Jean-Paul Mari présente :
Le site d'un amoureuxdu grand-reportage

“Comme après une bombe nucléaire” : le choc des Gazaouis de retour chez eux

publié le 25/10/2025 par grands-reporters

Ce qu’ont découvert les habitants de l’enclave palestinienne qui avaient fui vers le sud, lorsqu’ils sont retournés à Gaza ou à Jabaliya après le retrait de l’armée israélienne, “n’était que désolation”

Photo Un Palestinien se tient debout tôt le matin du 8 octobre 2023 devant les décombres de la tour Al-Watan à Gaza (Photo de MOHAMMED ABED / AFP)

[Le 10 octobre], quand le cessez-le-feu à Gaza est entré en vigueur, des dizaines de milliers de Palestiniens ont commencé à quitter les immenses camps de réfugiés du sud [de l’enclave] pour rentrer chez eux, dans la ville de Gaza et sa périphérie. Pour la plupart d’entre eux, ce retour dans leur foyer était un crève-cœur.

Un mois après qu’ils ont reçu l’ordre des forces israéliennes de vider les lieux, ces Palestiniens se sont amassés sur la route côtière menant vers le nord. Ils ont eu tôt fait de former un flot compact. À pied pour la plupart, ils avançaient péniblement, transportant les rares biens qu’ils avaient pu récupérer au fil de leurs déplacements.

Gaza : la situation au 15 octobre 2025. SOURCES : OCHA, “AL-JAZEERA”

Ce qu’ils ont découvert à leur arrivée n’était que désolation. Au nord de Gaza, de grandes étendues avaient été rasées, purement et simplement. Leurs habitations et leurs quartiers étaient méconnaissables, ils n’existaient plus.

Souvenirs disparus

L’échelle des démolitions plaçait les familles face un terrible dilemme : rester et chercher un abri dans les ruines de ce qui avait été chez eux, ou rentrer dans les camps de réfugiés du Sud, où ils avaient plus de chances de trouver de la nourriture et de l’eau. Leur décision dépendait de la durée de la trêve et de la question de savoir si elle allait déboucher sur une paix durable.

“J’avais espéré revenir et trouver mon logement intact, mais il a fallu déchanter”, raconte Suhair Al-Absi, 50 ans, mère de sept enfants, à son arrivée dans le quartier de Cheikh Radwan, dans le nord de la ville de Gaza.

Je n’arrivais pas à identifier les restes de mon immeuble, parce que les décombres des habitations sont mélangés. Les destructions dépassent l’imagination, c’est quelque chose d’inconcevable.”

Cette famille s’était accrochée à son logement jusqu’à la dernière minute tandis que l’armée israélienne progressait dans la ville de Gaza, en septembre, censément pour écraser les derniers réduits du Hamas. “Quand nous sommes partis, les chars atteignaient l’entrée de notre quartier, poursuit Mme Al-Absi. Nous pouvions les voir depuis la fenêtre.”

Il n’y avait pas que des chars. La famille a vu les immeubles être démolis l’un après l’autre par les “robots” – des blindés réaménagés, télécommandés et bourrés d’explosifs, que l’armée israélienne a utilisés pour minimiser ses pertes tout en avançant dans les zones urbaines.

“Nous nous sommes déplacés d’un quartier à l’autre au nord de Gaza, ajoute-t-elle. Mais comme les bombardements s’intensifiaient d’heure en heure, et avec l’invasion terrestre, c’était devenu intenable. Dans la dernière semaine de la guerre, nous avons fui vers la partie sud de la bande de Gaza pour protéger notre famille.”

“Nous sommes revenus pour inspecter la zone et nous avons trouvé les habitations complètement détruites, souligne-t-elle. Quand j’ai vu les décombres de mon immeuble, j’ai pleuré avec mes enfants à côté de moi. Tous nos souvenirs avaient disparu, des souvenirs que j’avais rassemblés sur plus de quarante ans, gais et tristes, des souvenirs de mes enfants et les meilleurs moments que nous avons passés ensemble.”

“L’immeuble ne peut pas être réparé du tout, fait-elle valoir. Il est complètement détruit. Pas une seule colonne de béton n’est encore debout. Même les pierres sont réduites en petits morceaux. Ce qui m’a choqué, c’est l’échelle des destructions dans tout le quartier. Je n’avais jamais rien vu de pareil.”

“C’était comme si une bombe nucléaire était tombée à cet endroit.”

Dans le quartier de Cheikh Radwan, certaines familles avaient fabriqué des abris de fortune dans des habitations détruites, improvisant des murs en accrochant des tissus et des couvertures entre les quelques colonnes de béton encore d’aplomb. Dans un immeuble dont il ne subsistait qu’un seul pilier, une famille était assise dans son ombre pour se protéger du soleil de l’après-midi.

Un tas de ruines

Assis dans les décombres de leurs logements, ceux qui étaient rentrés à Gaza éprouvaient au moins un certain réconfort à retrouver leurs souvenirs.

“Je vais me réinstaller dans la zone détruite où j’ai grandi, souligne Absi. On peut vivre en sécurité et en paix là où on se sent chez soi. Nous allons planter une tente ici, dans la rue, au-dessus des débris. Il n’y a pas d’autre solution. Tous les immeubles sont démolis, et nous ne pouvons pas vivre dans le Sud, car nous n’avons pas de proches avec qui cohabiter.”

Reconstruire ma maison va me prendre toute ma vie, et je mourrai peut-être avant de la voir terminée, déplore Absi. Ce qui occupe mon esprit, maintenant, c’est de savoir comment nous allons continuer nos vies et repartir de zéro. Je pense beaucoup à l’avenir de mes enfants. Actuellement, il n’a pas d’avenir évident à Gaza. Ce n’est plus qu’un tas de ruines.”

Dans le quartier de Shuja’iya, au sud de la ville de Gaza, Susan Al-Shayah s’est sentie elle aussi désorientée lors du retour de sa famille.

Tout d’abord, moi non plus je n’arrivais pas à situer notre immeuble, les débris étant mélangés, les rues complètement détruites, constate-t-elle. C’était un choc terrible, je n’avais pas la force de soulever les décombres pour retrouver un souvenir de mon appartement, je n’ai donc rien retrouvé.”

“J’ai encore peur”

Sa famille a passé quatre jours à chercher un endroit pour installer la tente, explique Shayah, ajoutant : “Pour l’instant, nous voulons juste nous reposer, vivre au jour le jour et trouver un lieu où habiter, car l’avenir est trop incertain pour que l’on fasse des projets. J’ai encore peur que la guerre recommence, parce qu’Israël rompt toujours ses accords, mais je prie Dieu pour que la sécurité et la paix continuent, pour que la guerre ne revienne jamais.”

Le projet de la famille était d’établir un camp dans les restes de l’école proche, où il y avait un approvisionnement limité en eau. L’eau était rare dans le Nord. La famille Absi n’avait pas pu en trouver à Cheikh Radwan, où le réservoir avait été pollué par des tuyaux d’évacuation cassés.

L’Organisation des Nations unies (ONU) a expliqué que la station de pompage était très endommagée et que, pour qu’elle soit réparée, il allait falloir que des pièces puissent traverser les points de passage vers Gaza. L’accès a été difficile pendant la première semaine du cessez-le-feu. La centrale de désalinisation a été détruite par les bombardements israéliens pendant l’été et sa reconstruction pourrait prendre des mois.

À Jabaliya, le district qui a grandi à partir d’un camp de réfugiés au nord de la ville de Gaza, Hany Abed-Rabou est revenu constater l’état des quatre immeubles que sa famille possédait dans le quartier de Joron. Plus aucun n’était debout.

“Je ne vous cache pas que, sous le choc, j’ai fait un malaise et j’ai perdu conscience, confie cet homme de 60 ans, sous-traitant dans le bâtiment. Voir quatre de vos immeubles réduits à un tas de décombres, ce n’est pas facile à accepter.”

Il a perdu un petit-fils, tué à l’intérieur d’un abri, ainsi qu’un fils, sorti un jour chercher de la nourriture pour la famille et qui n’est jamais revenu. L’homme avait fouillé les hôpitaux à la recherche du corps de son fils, mais n’avait pas pu retrouver sa trace.

Abed-Rabou prévoit maintenant de planter une tente pour les membres de sa famille survivants, sur les ruines de l’un des immeubles détruits, mais il y a une pénurie de matériaux pour construire des abris. L’ONU rapporte qu’environ la moitié des livraisons de tentes vers Gaza a disparu après que des convois ont été pillés.

Il est prêt à attendre. “Je suis né ici, j’ai grandi ici et je vais mourir ici, à Jabaliya”, conclut-il.

Par Seham Tantesh , Julian Borger

Ce reportage “The Guardian” a été traduit de l’anglais et republié par Courrier International


📢 Abonnez-vous à la Newsletter de Grands Reporters

Vous aimez le grand reportage, l’actualité du monde? Recevez chaque semaine une sélection d’articles de terrain, sans intrusion, sans engagement, et sans formulaire de renseignements.

Adhésion immédiate et gratuite
Un simple nom et une adresse e-mail suffisent
Accès à plus de 3 000 articles, d’enquêtes, de reportages

📩 Inscription en un clic ! Il vous suffit de cliquer sur le pavé jaune « La newsletter – Abonnez-vous » en haut à droite de la page d’accueil.

Et recevez la NL hebdomadaire avec l’édito de grands-reporters et les articles les plus lus de la semaine

📰 Rejoignez la communauté des passionnés du grand reportage dès maintenant !


Tous droits réservés "grands-reporters.com"