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Cisjordanie : les colons imposent leur loi

publié le 21/08/2026 par Marc Lefevre

En Israël, la violence des colons devient un instrument de conquête de toute la Cisjordanie. Face à un Etat impuissant ou complice

Photo : Des colons israéliens tirent sur des Palestiniens (hors champ) tandis qu’un soldat israélien (à gauche) observe la scène lors d’affrontements dans la ville de Huwara, en Cisjordanie occupée, le 13 octobre 2022. (Photo : Oren ZIV / AFP)

À Tell, le basculement

C’est le 24 juillet, dans le village de Tell, que s’est produit l’événement le plus meurtrier de toute cette période. Des dizaines de colons israéliens avaient pris l’initiative de venir « se promener » dans les ruelles de ce village palestinien, alors que ce village est situé en zone A, placée sous contrôle intégral de l’Autorité palestinienne. Normalement, l’entrée de citoyens israéliens dans cette zone est soumise à l’autorisation préalable du commandant militaire de la région, et tout déplacement doit se faire avec une protection de l’armée.

Les participants savaient parfaitement que la tension sécuritaire s’était fortement aggravée les jours précédents et qu’il s’agissait d’un vendredi, jour où les habitants du village sont présents chez eux. Ils savaient aussi qu’en demandant une autorisation à la brigade territoriale, celle-ci leur aurait très probablement été refusée.

Un affrontement qualifié… d’attentat

Comme on pouvait l’anticiper, un affrontement s’est développé entre les habitants du village et les « promeneurs » israéliens. Des constatations rapides ont pu démontrer que les Palestiniens présents sur les lieux n’étaient pas initialement armés. Mais un colon visiteur a brandi une arme qui lui a été arrachée par un Palestinien, et une fusillade s’est déclenchée, où quatre Palestiniens et deux Israéliens ont trouvé la mort.

Le terme « attentat » ne convenait donc pas pour décrire cet affrontement tel que rapporté et commenté immédiatement par les médias et la quasi-totalité de la classe politique israélienne. C’est à partir de cet épisode meurtrier que la violence va changer de nature et que de nombreux villages palestiniens sont devenus les cibles de représailles collectives.

Accès bloqué aux maisons, électricité coupée…

Après des attaques, début août, sur le village d’Al-Moughayyvir, à l’est de Ramallah, et l’expulsion de sa maison d’une famille palestinienne du village de Jaloud, c’est la localité de Qousra, au sud de Naplouse, qui focalise l’attention et illustre le changement de nature des actions des colons extrémistes.

Des colons ont installé un avant-poste qui a bloqué l’accès à plusieurs maisons palestiniennes de Qousra. L’électricité a été coupée et les familles palestiniennes se sont retrouvées prisonnières chez elles.

La première tentative de Tsahal pour démanteler cet avant-poste a échoué. Des soldats du 51e bataillon de la brigade Golani, spécialement revenus du Liban pour cette opération, ont même informé leurs commandants qu’ils ne participeraient pas à une intervention qui allait à l’encontre « de leurs valeurs personnelles fondamentales ». Alors que les colons jetaient des pierres sur l’armée, des témoignages montrent que certains soldats fraternisaient avec les colons et priaient même avec eux avant de quitter les lieux.

L’armée recule

Face à cette situation, l’armée a dû finalement reculer, jusqu’à ce qu’une nouvelle unité spéciale « Harouv » soit appelée pour expulser les colons qui ont finalement été repoussés à quelques centaines de mètres et continuent de menacer les habitants de Qousra. L’affaire de Qousra s’est même transformée en confrontation directe avec l’administration Trump, car un des villageois menacé d’expulsion de sa maison par les colons détient un passeport américain.

Washington envisage maintenant d’envoyer une délégation de hauts responsables américains à Qousra pour vérifier directement sur place la situation, après que l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, se soit permis de qualifier publiquement les colons impliqués de « terroristes ». C’est dans cette séquence particulière et incertaine qu’il faut observer et analyser l’amplification des tensions en Cisjordanie durant ces dernières semaines.

Alors que, depuis un an, les attentats palestiniens ont diminué grâce à une nouvelle stratégie de lutte antiterroriste de Tsahal, ce sont les violences commises par les colons israéliens qui ont augmenté.

Une augmentation de 60% des attaques par rapport à 2025

Selon des données de l’appareil de sécurité israélien rapportées par la chaîne d’information Kan, les attaques qualifiées de « nationalistes » commises par des colons ont augmenté de plus de 60% au premier semestre 2026, comparé à 2025, et sont passées de 405 à 660. Même les autorités israéliennes s’autorisent à classer certaines de ces attaques comme « terroristes ».

Et les affrontements ont changé de nature. Autrefois, il s’agissait principalement de petits groupes de jeunes pénétrant dans des villages palestiniens pour vandaliser des véhicules ou tracer des graffitis. Aujourd’hui, les groupes sont plus nombreux et composés aussi d’adultes. Ils entrent parfois en plein jour dans les villages sans craindre d’interventions, et les dégâts sont plus importants et incluent des agressions contre des civils.

Si ces exactions sont régulièrement couvertes par les agences de presse internationales et documentées par l’OCHA (Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires), elles ne suscitaient jusqu’à maintenant qu’une relative indifférence de la majorité des Israéliens.

Mais les événements survenus ces dernières semaines au sud de Naplouse, dans les localités palestiniennes de Tell et Qousra, ont particulièrement choqué par leur nature et leur intensité.

De la violence à la conquête

Avec un record de 38 attaques constatées récemment en une seule semaine, la violence causée en Cisjordanie par les colons les plus extrémistes interpelle à plusieurs niveaux : elle a changé de nature puisqu’elle ne se contente plus de dégrader des biens ou des personnes, mais elle vise maintenant à la prise de contrôle de nouveaux espaces en chassant durablement des habitants palestiniens de leurs villages et de leurs maisons.

Selon les observations de l’ONU, environ 3 200 Palestiniens ont ainsi été déplacés de force en Cisjordanie depuis le début de 2026. Et ce chiffre, sur le premier semestre de 2026, dépasse le total cumulé des déplacements qui avaient été enregistrés de 2023 à 2025.

L’État impuissant ou complice

  • L’ampleur prise par cette violence pose également la question de savoir qui exerce effectivement l’autorité dans une partie de la Cisjordanie : l’État israélien, l’armée, la police ou les groupes de colons ?
  • Plusieurs raisons expliquent l’incapacité de l’armée à répondre à chaque incident. Au-delà des arguments évoqués régulièrement sur les manques d’effectifs avec des réservistes au bord de la saturation, il y a aussi des raisons politiques et idéologiques. Beaucoup de jeunes conscrits de l’armée régulière sont eux-mêmes issus des colonies de Cisjordanie et répugnent, par solidarité, à affronter les colons les plus radicaux.
  • Selon plusieurs sources, des officiers hésitent à agir fermement contre les colons violents parce qu’ils craignent de nuire à leurs perspectives de promotion. De plus, au niveau du commandement central, beaucoup craignent de prendre toute mesure qui pourrait être perçue comme politique, à la veille d’un possible changement de gouvernement dont on ignore encore la composition et l’orientation.
  • La situation dans la police est encore plus complexe, avec une hiérarchie de commandement de plus en plus divisée et limitée dans ses prérogatives de maintien de l’ordre face à l’activisme messianique du ministre de tutelle Itamar Ben Gvir.

Bezalel Smotrich a réussi à rendre l’occupation irréversible

Si les colons les plus radicaux semblent avoir les coudées plus franches, c’est aussi parce que Bezalel Smotrich a largement rempli ses objectifs : parallèlement à ses fonctions de ministre des Finances, Bezalel Smotrich est également ministre délégué au ministère de la Défense, en charge des affaires civiles pour la Cisjordanie occupée.

S’il n’a pas réussi à instaurer la souveraineté israélienne sur les territoires de la Judée et de la Samarie, il aura réussi à transformer profondément la réalité sur le terrain et il a obtenu des avancées dans plusieurs domaines qui, il y a encore quelques années, semblaient relever du simple rêve pour le mouvement des implantations. Il s’est attaqué avec succès à la fonction de Tsahal comme seule autorité souveraine en Cisjordanie et a réussi à transférer les compétences civiles en matière foncière et d’aménagement du territoire à une administration politique dédiée aux implantations.

103 nouvelles implantations au plus près de localités palestiniennes existantes

La conséquence a été la régularisation et la reconnaissance de 103 nouvelles implantations de colons israéliens dans des zones isolées et peu peuplées, mais au plus près de localités palestiniennes existantes.La fragilité de toutes ces implantations isolées est leur faible emprise sur le terrain et leur manque d’activités productrices locales. Beaucoup des colons installés dans ces implantations tirent toujours leurs ressources d’emplois qu’ils occupent à l’intérieur des frontières de l’État d’Israël.

Mais peu après le 7 octobre, une Union des fermes agricoles a été créée, avec comme objectif affiché d’étendre la présence israélienne en Cisjordanie via l’agriculture. Aujourd’hui, ces fermes couvrent plus d’un million de dounams (environ 1 000 km²), contre moins de 200 000 dounams pour l’ensemble des villes et implantations israéliennes réunies en Cisjordanie. Leur développement est spectaculaire : on comptait environ 50 fermes en 2022, contre près de 140 en 2026. En augmentant une présence à la fois physique et économique sur le terrain, cette nouvelle forme de colonisation s’approprie le modèle originel mis en place avec succès par le mouvement sioniste avant la création de l’État d’Israël.

Des protestations internationales…sans effet

La violence et l’anarchie croissantes qui accompagnent cette colonisation, de plus en plus agressive et efficace, continuent de susciter leur lot régulier de protestations sur la scène politique et médiatique internationale. L’Autorité palestinienne se révèle incapable d’initier des formes de résistance citoyenne qui résisteraient au piège du contre-terrorisme et se contente de dénonciations et d’appels au secours des instances internationales dans l’indifférence des pays arabes voisins.

En Israël, le gouvernement israélien encore en place lance des commissions d’enquête pour la forme et se contente de limiter les dégâts, alors que sa frange la plus radicale n’a pas honte d’afficher son soutien aux actions des colons les plus violents. Quant aux partis d’opposition qui aspirent à un changement de gouvernement, la question du futur de la Cisjordanie les divise et ils évitent de mettre ce sujet à l’ordre du jour, par peur des surenchères nationalistes du camp Netanyahou.

Le dilemme de Netanyahou

Les marges de manœuvre du gouvernement Netanyahou sont de plus en plus limitées face à la volonté des États-Unis de Donald Trump de se sortir des différents conflits en cours, que ce soit à Gaza, au Liban ou en Iran.

Les objectifs ambitieux face à l’Iran ont été abandonnés et, malgré la fragilité des différents cessez-le-feu mis en place, la Maison-Blanche affiche sa détermination à stabiliser la région, y compris avec la Syrie. Donald Trump ne cache pas sa sympathie pour des régimes hostiles à Israël, comme la Turquie d’Erdogan et le Qatar, et les initiatives de ses émissaires se multiplient sur le terrain. Face à cette stratégie d’apaisement clairement affichée, il se heurte à un gouvernement Netanyahou qui espère, au contraire, qu’une escalade des tensions régionales pourrait le servir dans la perspective des prochaines élections à la Knesset.

Quel gouvernement après les élections ?

Mais quelles que soient sa forme et sa nature, le gouvernement qui sortira des urnes après les élections à la Knesset du 27 octobre devra trouver des réponses à l’activisme grandissant de la frange radicale des colons de Cisjordanie. Il s’agira de voir s’il se contente de rechercher l’apaisement en gelant les projets en cours ou s’il aura le courage de s’opposer à des colons déterminés qui montrent tous les jours qu’ils sont prêts à déclencher une guerre civile dans la société israélienne.


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