Cinéma : quand l’Odyssée prend l’eau
Du bruit, de la fureur et l’action comme seul moteur … la superproduction de Christopher Nolan, sans magie et sans grâce, sacrifie l’âme de l’Odyssée. Grand spectacle ou grand gâchis?
Prodigieux ! Puissant ! Un événement ! Les qualificatifs pleuvent sur « The Odyssey » de Christopher Nolan, grand réalisateur britannico-américain. Rappelez-vous : « Memento », « Inception », « Oppenheimer ». On aime le cinéaste et l’homme. Et Homère. C’est donc d’un cœur joyeux qu’on file voir sa superproduction à 375 millions de dollars.
Et là, patatras ! L’annonce d’une Odyssée qui « prend des libertés » avec un matériau sacré tombe dans le piège américain d’un film d’action où « tuer ou être tué » est le moteur essentiel du scénario. L’histoire en prend un sacré coup.
Toutes les étapes du voyage d’Ulysse qui ne baignent pas dans le sang ont disparu : plus de Lotophages amnésiques, plus de vent divin au royaume d’Éole, plus de banquet des Phéaciens. Envolés. Hop ! Restent les autres. Le Cyclope, un épiderme de lézard, son œil unique et sa bouche de travers, l’air d’un E.T géant qui aurait pris la lune en plein visage. Pas un mot sur la ruse d’Ulysse qui enivre le fils de Poséidon pour mieux l’aveugler. Le colosse est informe, muet, il grommelle, et les blocs de rochers qu’il projette dans la mer ressemblent à des cailloux sur la route.
Les terribles Lestrygons cannibales, censés couler les navires de la flotte à coups de blocs de montagne, sont mués en géants en armure inoxydable, façon robot Supercop. À Charybde et Scylla, les marins n’évitent le tourbillon mortel que pour se faire enlever par d’immenses doigts en tissu mou grisâtres. Rendez-nous les tentacules de Scylla ! Le reste à l’avenant.
Dans ce petit jeu de massacre, dieux et déesses en prennent un sacré coup. Circé l’ensorceleuse, superbe et vénéneuse, devient une infâme matrone qui pétrit longuement les crânes des marins pour les modeler en porcs. Inutile de dire qu’il n’est plus question de sa fabuleuse histoire d’amour avec Ulysse. Ni de la rencontre d’Ulysse avec sa mère et Achille aux Enfers. Trop long. Coupez !
Tiens, où sont les dieux de l’Olympe ? Poséidon, le terrible dieu marin, père du Cyclope, source de tous les maux du héros, n’apparaît pas, même pas dans un mouvement de la mer déchaînée. Et Athéna ? C’est pourtant elle, la protectrice d’Ulysse, qui lui donne le contrepoison face à Circé, elle qui le transforme en mendiant pour la scène finale, elle qui intercède auprès de Zeus pour le sauver de Poséidon. Gommée, édulcorée, affadie, elle n’est plus qu’une apparition épisodique d’une femme sans relief, façon coach personnelle, pour faire un bilan de compétences avec son champion.
Comment peut-on recruter autant d’acteurs célèbres pour les utiliser en porte-à-faux ? Bien sûr, Matt Damon, Ulysse, tient le choc même si on se contente d’ajouter trois poils blancs à sa barbe pour marquer les vingt années d’épreuves. Et Anne Hathaway, Pénélope, est belle, solide, dense. Pour les autres… les nez grecs sont en trompette. Zendaya, Athéna, actrice magnifique, sous-exploitée, devient évanescente. Tom Holland, Télémaque, fils d’Ulysse, sorti tout droit de la bonbonnière de Spider-Man, tape du poing comme on tape du pied.
Et Calypso, la belle Calypso, la nymphe, la déesse, dans son île paradisiaque, devient, sous les traits de Charlize Theron, la cinquantaine passée, une blonde sans conviction, un brin refaite, perdue sur une plage désolée, mal fagotée d’un filet de pêche, qui n’a gardé Ulysse sept ans que grâce à la drogue du lotus amnésiant et lui demande de se souvenir, alors que la déesse sait déjà tout.
L’action, toujours l’action. Le massacre de Troie n’en manque pas, jusqu’à la nausée, face à des Troyens anonymes – pas d’Hélène, pas de Paris, pas de Priam – en casque mais sans visage. Une prise de Troie présentée comme un crime de guerre relevant de la CPI et traumatisant Ulysse lui-même. L’action encore, quand Ulysse massacre les prétendants dans une tuerie interminable dont il ressort… criblé de flèches.
Et que fait-il ensuite ? Il confie le royaume au gamin et part en exil avec Pénélope vers le pays doré du « soleil couchant », c’est-à-dire vers l’ouest, exactement de là où il vient !
L’obsession du scénariste d’Hollywood pour l’action sanglante enlève tout charme au plus fabuleux des voyages. Ulysse agit mais il ne ruse plus, perd sa malice, son humour. Ce que l’« Ulysse » de l’italo-américain Camerini, péplum avec Kirk Douglas, Silvana Mangano et Anthony Quinn, avait su préserver.
L’Odyssée, désespérément américanisée, mécanisée, perd son charme, sa magie, sa relation avec l’au-delà « quand les dieux rôdaient sur la terre ». Le cinéaste parlait de « prendre des libertés » avec un matériau sacré. Il a tué le sacré pour en faire une superproduction comme une autre. Le talentueux Nolan et l’Odyssée, on s’attendait au rêve. On applaudit le gâchis.
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