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Cisjordanie : le grand remplacement

publié le 18/02/2026 par Jean-Paul Mari

Colonisation accélérée, violences, grignotage territorial…en Cisjordanie, l’annexion avance loin des projecteurs. Objectif : enterrer toute idée d’état palestinien

Comment effacer un peuple de la surface de sa terre ?
Je me souviens d’avoir accompagné, dans les années 90, un commerçant de Ramallah, originaire d’un village près de Tel-Aviv. Il voulait revoir sa maison de son enfance dont il conservait la clé dans sa poche. Je revois son visage défait, larmes dans les yeux, une fois arrivé sur place. Bien sûr, il n’y avait plus de maison. Plus de village non plus. D’ailleurs, il n’y avait plus le paysage de son enfance. Lotissements, autoroute, échangeur, collines arasées… Le monde avait changé et il lui était même impossible de pointer la zone où son quartier devait se tenir.

C’est exactement ce qu’est en train de faire le gouvernement Netanyahou en Cisjordanie. La méthode est simple mais éprouvée : la violence comme outil d’aménagement du territoire. Elle touche surtout la zone C, sous contrôle israélien, soit 60 % de la région. Récemment, on a appris qu’une série d’actes transférait aux ministres civils les compétences en matière de planification, d’enregistrement et de régulation des avant-postes.

Rien d’étonnant puisque la gestion de la Cisjordanie a été confiée au ministre des Finances, Bezalel Smotrich, raciste, suprémaciste et fanatique, partisan du nettoyage ethnique de Gaza et de la Cisjordanie. Autant confier le soin de la bergerie au chef de la meute des loups.

Cet épisode n’est que le dernier d’une longue guerre d’attrition. Comment fait-on pour effacer un peuple ? D’abord, la violence : harcèlement, démonstrations de force armée, attaques, incendies et arrachage d’oliviers. Il s’agit de provoquer le départ des villageois et des Bédouins, de grignoter des zones stratégiques : vallées agricoles, pâturages et accès à l’eau. Enfin, on installe un « avant-poste », quelques caravanes au sommet d’une colline. Et comme les gentils colons sont entourés de méchants Palestiniens, l’armée accourt pour les protéger. Ensuite ?

Le temps long de la justice s’écoule. Les caravanes sont devenues des constructions en dur, avec des routes qui les relient aux autres colonies. Et, bien sûr, des voies de contournement obligatoires pour les Palestiniens, forcément hostiles. Quand le verdict tombe, il est trop tard. La nouvelle colonie est formée, les colons armés jusqu’aux dents et les Palestiniens refoulés dans leur réserve, souvent au prix du sang. Depuis octobre 2023, un millier de Palestiniens tués en Cisjordanie et à Jérusalem-Est lors de raids, d’affrontements ou d’attaques impliquant des colons ultra-sionistes et religieux.

Le nettoyage a commencé il y a longtemps mais il a flambé avec l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. Bezalel Smotrich est clair sur la Cisjordanie qu’il appelle Judée-Samarie et qui « fait partie intégrante d’Israël ». D’ailleurs, « il n’y a pas de Palestine, parce qu’il n’y a pas de peuple palestinien ». Concluez : l’annexion d’une terre d’État sans Palestiniens. Ce n’est pas la position d’un illuminé mais la vision  profonde du gouvernement. Cette mécanique de grignotage incessant a fait passer le nombre des colons de 200 000 au début du siècle à entre 500 000 et 700 000 aujourd’hui.

Entre la tenaille d’un Trump qui veut faire de Gaza une riviera avec casinos et l’extrême droite israélienne qui transforme la Cisjordanie en puzzle chaotique, on comprend l’objectif final – et proclamé –  le grand remplacement des Palestiniens.

À l’époque où le commerçant de Ramallah pleurait son passé disparu, il y avait pourtant un espoir. L’accord d’Oslo de 1993 initiait une solution à deux États. Le Hamas rongeait son frein, Jéricho en liesse accueillait Arafat et la foire commerciale de Gaza recevait des stands commerciaux israéliens. C’est fini. Il a suffi de trois balles tirées contre Rabin, le Premier ministre, par Yigal Amir, un extrémiste juif, pour tuer tout espoir. L’extrême droite déjà. Celle qui est aujourd’hui au pouvoir en Israël.


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