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Chili. Le triomphe d’un disciple de Pinochet

publié le 15/12/2025 par grands-reporters

Fils d’un exilé allemand nazi, membre d’une famille religieuse, admirateur de Pinochet, Antonio Kast défend Dieu, la patrie, la famille et signe le triomphe de l’extreme-droite au Chili

L’élection de José Antonio Kast à la présidence du Chili marque une rupture historique. Pour la première fois depuis la fin de la dictature, un dirigeant issu de l’extrême droite dure, catholique intégriste assumé et admirateur déclaré d’Augusto Pinochet, accède au pouvoir par les urnes. Avec 58,2 % des voix au second tour face à la communiste Jeannette Jara, le chef du Parti républicain conquiert La Moneda et confirme un basculement idéologique profond du pays.

« Nous avons gagné parce que le Chili a dit stop »

Dimanche soir, dans le quartier aisé de Las Condes, José Antonio Kast célèbre sa victoire devant des milliers de partisans. « Rien de tout cela ne serait possible sans Dieu », lance-t-il, avant d’appeler à « rétablir l’ordre, l’autorité et la liberté ». La scène est révélatrice : drapeaux chiliens, slogans contre le communisme, références religieuses omniprésentes. Le message est clair : le Chili a choisi une droite de rupture, sans complexe, qui assume un discours sécuritaire et moral radical.

« Ce n’est pas un vote d’amour, c’est un vote de peur »

La victoire est écrasante et nationale. Kast s’impose dans toutes les régions, y compris à Santiago et dans ses bastions populaires. Mais pour de nombreux analystes, ce score ne traduit pas une adhésion massive à son programme idéologique. « Au second tour, on vote souvent pour le moindre mal », rappelle le politiste Cristóbal Rovira Kaltwasser. « Les électeurs n’ont pas forcément voté pour l’extrême droite, ils ont voté contre le chaos, réel ou perçu. » Insécurité, immigration irrégulière, lassitude économique : Kast a prospéré sur les angoisses.

« Si Pinochet était vivant, il voterait pour moi »

Derrière le costume de gestionnaire posé, l’idéologie est pourtant claire. José Antonio Kast n’a jamais rompu avec l’héritage de la dictature. Il en revendique le modèle économique et n’a jamais condamné frontalement les crimes du régime militaire. Pendant des années, il a répété qu’Augusto Pinochet aurait soutenu sa candidature. Il a visité en prison Miguel Krassnoff, ancien tortionnaire condamné pour crimes contre l’humanité, et a minimisé à plusieurs reprises les violations des droits humains sous la junte. Cette filiation politique, longtemps assumée, a été soigneusement euphémisée durant la campagne.

« Je crois en Dieu, en la patrie et en la famille »

Catholique ultraconservateur, formé dans l’orbite idéologique de Jaime Guzmán, l’architecte de la Constitution de Pinochet, Kast porte un projet de société réactionnaire. Opposant historique à l’avortement, au mariage pour tous et aux droits des personnes LGBT, il a défendu la suppression du ministère des Femmes et de l’Institut national des droits humains. S’il a évité ces thèmes pendant la campagne, ils restent au cœur de son parcours politique. « Kast n’a pas changé, il a appris à se taire », résume un sociologue chilien.

« Un Javier Milei chilien, en plus discipliné »

Les premières félicitations internationales sont venues de l’extrême droite. Javier Milei, président argentin, a salué son « ami » et célébré une victoire « pour la liberté et la propriété privée ». Le parti espagnol Vox a applaudi un « moment historique ». Kast s’inscrit dans une internationale réactionnaire qui combine ultralibéralisme économique, autoritarisme sécuritaire et conservatisme religieux, avec un style moins outrancier mais tout aussi radical.

Gouverner sans rallumer les fantômes de l’histoire?

Élu pour quatre ans, José Antonio Kast prendra ses fonctions le 11 mars 2026 dans un pays profondément fracturé. Son triomphe électoral enterre la droite traditionnelle et place la gauche face à une crise existentielle. Mais il ne règle rien : le Chili reste divisé, méfiant, marqué par l’échec des processus constitutionnels successifs. En accédant au pouvoir, l’extrême droite chilienne quitte la protestation pour l’exercice du pouvoir. Reste à savoir si elle saura gouverner sans rallumer les fantômes de l’histoire qu’elle n’a jamais vraiment voulu conjurer.


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