de terre et des œufs à destination de l’armée a également fait l’objet de détournements. Le vice-ministre de la Défense, Viatcheslav Chapovalov, a été contraint à la démission à la suite de l’escroquerie des “œufs d’or”.

Sur le marché, les œufs coûtaient 7 hryvnias l’unité [0,18 euro], mais le ministère de la Défense les achetait en gros à 17 hryvnias [0,34 euro], pour les petits déjeuners des soldats. Le 19 septembre, le bureau du procureur spécial anticorruption a clos l’enquête sur ces “œufs d’or”, confirmant l’existence d’environ 15 millions d’euros de recettes illicites.

En mai, des documents confidentiels publiés par le Financial Times révélaient le scandale des armes et des munitions payées et dont l’Ukraine n’a pourtant jamais vu la couleur. Le préjudice total est estimé à 660 millions d’euros. Dans certains cas, les équipements militaires sont arrivés à bon port mais se sont avérés inutilisables. D’autres fois, ils ne se sont simplement jamais matérialisés, comme dans le cas du contrat signé avec OTL Imports, une petite entreprise installée en Arizona. Un homme d’affaires américano-ukrainien au passé trouble a reçu une avance de 14,6 millions d’euros pour une importante livraison de projectiles de fabrication serbe, qui se sont volatilisés.

Enfin, un rapport du Sénat de la République tchèque a dévoilé qu’un prestataire empochait 1 000 euros par obus d’artillerie M107 de calibre 155 millimètres grâce à un programme financé par l’Allemagne. Les munitions étaient achetées pour 3 200 euros l’unité, tandis qu’une société turque les proposait à 2 500 euros. L’Ukraine a ainsi reçu 180 000 obus d’artillerie, mais sans des prix gonflés à outrance elle aurait pu en recevoir 40 000 de plus. “Le vrai point sensible de la corruption, confirme une source militaire de Panorama, ne concerne pas les armes que nous envoyons sur le front, mais bien l’argent et le financement de l’effort de guerre.”

Cet article de Fausto Biloslavo, publié dans Panorama a été traduit et republié par Courrier International


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