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“C’est un enfer” : les terribles foyers de redressement pour femmes en Arabie saoudite

publié le 25/09/2025 par grands-reporters

Présentés comme des lieux de réhabilitation, les “Dar Al-Re’aya” sont des centres de détention où sont enfermées les jeunes femmes, dont le seul crime est d’avoir bravé l’autorité d’un mari ou d’un père, ou fui un foyer violent.

Les sévices sont monnaie courante dans ces établissements, selon des témoignages recueillis par le quotidien britannique “The Guardian”.

Les femmes, toujours sous la coupe de la notion de “désobéissance”

En réaction à l’article du quotidien britannique The Guardian que Courrier international publie ci-contre, la militante des droits humains saoudienne Maryam Aldossari dénonce la politique réformiste aux airs de faux-semblants du prince héritier Mohammed ben Salmane.

“Le régime saoudien fait de femmes triées sur le volet une vitrine de sa modernité”, écrit-elle dans le journal socialiste britannique Morning Star. “Mais la visibilité des femmes en Arabie saoudite n’est pas un signe de progrès. C’est un spectacle soigneusement chorégraphié pour un public international. Les gros titres sur une Saoudienne grimpant sur l’Everest, pilotant un avion ou devenant astronaute […] sont destinés à éblouir des diplomates, à séduire des investisseurs et à obtenir les applaudissements des médias occidentaux.”

Car les femmes concernées sont “dans leur immense majorité issues de familles de l’élite” et proches du régime. Meilleur exemple : la “première ambassadrice saoudienne” aux États-Unis, qui est une princesse de la famille régnante. Car les autorités ne cherchent pas prioritairement à changer les réalités pour la masse des femmes.

Malgré les progrès tels que le droit des femmes à conduire et un nouveau Code de la famille qui leur permet de demander un passeport ou d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation d’un “tuteur mâle” de leur famille, la domination masculine a seulement pris, selon elle, de nouvelles formes. Car il existe toujours cette “notion vague et dangereuse” de la “désobéissance”, qui permet de ratisser large pour anéantir tous ces droits, “à tout moment”.

Le message est on ne peut plus clair : garde le silence, ou tu seras qualifiée de ‘désobéissante’ 

C’est ce qui explique pourquoi “plus d’un millier de femmes” sont prêtes à tout risquer chaque année pour “échapper à un système dans lequel elles sont traitées comme si elles étaient la propriété” des hommes. “Oui, des femmes occupent maintenant des emplois qui étaient jadis inaccessibles, et la séparation des sexes [dans l’espace public] n’est plus de mise. Mais cette visibilité a un prix. Le harcèlement est le quotidien, normalisé, ignoré et impuni. Le dénoncer, c’est risquer son licenciement. En parler à sa famille, c’est risquer des blâmes. Le message est on ne peut plus clair : garde le silence, ou tu seras qualifiée de ‘désobéissante’ et disparaîtras dans un de ces ‘Dar Al-Re’aya’.”

L’identité de cette femme reste un mystère. Elle serait détenue dans ces “prisons” d’Arabie saoudite renommées pour leur discrétion, où des femmes sont envoyées par leur famille ou mari pour avoir désobéi, entretenu des relations extraconjugales ou s’être absentées du foyer.

Ces photographies offrent un rare aperçu de la condition des centaines, voire des milliers de filles et de jeunes femmes qui seraient détenues dans ces centres, où elles sont “réhabilitées” afin d’être renvoyées dans leur famille.

Institutions “infernales”

Parler en public ou diffuser des images de ces “foyers”, ou Dar Al-Re’aya [“ maison de soin” en arabe], est devenu impossible dans un pays où les défenseuses des droits des femmes ont été réduites au silence. Pourtant, ces six derniers mois, le Guardian a rassemblé des témoignages qui documentent la réalité de ces institutions décrites comme “infernales”, où chaque semaine des flagellations ont lieu, où l’enseignement religieux est imposé sans que les victimes n’aient accès au monde extérieur ni droit aux visites.

Les conditions y sont si inhumaines que plusieurs femmes se sont suicidées ou ont tenté de le faire. Elles peuvent y croupir des années puisqu’elles ne peuvent en sortir qu’avec l’autorisation de leur famille ou d’un tuteur.

Une jeune Saoudienne qui, plus tard, est parvenue à fuir en exil, témoigne : “Toutes les filles qui grandissent en Arabie saoudite connaissent l’existence des Dar Al-Re’aya et toute leur horreur. C’est un enfer. J’ai essayé de mettre fin à mes jours quand j’ai appris que j’allais y être envoyée. Je savais ce que les femmes y endurent, j’ai tout de suite pensé que je ne pourrais pas y survivre.”

Maryam Aldossari, une militante saoudienne installée à Londres, explique que “les filles comme les femmes y restent enfermées jusqu’à ce qu’elles se soumettent aux règles”.

Réhabiliter les détenues

Alors que la monarchie fête l’organisation de la Coupe du monde de football masculin de la FIFA [en 2034] et soigne son image d’État réformé, les femmes qui osent réclamer plus de droits et de libertés sont assignées à résidence, emprisonnées ou doivent s’exiler. Pour les militantes, le régime se sert de ces “foyers” pour discrètement contrôler et punir les femmes. Elles demandent leur abolition.

À en croire les représentants saoudiens, ces centres, installés à travers le pays dans les années 1960, “accueillent des filles accusées ou condamnées pour différents crimes” et servent à “réhabiliter les détenues” grâce à l’intervention de psychiatres, “afin de pouvoir les retourner à leur famille”.

Sarah Al-Yahia, à l’origine d’une campagne pour l’abolition de ces foyers, s’est entretenue avec plusieurs filles : elles décrivent un système d’abus où les détenues subissent des fouilles à nu et des tests de virginité dès leur arrivée, avant qu’un sédatif ne leur soit administré.

“C’est une prison, certainement pas un foyer comme ils aiment le dire. Là-bas, les nombres remplacent les noms. ‘Numéro 35, viens ici.’ Quand une des filles donne son nom de famille, elle est fouettée. Si elle ne prie pas, elle est fouettée. Pareil si elle se retrouve seule avec une autre femme, les gardes l’accusent d’être lesbienne. Ils viennent d’ailleurs regarder les flagellations en groupe.”

Mon père s’en servait comme menace pour abuser de moi

Sarah Al-Yahia, qui a désormais 38 ans et vit en exil, raconte que ses parents l’ont menacée de l’envoyer dans les Dar Al-Re’aya dès ses 13 ans. “Mon père s’en servait comme menace pour continuer d’abuser sexuellement de moi”, explique-t-elle, avant d’ajouter que filles et femmes font face à un horrible dilemme : soit elles sont envoyées dans un centre, soit elles restent dans leur famille abusive.

“Ils rendent impossible toute assistance à celles qui fuient les abus. Je connais une Saoudienne qui a été condamnée à six mois de prison pour avoir aidé une victime. Accueillir une femme accusée d’‘absentéisme’ est un crime en Arabie saoudite”, rappelle-t-elle.

“Si votre frère ou votre père abuse de vous ou qu’il vous fait tomber enceinte, c’est vous qui êtes envoyée dans les Dar Al-Re’aya pour protéger la réputation de la famille”, dénonce-t-elle.

 « J’ai demandé à ne plus être battue, à ne pas être mariée de force et à pouvoir travailler« 

Amina*, 25 ans, raconte avoir cherché refuge après avoir été battue par son père, dans un “foyer” de Burayda, une ville au centre du pays. Elle décrit un bâtiment “ancien, vétuste et glaçant”, et des employés “froids et peu serviables”. Ils ont minimisé sa situation en ajoutant que d’autres filles étaient “enchaînées chez elles”, qu’elles avaient “une vie bien plus difficile”, et qu’Amina devrait “remercier Dieu que [sa] situation ne soit pas aussi terrible”.

Le lendemain, son père a bien été convoqué, mais le personnel n’a quasiment rien fait pour la protéger. “Ils nous ont demandé d’écrire nos ‘conditions’. J’ai demandé à ne plus être battue, à ne pas être mariée de force et à pouvoir travailler. Mon père a exigé que je respecte tout le monde, que je ne quitte jamais la maison sans autorisation et que je sois toujours accompagnée d’un chaperon. J’ai signé par peur – je ne pensais pas avoir le choix.”

Quand elle est revenue chez elle, son père a continué à la battre et elle a dû s’exiler. “Je me sentais complètement seule et terrifiée. Prisonnière dans ma propre maison, personne pour me protéger ou me défendre. Comme si ma vie ne valait rien, et si quelque chose de terrible m’arrivait, personne ne s’en serait soucié”, raconte-t-elle.

Ces femmes n’ont personne vers qui se tourner

La peur des Dar Al-Re’aya est inculquée très tôt aux jeunes filles. Shams* raconte que lorsqu’elle n’avait que 16 ans, une femme revenue d’un de ces centres était venue dans son école. Elle avait narré sa relation avec un garçon, puis son interpellation par la police religieuse et les aveux qu’elle avait faits à son père. Quand elle est tombée enceinte, sa famille l’a reniée et son père a refusé de la laisser se marier. C’est comme ça qu’elle s’est retrouvée dans un des Dar Al-Re’aya.

“Elle nous a expliqué qu’une femme qui a des relations sexuelles ou qui sort avec quelqu’un ‘perd toute valeur’. Un homme reste toujours un homme, mais une femme qui se brade garde ce statut toute sa vie.”

Layla*, qui vit encore dans le pays, raconte avoir été envoyée dans un centre après s’être plainte à la police de son père et de ses frères. Ils ont abusé d’elle et l’ont accusée de déshonorer sa famille pour avoir posté des messages sur les réseaux sociaux sur les droits des femmes. Elle n’a pas pu rentrer chez elle avant de recevoir l’autorisation de son père, alors que c’est lui son agresseur présumé.

“Ces femmes n’ont personne vers qui se tourner. Elles peuvent être abandonnées pendant des années alors qu’elles n’ont pas commis le moindre crime”, déplore une militante féministe saoudienne qui préfère garder l’anonymat. “Les seules échappatoires, c’est le mariage, la bonne volonté de son tuteur, ou de se jeter du haut du bâtiment. Des hommes âgés ou des anciens détenus qui ne trouvent pas d’épouse se tournent vers ces institutions. Et certaines femmes peuvent accepter, parce que c’est leur seul moyen de sortir.”

“Perpétuer les discriminations faites aux femmes”

Certains Saoudiens prétendent que cet enfermement est mérité, que les femmes devraient s’estimer heureuses d’avoir des instituts gérés par le gouvernement qui les protègent, explique Fawzia Al-Otaibi, une militante en exil qui a dû fuir le pays en 2022. “Personne n’ose tweeter ou parler de ces endroits, personne ne s’enquiert de vous quand vous y êtes envoyée. Ils font peser toute la culpabilité sur les victimes”, précise-t-elle.

Pour les militantes, si le régime prenait vraiment les droits des femmes au sérieux, il réformerait le système des foyers pour proposer de vrais centres d’accueil pour les victimes de violences. “Elles existent les familles qui ne frappent pas leurs femmes ni ne les condamnent à la réclusion. Néanmoins, la vie de nombreuses Saoudiennes est strictement encadrée, et elles endurent des abus dans le plus grand silence. L’État conforte ces violences avec ses centres, qui n’existent que pour perpétuer les discriminations faites aux femmes. Pourquoi est-ce que les autorités saoudiennes les laissent-elles opérer ?”

Aux yeux des Saoudiens, les Dar Al-Re’aya sont un outil dont se sert l’État pour faire respecter les normes de genre, “qui jurent avec leur discours sur l’émancipation des femmes”, analyse l’association de défense des droits humains ALQST.

Pour le responsable des campagnes de l’association Nadyeen Abdulaziz, “si le gouvernement veut réellement faire avancer les droits des femmes, il doit abolir ce système discriminatoire et autoriser l’établissement de vrais foyers qui, plutôt que les punir, protégeraient cette fois les victimes de violences”.

Un porte-parole du gouvernement défend qu’un réseau de centres spécialisés existe pour venir en soutien aux groupes vulnérables, dont les femmes et les enfants victimes de violences domestiques. Il nie catégoriquement les enfermements et les mauvais traitements.

“Ce ne sont pas des centres de détention, la moindre allégation de violence est prise au sérieux et fait l’objet d’une investigation poussée. Ces femmes sont libres de partir quand elles veulent, que ça soit pour aller étudier, travailler ou autre. Elles peuvent partir définitivement quand bon leur semble, sans avoir besoin de l’autorisation d’un tuteur ou d’un membre de leur famille.”

Selon lui toujours, une assistance téléphonique recueille en toute confidentialité les plaintes de violences domestiques. À l’en croire, les autorités s’en saisissent alors rapidement, afin d’assurer la sécurité des victimes.

* Les prénoms ont été modifiés.

Tom Levitt, Deepa Parent

Cet article a été republié par Courrier International


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